Bloggu litterariu corsu

u 17 di Marzu 2016 - scrittu dà - lettu 449 volte

Un train vers le sud


Tableau de Tissot.
Tableau de Tissot.
L’homme n’avait aucune idée de sa destination. Il s’était simplement engouffré dans le premier train venu. Sa ville d’arrivée, il s’en fichait comme d’une guigne et n’avait surtout aucune intention de la visiter. D’ailleurs le nom ne lui disait rien. Mais comme il n’y avait aucun autre train qui partait avant quatorze heures et que lui, justement, voulait partir avant quatorze heures…
Sa mère avait eu la bonne idée de mourir deux mois auparavant. Il avait ainsi pu récupérer de l’argent. Une assurance-vie rondelette plus une petite somme pour avoir refourgué toute la bimbeloterie de la vieille à un brocanteur. Il ne souhaitait rien garder. Sa génitrice l’avait assez fait chier comme ça !
Mais, mon Dieu que son intérieur était tarte ! Si cela avait été au moins de vrai mauvais goût. Mais non, c’était tarte à pleurer, peut-être un seul vase digne de ce nom. Et encore. Le Roumain qu’il avait démarché était soit bon prince soit adepte des tapisseries avec chienchiens et autres saynètes paysannes dénaturées. Rien que des bouts de fils sans âme, pour des personnages sans âme, assemblés par une personne sans âme. Sa mère. Une femme énigmatique plutôt bien partie dans la vie en faisant l’actrice dans une bluette des années quarante mais qui, par la suite, avait toujours fait les mauvais choix. Il ne se l’expliquait pas. Recroquevillée dans ses malaises et maladies, elle ne s’était pas vraiment préoccupée des aspirations profondes de son fils. Pour elle, il ne devait pas être doué de sentiments. Ni doué du tout.
A treize heures cinquante-trois précises, le train s’ébranla pour le sud. Il fallait faire vite. Sortir d’une ville détestée, d’une foule qu’il trouvait gluante, qui exhalait sa mauvaise haleine. Chaque fois qu’il ouvrait une fenêtre, il le sentait. On aurait dit la bouche d’un fumeur alcolo et bourré de cachetons. Comme une dégénérescence interne, une gangrène des gencives. Cela ne pouvait durer. Seulement, il fallait bien attendre que la vieille clamse pour empocher le magot et se tirer dare-dare.
Par la vitre, l’homme contempla le bout de la gare avec ses enchevêtrements d’aiguillages. Le train se balançait. Dans quelques instants, il prendrait de la vitesse vers le sud. Pour l’instant, il semblait hésiter encore, assez lentement pour laisser l’œil s’imprégner une dernière fois de cette ville maudite.
Plus jamais il n’en arpenterait les rues comme il le faisait jadis. Plus jamais il ne s’attablerait à la terrasse d’un bistrot pour regarder les jambes des filles. D’ailleurs, les filles, il s’en foutait aussi. La dernière en date ne lui avait laissé en souvenir qu’un chat hyperactif, heureusement vite crevé d’un diabète foudroyant. Elle aussi avait bien commencé sa vie avec lui. Mais il avait déchanté quand elle s’était amourachée d’un proctologue. Comment peut-on tomber amoureuse d’un proctologue? Question de doigté, plaisantait-il pour s’obliger à rire. En pure perte. Il crevait trop de désespoir.
La campagne défilait et l’homme rêvassait. Il n’avait même pas remarqué qu’il était assis à côté d’un type énorme, roux comme un Irlandais. Le gars sortit un sandwich. Ça puait la mayonnaise et le saucisson industriels. Le truc à faire roter. L’Irlandais rota.
 - Veuillez m’excusez, dit-il, j’ai des reflux gastriques. Et avec ces sandwiches…
L’homme hocha la tête et murmura que ce n’était pas grave. L’autre renchérit :
 - J’ai pourtant pris mon traitement ce matin, mais les saloperies qu’ils foutent là-dedans sont plus fortiches que les médocs…
L’Irlandais n’en dit pas plus. Son voisin avait vite repris sa rêverie. Les champs défilaient, les premiers monts, le fleuve. Il ne s’attachait qu’à ça. En fait, à tout ce qui jalonnait sa fuite vers le sud, autant de repères géographiques anonymes mais indispensables pour qu’il ne puisse penser une seconde qu’il n’était pas vraiment parti.
Le type à sa droite finit par s’assoupir. Un gros bébé qui hoquetait encore un peu, par intermittence. L’homme sourit. Il lui aurait presque caressé le menton.
Ça le prenait parfois, cette envie soudaine et irrésistible de tendresse. Ça lui mettait du baume au cœur de pouvoir penser qu’il était capable de tels gestes. Même envers un géant irlandais. Même envers sa mère. De temps à autre, il l’embrassait. Etonnée, elle l’appelait alors mon fils.
Le train venait d’atteindre la partie la plus savoureuse du parcours. Une végétation endémique et surchauffée inondait le paysage. La pointe des cyprès tutoyait un ciel uniformément bleu. L’aboutissement du voyage. Mais il y a toujours un sud au sud. L’homme en convint. Il allait y réfléchir. Peut-être faudrait-il ainsi descendre encore, toujours plus bas, toujours plus loin. Prendre un navire, de nouveau un train, un 4X4 brinquebalant, n’importe quoi pourvu qu’il puisse atteindre son but. Il n’avait pas le choix. Il avait pris le treize heures cinquante-trois et ne pouvait reculer.
Une jeune femme se leva pour aller aux toilettes. De longs cheveux, une robe légère. Des ongles parfaitement faits. Elle fixa l’Irlandais dont le bras droit pendait et entravait le passage puis l’esquiva d’un mouvement félin, d’un sourire désarmant. L’homme sentit qu’il rougissait. C’était ça aussi le sud. Des filles à damner tous les saints. A le damner. A le condamner. Elles lui semblaient comme ces chenilles qui vous enflamment la peau dès qu’on les touche. Il savait qu’il ne pourrait jamais y résister.
Le rythme des maisons s’accéléra. Le train franchissait les faubourgs de la ville. Dans quelques minutes et l’Irlandais et la belle inconnue rejoindraient quelqu’un. Il n’était pas pensable qu’ils puissent croupir dans la salle des pas-perdus sans une épaule à qui se fier. Eux, ne cherchaient pas forcément le sud. Ils l’avaient toujours trouvé. Ils étaient nés pour ça. C’était une évidence, même dans les rots du premier et, surtout, par la grâce infinie de la seconde. L’homme soupira, se massa un peu le cou puis rangea le peu d’affaires qu’il avait emporté pour le voyage. En fait, une seule revue d’architecture. Ne restait plus qu’à se décider à descendre et prendre un autre chemin. Encore plus au sud.
 
 - Gérard, t’as oublié la moitié de mes médicaments ! T’as pas fait attention ! Tu ne penses vraiment à rien, toi !
 - Mais, maman, le pharmacien ne les avait pas en stock. Il les a commandés. On les aura demain.
 - Oui, mais voilà… tu aurais dû… je sais pas, moi… Fais preuve d’un peu de jugeote au moins…
Machinalement, l’homme regarda la pendule. Il était exactement treize heures cinquante-trois. L’heure de sa désespérance. L’heure de sa faiblesse. L’heure du crime, peut-être. Mais, pour ça, il ne savait comment faire. Sans doute par manque d’imagination, certainement plus par lâcheté. Et puis, la sale vioque avec qui il vivait et qui le rabaissait sans cesse était quand même sa mère.
Restait alors le train vers le sud. Son train. Comme à chaque fois. Comme d’habitude.


              



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