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u 22 di Nuvembre 2019 - scrittu dà - lettu 312 volte

Sentinelle


Otto Dix - La Guerre.
Otto Dix - La Guerre.
La relève… Les gars étaient soulagés, ils étaient encore en vie. Ils allaient tenter de prendre un peu de repos. La nuit avait été éprouvante, à se guetter dans un demi-sommeil au milieu de tirs sporadiques. Dans le froid sans étoile, ils se cachaient pour fumer, la petite braise rougeoyante devenant un phare dans la nuit. Les flasques d’eau de vie circulaient dans un silence âpre.
 
On me tapota sur l’épaule, sans un mot, peut être un adieu, ou juste un encouragement. Il fallait tenir… Un jour puis une nuit puis un jour… indéfiniment. Car c’était infini. Ça n’aurait pas de fin. Sauf notre vie, bien sûr. J’accomplissais mon devoir comme un somnambule, par automatisme. La réflexion n’augmentait que ma terreur. J’avais cessé de réfléchir. Mes heures de libre étaient consacrées à graver des douilles d’obus, la ligne de crête qui dominait mon village, mon saint patron ou un châtaignier. Mais la nostalgie était aussi une source de désespoir. Lorsque le souvenir vous prend à la gorge, lorsque les odeurs imaginaires supplantent la puanteur de votre corps, lorsque la clochette de votre chien efface celle des canonnades, lorsque la chaleur du soleil brûle votre peau gelée par la bise étrangère, lorsque la terre que vous labouriez fait oublier celle ravinée par la mort ; alors vous pouvez sombrer.
 
Je pris position, appuyé contre le remblai, observant les allemands qui nous faisaient face. Entre nos lignes, les deux armées avaient déroulé des écheveaux de fil de fer barbelé. Cet enchevêtrement était un piège mortel. Tel un monstre sorti de l’enfer, il retenait les hommes, qui finissaient crucifiés sur ses pointes d’acier, déchiquetés, petits bouts de chairs exposés comme sur le crochet de boucher.
Les Boches semblaient encore assoupis. Mais il ne fallait pas se fier à ses impressions, je l’avais rapidement appris depuis mon arrivée dans ce monde fait de pourriture. A mes côtés, un gamin fraichement arrivé écarquillait ses yeux de lapin effrayé. Alors que j’étais occupé à me gratter jusqu’au sang, le Gosse s’extasiait. Tu te rends compte une plaine pareille ? On pourrait en planter du blé. Mais cette terre ne servira plus jamais. Juste pour nos os.
Je fixais un petit détachement ennemi qui semblait vouloir déplacer quelques pièces d’artillerie. Préparait-il une saloperie d’attaque ? Un déluge de feu et de mitraille qui allait encore s’abattre sur nos tronches.
 
Je prévins le supérieur, qui évidemment prévint le sien et qui, évidemment nous ordonna, après avoir lancé – et reçu – quelques obus, de monter à l’assaut au milieu des barbelés. J’imaginais ma fin, écorché et enchevêtré, dans la pelote d’épines de fer. Les gradés parlaient, parlaient, mettant au point un plan d’attaque imparable et improbable, et pendant ce temps, les rats, gras et nourris, nous fixaient de leurs petits yeux noirs, attendant un repas certain, moustaches frémissantes et impatientes. Par le passé, je les étripais en riant. Mais je n’y prenais plus de plaisir. Leur sang avait fini par m’écœurer.
Et je pensais t’écrire tout ça Lesia… Mais je ne peux. Je consigne dans ce carnet mes horreurs alors que les gradés cherchent comment nous faire tuer. L’attente est aussi terrible que l’attaque. Et moi j’écris, avec cette petite mine de plomb, sur ces bouts de papier salis. Mais à toi, dans nos lettres policées et contrôlées, je dis que guerroyer est presque facile. Que je suis au chaud et sec, qu’on mange à notre faim. Je ne veux pas que tu ressentes ce que je ressens. Tu me parles de chez nous. Du village. Un autre monde. Il est mort. Tu y vis encore. Mais il est mort et tu ne le sais pas. « Malgré la pluie la récolte des châtaignes est bonne, mais on manque de bras. Le vieux Guerrini est mort à la tâche. On n’a plus assez de larmes pour pleurer les vieux. Le village est étrangement vide. Peuplé de fantômes noirs, et d’enfants perdus. Tu sais, on a oublié comment on riait. Hier, j’ai aidé Joséphine à écrire une lettre pour son frère. Qui la fera lire par un camarade. S’il est encore en vie quand le courrier arrivera. »
 
Non, je me leurre ma douce, tu le sais. J’aimerais que tu sois ignorante de tout ça.
Le plan fut mis à exécution. Les chefs avaient décidé une énième attaque. Il fallait ranger le petit carnet, tirer une dernière bouffée de sa cigarette, et y aller. Monter à l’assaut, puis courir, le plus vite possible, les muscles des cuisses tétanisés, mais courir encore, plus vite, les mottes de terre qui volent, éclaboussent, on glisse, on trébuche, on crie, oui on crie, des hurlements de bêtes, on court comme un animal fou, cherchant la cavité où se réfugier, on ne pense plus, juste éviter les balles qui sifflent et les éclats d’obus qui vous transpercent, puis on plonge. Et je courus, comme les autres. On se faisait assaisonner. J’y plongeai, la tête la première, le nez dans le cloaque. Le bourbier me recueillit. Cette terre morte, putride, que j’avalais en me pelotonnant au fond du trou. Elle suait le sang, elle puait la peur et la viande faisandée. Elle était mon linceul, un cercueil poisseux, une gangue étouffante.
 
Puis je tuais. Une escouade de quatre soldats, intrépides, qui avançaient vers ma position. Je les descendais, un par un. Je les tirais comme des merles sur une branche, un deux, trois et quatre. Ils tombaient mollement, sans même comprendre d’où ça venait. Eux aussi, les supérieurs les avaient envoyés combattre. Ils étaient morts et moi je serai cité pour ce fait d’arme.
Mais dans mon trou, avant que je ne devienne un héros involontaire et éphémère, tu sais, je ne pensais qu’à toi. Ta peau, tes cuisses, tes seins, ton ventre offert. J’avais cette envie folle, physique, alors que la mort me regardait, de plonger dans ta chair. Et nos rires sous les étoiles …Je ne pensais qu’à nous. Dans cette boue que je respirais, dans cette fange de fer et de sang, je pensais à ton corps blanc dans la rivière, à nos baisers interdits, alors que nous craignons le fusil de ton père. Quelle ironie ! Puis la guerre qui devait m’apporter la gloire et ta main, appelé dans le 173ème régiment, avec tous les hommes de l’île, je suis parti en te promettant le mariage… « Je suis sous cet arbre où tu m’as embrassée, je t’écris en regardant ces branches autrefois couverte de feuilles, je t’ai cédée, honteuse et heureuse, le bon Dieu allait être offensé. Je me disais que tu devrais m’enlever. Oh ! Nous nous serions échappés… »
 
J’étais roulé en boule. J’attendais que ça cesse. Mais ça ne cesserait jamais. Je le savais. Je me lovais dans ce trou d’obus, je voulais disparaître dans ce tas de limon, m’y noyer. Mais qu’elle vienne me chercher cette salope de mort. Qu’elle vienne !
J’entendais les copains qui hurlaient plus loin. J’entendais leur appel, leur espoir anéanti par un morceau de ferraille. Je fermais les yeux. Je rêvais à mon troupeau là-haut. Mes chèvres qui s’éparpillaient dans l’amas de roche, au milieu des cistes, en bêlant et se donnant des coups de cornes rageurs. J’enfouis la tête dans la terre, en étouffant un cri. Le goût âcre m’envahit, cendre, poudre, sang… Pas la terre propre, parfumée, riche de promesse, comme celle qu’on cultive. Mais celle, assassinée, des champs de bataille. Que la Putain, vienne me prendre. Viens là salope. Pourquoi me laisser moi ? Je devais repartir à l’assaut. Saisir mon fusil brûlant, et arroser devant. Le Gosse devait être mort. Son corps avait volé à quelque pas devant ! J’avais chuchoté ou hurlé son nom. Nous étions du même pays. Pourquoi crever ici ? Dans cette bouillasse ? Cette glaise gluante ? Mon casque me pesait.
 
En partant pour la France, j’avais rêvé de gloire pour espérer t’épouser… Mais on crevait déchiqueté. La merde s’écoulait au fond de mon pantalon. On crevait dans le sang, la merde et la crasse. La voilà notre gloire… Je me chiais de trouille ou bien c’était la dysenterie. La gloire ! Demander ta main… Si seulement je pouvais garder les miennes pour te serrer contre moi. Tu sais, tous les trous d’obus se ressemblent. C’est le cadavre à l’intérieur qui change. Parfois il manque le buste, parfois la moitié d’une tête. Celui qui me tenait compagnie avait encore sa face. Il me fixait, hilare, la bouche immense. Normal, il lui manquait la mâchoire inférieure. Un rat s’échappa de son ventre, repu et immonde, couvert de sang pourri.
 
Et toi, perdue : « Mon ventre s’arrondit. Ça va finir par se savoir. Tant pis ! J’assumerai, mon amour, jusqu’à ton retour. Les mauvaises langues ne parlent guère. On ne rit plus c’est vrai, mais on ne pense plus à médire ! Je l’appellerai comme tu le souhaites. Et puis, il faudra que tu le reconnaisses, afin qu’il porte ton nom. Je ne sais comment procéder, alors que tu es si loin.
Je prie constamment. Et je ne suis pas la seule. Notre église est pleine de cierges qui brûlent nuit et jour. On célèbre des messes pour nos morts bien souvent…
Je t’aime. »
 
Mon ange, ma douce… Ils vont te jeter dehors, tu seras reniée par tout à chacun. Je dois survivre pour te protéger. Je dois survivre… Me relever. Me dresser courir sous la mitraille, le plomb, les gaz et tuer. Aujourd’hui j’ai survécu, et me voilà gribouillant sur ce carnet, noircissant ces feuillets comme on noircit mon âme. Demain, je repartirai arroser de sang cette terre, du mien ou celui des autres. Ici, il ne pousse que des cadavres…
 
Mourir, tuer, n’être qu’une machine obéissante, sans cœur, ici c’est l’usine à mourir.
Fuir, fuir, fuir… Déserter pour te sauver. Moi je suis déjà mort…


              



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Torna altri rumpistacchi chì ci impuzzicanu incù i so testi, vulendu propiu esse letti per sperà ottene una qualunque gloria ch'elli ùn anu micca in a so vita viota è senza intaressu. Bon... forze chì ghje vera. Ma ci n'impippimu. È pò, a mi diciarete, bloghi litterarii, nant'à a tela, è sopra tuttu nant'à a tela corsa, ci n'hè ghjà à buzzeffa ! Tanti scrivanetti pumposi ! È bè tantu peghju ! O tantu megliu ! Hè solu una vitrina di più per fà scopre qualchi testi scritti, senza pritenzione, incù u core, incù e trippe, o incù e viscere chì vi cunveneranu...