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u 4 di Farraghju 2018 - scrittu dà - lettu 420 volte

Retour à Gruscura

Texte issu du site La Ludothèque en réponse au défi : "écrire une histoire d'horreur".
Défi réussi ? Je vous laisse juger.


Aucune ambiguïté possible.
 - S’il te reste encore un soupçon de bon sens et d’instinct de survie, je t’en supplie, ne parle pas.
Tels ont été les mots de Paul lorsque je lui ai annoncé mon intention d’écrire ces lignes sur ce qu’il s’est passé ce jour-là à Gruscura. Le pauvre en est encore tout pétrifié. Comment lui en vouloir ? Mon état n’est guère plus enviable que le sien et j’ignore jusqu’à quand je pourrai résister à la folie qui me grignote de l’intérieur sans me laisser de répit. Nous n’avons été que trois à ne pas mourir là-haut, mais est-ce pour autant que nous sommes vivants ? Je ne saurais le dire. J’ai l’impression d’être en sursis. Le mal me rattrapera bien assez tôt pour peu que je parvienne à survivre à mes propres démons, à ma raison qui me hurle sans cesse que cela n’a pas été.
Alors, foutu pour foutu, autant tenter quelque chose d’utile. Parler, témoigner, écrire. Laisser une trace tangible pour expliquer au monde ce qui doit être dit. Pour prévenir, pour sauver peut-être d’autres vies et d’autres âmes. Pour que notre tragédie demeure dans l’histoire de ces lieux comme un avertissement.
Vassili Verechtchaguine - L'apothéose de la guerre.
Vassili Verechtchaguine - L'apothéose de la guerre.

Coincé entre l’Alta Rocca et la vallée du Taravu, l’antique village de Gruscura n’est aujourd’hui plus parcouru que par la plainte du vent. Son dernier habitant s’en est allé au début du XX° siècle, abandonnant à la nature plus d’un millénaire de rudes maisons de granite. Pourtant, lorsque l’on se plonge dans les archives des siècles passés, on ne trouve pas le moindre signe annonciateur de la désertion. Bien au contraire, Gruscura avait toujours été un riche carrefour montagnard idéalement situé pour se prémunir de tout risque d’oubli. Que s’était-il donc passé ? De vagues témoignages parlaient d’une catastrophe, mais aucun n’apportait un éclairage suffisant sur des faits bien assez graves pour avoir vidé en peu de temps un village prospère de la totalité de ses habitants. Que s’était-il donc passé là-haut vers la fin du siècle d’avant ? Le mystère avait occupé de nombreux historiens durant plusieurs décennies sans qu’aucun d’entre eux ne fût jamais capable d’apporter le moindre début d’explication à ce phénomène mystérieux. Invasion de fourmis, glissements de terrain, tarissement des sources ou simple exode rural comme il s’en était tant produit durant la même période ? On avait tout dit et tout écrit sur l’abandon de Gruscura sans jamais rien prouver. Puis les historiens eux-mêmes avaient fini par se lasser, transformant ainsi la question de l’étrange mort d’un riche hameau en une simple anecdote à peine mentionnée dans les ouvrages spécialisés.
 - C’est quand même curieux comme "anecdote", tu ne trouves pas ?
Je me retournai vers Laure sans trop savoir quoi lui répondre. Les trois heures de marche que nous venions de faire m’avaient littéralement épuisé, et le peu d’énergie qui me restait était consacré dans son intégralité à n’en rien laisser paraître. Béat, je souriais à l’étudiante en espérant inconsciemment que cela suffise à lui faire oublier qu’elle venait de me poser une question qui appelait une réponse.
 - Pas si curieux que ça quand on y pense. Il y a eu des précédents dans l’Histoire.
 - Des précédents ?
 - Oui. Tu connais la fin de la civilisation maya ?
Indifférent à la question, je haussai les épaules.
 - Massacrée par les conquistadores ?
Caroline se mit à rire de mon ignorance.
 - Non. Tu confonds avec les aztèques. Les mayas, eux, ont simplement disparu d’un coup, sans raison, aux environs de l’an mil. On ignore ce qu’ils sont devenus.
 - Ils sont peut-être allés sur Mars. Je l’ai lu dans un livre. suggéra Fabrice, le plaisantin du groupe.
Faisant mine de ne pas avoir entendu, Caroline acheva :
 - Bref, tout ça pour te dire que Gruscura ne serait pas le premier ni le dernier lieu que ses occupants ont abandonné sans que l’on sache pourquoi. Mais assez parlé. Dressons le camp.
 
Cela dit, Caroline se déchargea de son sac, rapidement imitée par l’ensemble de notre équipe. Le lieu choisi pour y planter nos tentes était en plein centre de ce qui avait été la place du village. Devant nous se dressait la chapelle dédiée à Sainte Restitude. Derrière nous, on reconnaissait bien l’écriteau du boucher-charcutier, et de chaque côté, d’antiques rangées de maisons se faisaient encore face, comme indifférentes aux assauts conjugués du temps et de la déshérence qui leur avait à peine arraché les volets et une partie du toit.
 - C’est fou. Ça fait plus de cent ans que ces maisons n’ont plus été entretenues et on dirait qu’elles sont encore habitées.
 - Pas toutes quand même. Si tu regardes bien, tu verras que certaines ne sont plus que des ruines irrécupérables.
Un petit vent frais parcourut l’ancienne place qui nous fit frissonner. Le mois de septembre venait à peine de commencer, mais les températures de cette altitude n’avaient déjà plus rien à voir avec la chaleur suffocante qui tourmentait la plaine au même moment. Nous nous étions équipés en conséquence, pourtant, mais cela n’avait pas été suffisant.
 
Tandis que tous les autres s’affairaient à planter les piquets et à déplier les toiles, Didier et moi-même décidâmes d’aller explorer les environs pour échapper à la corvée. La ficelle était très grosse mais néanmoins elle fonctionna. Les autres nous laissèrent partir sans un mot à l’assaut d’une ruelle latérale un peu resserrée. Armés de lampes torches et de bâtons, nous nous engouffrâmes dans des passages toujours plus étroits qui sentaient bon la terre, le roche et le moisi.
 - C’est tout de même dommage d’avoir laissé pourrir ces maisons. Non mais regarde-moi ça, ces murs et ces belles pierres. Bien entretenus, ces trucs-là peuvent durer des siècles.
 - Que veux-tu, c’est la vie qui veut ça. L’homme s’installe toujours quelque part, puis quand il est lassé ou que les conditions ne lui conviennent plus, il abandonne ses lieux au néant pour se construire un nouveau destin un peu plus loin. Il y a une raison à tout et je suppose qu’il y a aussi eu une raison à ça.
 - Oui, mais quand même…
Didier laissa sa phrase en suspens. Sans un mot, brandissant sa lampe allumée comme une épée, il s’engouffra dans la première maison située à sa droite, une belle bâtisse encore en excellent état. Un peu surpris par cette initiative soudaine, je lui emboitai le pas, pénétrant à mon tour dans cet antre obscur d’un autre siècle.
 
 - Qu’est ce que tu fous ? Qu’est-ce qu’il t’a pris de rentrer ici ?
 - Je ne sais pas. On a dit qu’on allait visiter les lieux. Je me suis dit qu’on aurait l’air un peu con si on rentrait au campement sans rien ramener, sans rien avoir à raconter de notre… euh… visite.
Raisonnement imparable bien qu’un peu cynique. Je ne trouvai rien à répondre et continuai à le suivre, lampe en main, à travers les sombres pièces qui se succédaient. Le plafond était bas et le sol fait de terre battue. Il flottait dans l’air un étrange parfum frais et renfermé semblable à celui que l’on ne respire que dans les grandes profondeurs. Le faisceau de ma torche m’en dévoila à peine davantage, quelques meubles en ruine, objets brisés ou ferraille rouillée. Même sur le simple plan historique, il n’y avait assurément rien d’intéressant par ici.
 - Regarde ça !
Didier, que j’avais perdu de vue depuis quelques secondes, s’en revenait vers moi le regard enfiévré de l’homme qui venait de découvrir un trésor, tenant entre ses doigts une poignée de parchemins.
 - Et il y en a plein d’autres là bas !
Souhaitant les examiner plus à son aise à la lumière du jour, il ressortit avec sa précieuse trouvaille, excité comme un enfant le jour de Noël. Je m’apprêtai à le rejoindre lorsqu’un bruit venant des ténèbres me fit sursauter et troubla mon humeur plus que de raison.
 - Tu viens ?
Ce n’était sans doute qu’un rat. Un gros rat ou un petit renard. Une belette à la rigueur. Rien de plus. Il n’y avait pas là de quoi me torturer l’esprit outre mesure.
 
 - Putain, ça a l’air important ce que vous avez trouvé. s’exclama Caroline en découvrant les parchemins.
 - Ça vous a bien réussi de tirer au flanc, finalement.
N’étant pas encore revenu de sa fierté d’archéologue amateur et improvisé, Didier ne releva même pas l’acidité de la remarque.
 - Je l’ai trouvée là bas, dans une des maisons de la petite rue. Ils étaient enfermés dans une vieille malle en métal, presque intacts. Et il y en a d’autres, il y en a plein d’autres.
 - Voyons déjà ceux-là.
Avisant un gros rocher bien plat situé à proximité pour faire office de table improvisée, Caroline et Didier y disposèrent les inestimables pièces avec délicatesse. Il n’en fallut pas davantage pour nous faire abandonner nos postes et nous réunir tous les huit afin de prendre notre leçon d’histoire en direct. La suite des opérations pouvait attendre.
Munie d’une loupe et de gants en plastique, Caroline mena l’examen tambour battant.
 - Ces parchemins sont beaucoup trop beaux pour être vraiment anciens.
 - Si on s’en fie aux dates inscrites au dos, ils sont de la toute fin du XIX°.
 - Ça n’a pas de sens ! À cette époque, cela faisait longtemps que l’on avait délaissé ces matériaux au profit du papier.
 - Lisons quand même. On aura peut-être la réponse.
 
Il ne fut pas si difficile de déchiffrer les inscriptions encore très lisibles laissées sur ces vieilles peaux. Dans les premières lignes, l’auteur s’y présentait comme étant un riche berger né dans les années 1860 et qui avait fait ses études à l’université de Florence. A cette époque, la chose était bien assez rare pour être signalée.
 - Mais alors, si ce Ferdinand Sciapparoni avait tous ces diplômes, pourquoi est-ce qu’il est revenu ici s’occuper de chèvres et de brebis ?
La suite des documents nous l’apprit bien assez vite. Aîné de sa fratrie, le décès prématuré de son père l’obligea à interrompre sa formation pour trouver un moyen de subsistance à sa famille. C’est ainsi qu’il reprit le troupeau familial et se mit en quelques années à faire le meilleur fromage de tout le village. Avec le temps, il finit par passer maître dans l’art de traiter les peaux qu’il revendait fort cher dans tout le canton. Pour tromper sa solitude durant les longues périodes d’estives, il décida d’écrire son propre journal sur les peaux de trop mauvaise qualité pour être vendues.
 - Et c’est notre chance ! S’il l’avait écrit sur du papier, rien de tout cela n’aurait pu survivre au temps et à l’humidité. Déjà un mystère de résolu.
Travaillant d’arrache-pied, Ferdinand avait réussi à se constituer un solide pécule. Bien assez pour envisager de retourner à Florence reprendre ses études. C’est alors que survint le premier malheur.
 - Le premier malheur ? Quel premier malheur ? Lis-nous la suite s’il te plait !
 - Je ne peux pas. C’était le dernier parchemin. Sur les autres, il n’y a rien d’autre que de la poésie et des proverbes.
 - Bah… c’est toujours intéressant mais…
Didier ne tenait plus en place. Frustré de ne pas connaître l’histoire jusqu’au bout, il trépignait.
 - Je vous ai dit qu’il y en avait d’autres. J’y retourne prendre le reste.
 - Je t’accompagne. se proposa Fabrice. J’ai envie de voir ça.
Inconscients du drame qui se mettait en place, nous les regardâmes s’enfoncer dans les profondeurs des ruines et parachevâmes de monter notre campement dans l’attente impatiente des chapitres suivants.
 
Lorsque Didier revint, un peu plus de dix minutes plus tard, les bras chargés de parchemins qu’il contenait à grand peine, il était seul.
 - Avec tout ça, je vous garantis qu’on va enfin savoir ce qu’il s’est passé. pérora-t-il avec un large sourire.
 - Où est passé Fabrice ?
 - Ne vous inquiétez pas pour lui. Il a voulu rester là-bas pour visiter un peu.
 - Alors, nous l’attendrons pour lire la suite.
Laure esquissa une grimace.
 - Curieux comme il est, ça risque de prendre des plombes.
 - Ça ne fait rien. On a tout notre temps.
 
Cinq minutes passèrent, et puis cinq de plus, mais Fabrice n’était toujours pas revenu. Une brise légère s’était levée sur la montagne qui nous poussa à refermer nos vestes. Le ciel était toujours aussi limpide mais quelque chose dans l’air était changé. Je fis quelques pas pour me réchauffer, regardai sans le faire exprès en contrebas, et la pensée fugitive que nous étions à une heure trente de marche du lieu habité le plus proche me traversa l’esprit. Je ne comprenais pas. Pourquoi cette soudaine peur de l’isolement ? Je n’étais pas un novice et j’avais déjà traversé des endroits bien plus reculés et bien plus dangereux que ce paisible hameau fantôme. C’était sans aucun doute la fatigue qui me reprenait. Juste un peu de fatigue physique qui déteignait sur mon mental. Rien de plus.
 - Fabrice n’est toujours pas revenu ! Ça fait vingt minutes maintenant !
 - Tu crois qu’il a pu lui arriver quelque chose ? Une mauvaise chute, une entorse, quelque chose comme ça ?
Je balayai mes craintes d’un revers de main.
 - Franchement ? Non. Il a son téléphone sur lui et le réseau est excellent par ici. S’il lui était arrivé quoi que ce soit, il aurait largement eu le temps et la possibilité de nous appeler.
 - Tel que je le connais, il doit être en train de rêvasser dans un coin. À moins qu’il ne fasse exprès de traîner pour nous faire une blague. C’est bien son genre, ça !
 - Tu as raison. Nous l’avons assez attendu. Tant pis pour lui. Poursuivons la lecture.
 
La plume un peu nerveuse de Ferdinand Sciapparoni nous replongea instantanément dans le XIX° siècle, dans le courant du funeste mois de septembre 1888 durant lequel survinrent les malheurs qui sonnèrent le début de la fin pour le village de Gruscura, lorsque l’on commença à retrouver les premiers cadavres humains.
 - Attends, ce n’est pas possible, tu as dû mal lire. C’est vraiment "cadavres" ce mot-là ?
Un imperceptible et insignifiant frisson avait commencé à s’emparer de chacun d’entre nous à cet instant précis, mais nous l’ignorions encore.
 - J’en ai peur. Le texte est bien assez clair pour ne pas laisser la place au moindre doute.
 - Mais qu’est-ce qu’il y a eu ? Une épidémie ? Je ne vois que ça, parce qu’à cette époque, il n’y avait déjà plus de famines ou de guerres.
 - Non. Pire. Bien pire. Ecoute…
Poursuivant la lecture en y mettant le ton, Caroline nous peignit avec brio la société villageoise de jadis, confrontée à l’horreur inexplicable. Cela avait d’abord été deux corps que l’on avait trouvé égorgés au petit matin sur une aire de battage un peu à l’écart. Comme nul n’avait reconnu les deux morts et que personne n’était porté disparu dans les environs, on ne s’alarma pas outre mesure, pensant à tort qu’il ne s’agissait que d’une querelle entre vagabonds qui avait mal tourné. Toute tragique qu’elle ait pu être, l’affaire s’arrêtait donc là. On enterra les deux malheureux et on passa à autre chose.
 - C’est toujours la faute des étrangers. C’est bien connu ! lâcha Nicolas avec une ironie grinçante.
Moins d’une semaine plus tard, des travailleurs journaliers retrouvèrent deux autres corps dans un jardin tout proche des premières maisons, égorgés et éviscérés. Pour la communauté villageoise, le choc fut d’autant plus grand que l’un d’entre eux appartenait à une famille connue. Alors, par-delà le voile du deuil, on commença à avoir peur, on ferma l’unique voie d’accès du village, et seule l’intervention de l’abbé Sulanni empêcha la foule d’aller lyncher un forgeron, forcément coupable puisque marginal.
 - Ça non plus, ça n’a pas beaucoup changé. soupira Laure.
 - M’est avis que ça a toujours été comme ça dans le monde entier depuis que l’homme est homme.
 - Oui mais c’est quand même triste à la fin. On dirait qu’on n’apprend jamais rien.
 - Je te le confirme : on n’apprend jamais rien. Ni à l’époque, ni aujourd’hui.
Le reste de l’auditoire commença à s’agacer. Nicolas ouvrit le feu :
 - Dites, tous les deux, c’est bien beau de parler philosophie, mais ça ne nous dit pas comment ça s’est terminé tout ça. Alors si on pouvait reprendre, ça m’arrangerait.
 - Reprendre, je ne demande que ça… même si je n’ai pas le souvenir d’avoir été déléguée à la lecture à voix haute de tous les documents que l’on trouverait. fit remarquer Caroline avec un poil d’acrimonie dans le ton.
 - De nous tous, c’est toi qui le fait le mieux. répliqua Paul avec la subtilité d’un pachyderme.
 - Ouais, c’est cela. Vous avez de la chance que je sois de bonne composition et que j’aie tout autant envie que vous de connaître le fin mot de cette incroyable histoire.
Deux jours plus tard, l’horreur grimpait encore d’un cran lorsqu’un tout jeune berger découvrit par hasard un véritable charnier dans la montagne. C’était une quinzaine de cadavres égorgés, étripés et écorchés qui gisait depuis peu dans une crevasse.
 - C’est quand même bizarre qu’on n’ait jamais entendu parler de tout ça et qu’aucun livre d’histoire n’ait jamais mentionné un massacre d’une telle envergure hors période de guerre. Vous êtes sûrs que ce n’était pas tout simplement un gros mytho, ce Ferdinand ?
 - Comment tu veux que je le sache ? Pour le moment, on n’a que son journal sous la main. Quand on rentrera, on essayera d’en parler avec des historiens spécialisés. Ils nous diront ce qu’ils en pensent. En attendant, qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
 
Comme pour donner corps à l’énervement croissant de Caroline, un coup de tonnerre se fit entendre qui résonna longtemps dans toute la montagne. Levant les yeux, nous vîmes que le ciel était presque entièrement envahi par un lourd nuage noir qui arrivait sur nous à toute vitesse.
 - Mais enfin, je ne comprends pas. La météo nous avait pourtant promis du grand beau temps sur les trois jours.
 - Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? On est en montagne, et en montagne, les choses sont parfois un peu différentes. C’est normal, tu sais ?
 - Normal ou pas, moi je pense surtout au déluge qui va nous inonder. Mais bon, si tu veux continuer à dire des banalités comme quoi le temps est très changeant en altitude, vas-y, je ne te retiens pas.
 - Relax. Nos tentes sont parfaitement imperméables et solidement plantées. On ne risque rien, je te l’assure. Et puis comme ça, au moins, ça fera peut-être revenir Fabrice, au fait.
 - C’est vrai. Ça commence à faire longtemps qu’il est parti celui-là.
Un second coup de tonnerre, plus violent que le précédent, fut pour nous le coup de semonce qui sonna la fin de la récréation. Il était grand temps de rentrer nos dernières affaires et de nous mettre à l’abri avant que l’orage ne soit sur nous.
 - Je vais quand même aller à la recherche de Fabrice. Ce n’est pas normal qu’il ne soit toujours pas rentré. annonça Laure en enfilant un K-way.
 - Vas-y mais dépêche-toi. lui répondis-je alors que les premières gouttes commençaient à nous mitrailler.
 
Le temps passa du jour à la nuit en quelques minutes. Engloutis par des trombes d’eaux, nous n’en menions pas large. Réfugiés à trois par tentes, nous tremblions à l’idée que leur étanchéité puisse être prise en défaut ou que l’un de nos piquets attirât la foudre toute proche. Clos dans la tourmente de l’averse, il nous était devenu impossible de repenser encore aux parchemins de Sciapparoni ou même à nos deux amis dont nous osions à peine espérer qu’ils eussent pu se mettre à l’abri dans une maison ayant encore son toit. Rien d’autre n’aurait pu nous effleurer sinon une envie fugace de meurtre à l’encontre de ce présentateur météo qui avait osé affirmer avec un immense sourire commercial que le temps resterait stable et sec sur tout le territoire.
Le ciel déchaîna sur nous toutes ses forces durant une demi-heure puis s’atténua. Le tonnerre lui-même s’éteignit presque aussi brutalement qu’il avait commencé, nous rendant ainsi notre liberté d’aller et de venir sans entrave sur le site. Il était temps. Il nous restait tant de choses à faire sur place avant le crépuscule.
Nicolas fut le premier à remettre son nez au dehors.
 - Faut quand même reconnaître que tu avais raison sur au moins un point : les tentes ont bien tenu.
 - On ne peut pas se tromper à chaque fois.
La pluie avait transformé le plan de terre battue où nous campions en un bourbier infâme dans lequel s’enfonçaient nos plus solides chaussures de marche. Des bottes en caoutchouc nous auraient sans doute mieux convenus. Par malchance, nous n’en avions pas.
Toutefois, il en fallait bien davantage pour nous décourager. Le temps pour nous de nous extraire de nos gangues de protection et de revenir au monde extérieur
 - J’ai essayé de joindre Fabrice et Laure sur leurs portables, mais aucun des deux ne répond.
Tentant encore de faire barrage à l’inquiétude qui montait en nous à petit feu, je répliquai :
 - Avec l’orage qu’il vient d’y avoir, ça n’a rien d’étonnant. Ils n’ont peut-être simplement pas entendu la sonnerie.
 - D’accord, mais dans ce cas, pourquoi ne sont-ils toujours pas revenus avec nous ?
L’argument de Caroline avait fait mouche. Quelque fût l’angle sous lequel on observait les choses, il n’y avait pas la moindre raison valable pour justifier l’absence silencieuse et persistante de nos deux amis. C’était désormais officiel : le pire pouvait être à craindre. Il fallait se mettre en chasse, partir à leur secours.
 - Faisons plusieurs groupes. proposa Didier alors que nous nous préparions.
Sans un mot, tous nos visages se tournèrent vers lui et le fusillèrent du regard pour avoir proféré ce qui apparaissait alors comme une idiotie. Gêné, le malheureux n’eut pas d’autre choix que de s’expliquer.
 - Lorsqu’elle est partie à la recherche de Fabrice, Laure ne pouvait pas savoir où le chercher puisqu’elle n’avait pas vu la maison. Par conséquent…
 - Par conséquent, il se peut qu’elle ne soit pas au même endroit que lui. Ça va, j’ai compris.
 - Dans le même ordre d’idée, il faut que l’un d’entre nous reste ici pour le cas où ils reviendraient sur leurs pas. suggéra Caroline. Qui se dévoue ?
N’ayant pas fini de se rhabiller, Paul fut désigné volontaire pour ne pas quitter le camp tandis que nous nous égayions à travers les ruines du hameau.
 
Je menais le second groupe. Nicolas m’accompagnait à travers les ruelles du côté gauche que nous serpentions de façon quasi aléatoire en criant le nom de nos disparus. Un petit vent frais semblait venir du sol, très léger, juste assez fort pour nous donner une chair de poule incompréhensible.
 - Ça ne sert à rien ce qu’on fait. ronchonna Nicolas.
Je me tournai vers lui, comme pour répondre quelque chose, mais ce fut lui qui enchaîna :
 - On aurait dû aller avec les autres dans la maison. Là où est resté Fabrice.
Je lui mis la main sur l’épaule.
 - Ecoute… tu ne crois pas que c’est précisément en cherchant dans plusieurs endroits différents qu’on multiplie nos chances ?
Nicolas poussa un soupir de mauvaise volonté.
 - Ils n’avaient aucune raison d’aller ailleurs ! Laure n’avait pas à aller seule à la recherche de Fabrice sans savoir où il était ! Oh putain, j’en ai marre…
Il avait l’air un peu à cran. Je cherchais un truc à lui répondre mais il n’y avait rien qui me venait. Il n’y avait pourtant pas de quoi perdre son calme. Nous étions dans un endroit. Juste un petit village en ruine. Nous étions à l’abri et si l’on exceptait les murs branlants ou les risques d’entorses ou de foulures, il n’y avait rien pour nous menacer. Nos amis avaient très certainement une excellente raison de n’être pas encore revenus. Une excellente raison dépourvu de tout caractère dramatique. Tout allait bien. Tout allait bien…
Seigneur, pourquoi est-ce que je me sentais obligé de répéter ça en boucle dans ma tête ?
 
Un nuage passa juste devant le soleil dans le ciel redevenu limpide, nous privant de quelques degrés d’une chaleur que plus bas nous fuyions. L’automne était encore loin, et pourtant, là où nous étions, tout prenait un parfum de début d’hivers.
Sans conviction, nous entrâmes dans une nouvelle ruine, à quelques pas du bout de la rue. Une fois encore, nous pénétrions dans la caverne de la décrépitude et du pourrissement. Cette ambiance qui moins d’une demi-heure auparavant avait su nous charmer, n’était plus pour nous qu’une vaste métaphore de la vieillesse et du renoncement. Les quelques résidus de vie que nous retrouvions ici et là perdaient désormais leur valeur de relique d’un temps évanoui qui ne reviendrait plus. Ma soif de nostalgie avait été étanchée plus vite que prévu au point de me donner l’impression qu’une force invisible continuât à me contraindre à boire comme une oie de gavage. Je n’en pouvais plus.
Un grand cri bref retentit soudain qui m’extirpa de ma transe mélancolique. Sans même nous en apercevoir, nous étions déjà dehors, prêts à tout et à rien à la fois. Glacé, mon cœur me figeait sur place. Que faire ? Revenir en arrière ? Non. Rester ? Non plus. Partir ? Vers où ?
Reprenant mes esprits, je décidai de me faire violence. Après tout, ce n’était sans doute rien, ou presque. Un des autres, un de mes amis, avait sans doute dû se blesser quelque part dans ce champ de débris. Rien d’extraordinaire. Ce ne pouvait être que ça. Je me montais la tête pour rien.
Mes amis attendaient sans doute mon secours. Un secours contre quelque un mal naturel. Un mal naturel et surmontable. Je devais les rejoindre.
M’interdisant désormais de me laisser guider par mon imagination trop vive, je me mis à courir. Allant presque au hasard à travers le sentier, j’avais à peine la présence d’esprit de rechercher mes compagnons. Vite. Ils ont sûrement besoin de moi.
 
À bout de souffle après une course assez courte, je retrouvai l’autre groupe dans la maison voisine de celle d’où venaient les parchemins. Tous étaient accroupis en silence autour de quelque chose que je ne distinguais pas. Allumant ma lampe, l’horreur de ce que je découvris me tétanisa d’un bond.
Fabrice était là, étendu, sur le dos, dans une position bizarre, les membres comme désarticulés. Livide. Son visage portait l’expression d’une terreur indicible.
 - Il est… ?
 - Oui.
Impossible de décrire l’émotion qui m’anima à cet instant, car la première pensée qui me vint fut de me demander où j’avais posé ma casquette tandis que la seconde consista à remarquer que ma veste était un peu sale. Je n’arrivais pas à intégrer l’idée. Fabrice ? Je n’arrivais même pas à penser le mot, à le lui associer. Que lui était-il arrivé ?
 - Il n’a plus de pouls. annonça Didier. On dirait qu’il est complètement sec.
Mais bon sang, comment pouvait-il dire une chose pareille sur un ton aussi détaché ? Comment pouvait-il seulement dire une chose pareille ?
En vérité, même si nous ne réagissions pas tous de la même manière, nous étions tous assommés par la découverte. Les yeux baissés, nous hésitions même à confronter nos regards enfiévrés. Que lui était-il arrivé ?
Il n’avait pas l’air blessé sur les parties apparentes de son corps et ne présentait aucune trace de saignement. Sans doute avait-il été victime d’un accident cardiaque ou cérébral. À son âge, c’était peu probable, mais cela restait toujours plus logique que toute autre explication. Voilà ce que je me répétais alors, un peu bêtement, pour me rassurer. Il n’y avait du reste que cela à faire, pour combattre l’abattement qui nous contaminait tous. Avant de verser la première larme, il nous faudrait d’abord redescendre, alors que le jour allait tirer vers sa fin, redescendre le corps de notre ami. Redescendre au plus vite, juste après avoir récupéré Paul et Laure…
 - … et Nicolas. compléta Caroline.
Nicolas ? Comment ça, Nicolas ?
 - Mais qu’est ce que tu racontes ? Il est avec moi, là, juste derrière.
Je me retournai.
Il n’y avait personne.
 
Notre situation était devenue intenable. Une heure avait suffi pour donner à notre banale randonnée les couleurs du deuil et de surcroit, trois de nos compagnons manquaient à l’appel. Paul étant sans doute toujours au camp à attendre nos nouvelles et Nicolas dans les parages immédiats, prêt à être informé du terrible drame qui nous avait atteints, mais quid de Laure ?
Je n’aimais pas cela du tout.
 - Nous devons rester groupés désormais. Plus question de nous éparpiller au petit bonheur. Cela ne nous a pas réussi. La preuve !
Le ton de Caroline était sans appel. Impossible de lui donner tort. Et pourtant, Didier s’y risqua.
 - Le village n’est pas bien grand. Il n’y a pas cinquante mille cachettes possibles. Si on s’y met tous, on va vite les retrouver.
 - Tu te trompes !
 - Ah oui ? Et pourquoi ?
Nous étions en train de laisser nos nerfs céder et nous posséder. Ce n’était pourtant pas le moment. Le mieux à faire était sans doute de rentrer au camp, de rejoindre Paul, de retrouver Nicolas, de retrouver Laure et de repartir avant la nuit qui allait nous talonner.
Avec toute l’énergie du désespoir, j’appelai Nicolas encore une fois pour me rendre à l’évidence. Lui aussi avait disparu.
 
De retour au campement, nous fûmes presque surpris de retrouver Paul qui nous attendait bien sagement, comme cela avait été prévu. Vite informé des derniers événements qui le firent tomber au même niveau d’affliction que nous tous, celui-ci finit par nous apprendre qu’il n’était pas resté sans rien faire durant ce laps de temps. En effet, pour éviter de s’ennuyer, il avait repris puis achevé la lecture des parchemins de Ferdinand Sciapparoni.
 - … et c’est là que c’est devenu du n’importe quoi son histoire !
Bien que ce ne fût pas le moment d’aborder un sujet aussi secondaire quand la nécessité nous pressait d’aussi près, je ne pus m’empêcher de demander
 - Du n’importe quoi ? Comment ça du n’importe quoi ?
Paul reprit sa respiration avant d’ajouter :
 - En gros, et après quelques péripéties, notre berger va trouver la fille du forgeron, qui s’avère avoir des pouvoirs surnaturels, et le curé, qui est en fait un exorciste ! À eux trois, ils comprennent – on ne sait pas comment d’ailleurs – que tout est de la faute d’un démon nommé Baglabiliak. Mais ils ne sont pas assez puissants pour se battre contre lui et préfèrent s’enfuir. Voilà comment ça finit. Voilà ce qui explique l’abandon du village.
Paul laissa échapper un soupir, mi-dédaigneux, mi-ironique.
 - Pfff… non mais sérieux ! Qu’est-ce que c’est que ce délire ? Vous imaginez un peu ?
 - Rassure-moi, c’est une blague ce truc ?
 - Un exorciste, des pouvoirs surnaturels, un démon… manque plus qu’un vampire ou un loup-garou et on est complets !
 - C’est un vrai document d’époque ça, ou le pitch d’un film pour ado ?
 - Faut croire que…
Malgré l’urgence qui nous touchait, nous ne pûmes réprimer une pulsion de moquerie générale. Hélas, un bruit sourd indéfinissable en provenance de l’intérieur du village me coupa la parole et nous ramena à la réalité.
J’eus alors une réaction pour le moins surprenante et que rétrospectivement je ne parviens pas à expliquer. En effet, alors que la peur et la raison auraient dû me pousser à fuir, mon instinct le plus basique, le plus irréfléchi et le plus contraire à toute logique élémentaire me précipita à toute allure dans la direction d’où venait ce vacarme. Quelques secondes plus tard, je regrettai déjà.
 
Pardonnez-moi, ô vous qui me lisez. Pardonnez-moi pour ce que je m’apprête à écrire. Pardon si vous ne me croyez pas, si vous pensez que ma raison a fait naufrage, mais il me faut néanmoins écrire ce que j’ai vu à cet endroit-là et à ce moment-là, décrire ce que je crois avoir eu à quelques mètres à peine de mes yeux. Sans quoi tout ce qui a précédé n’aurait servi à rien.
 
Seul dans une ruelle particulièrement étroite des ruines de Gruscura qui se terminait en cul de sac, coupé des autres membres du groupe, je vis un corps, probablement déjà mort, étendu par terre au bout de la rue. C’était un corps humain, je tiens à le préciser, mais situé beaucoup trop loin pour me permettre de l’identifier. Une chose abominable était penchée sur lui, en train de lui ouvrir les entrailles. Par réflexe, je sautai en arrière pour me dissimuler derrière un pan de mur. Ce fut mon dernier geste avant d’être pétrifié de terreur, de ne plus être libre de mes mouvements et de perdre à jamais toute tranquillité d’esprit.
La "chose" avait un corps d’ours, mais un ours avec des ailes dans le dos, des ailes semblables à celles dont on affuble généralement les dragons dans les contes. La "chose" avait trois têtes, cornues, toutes reliées au reste du corps par d’interminables cous aussi agités que des serpents. Lorsqu’elle se retourna, un peu plus tard, je parvins à voir que ses têtes étaient des têtes de loup et que ses mains étaient des mains d’homme, pourvues de griffes.
J’avais l’impression d’être déjà mort. Toute ma personne était alors possédée par une énergie glaciale qui m’empêchait de respirer. Seul le bruit sourd et insupportable de mon cœur qui battait, prisonnier de ma poitrine m’empêchait encore de croire en mon trépas. Mon champ de vision prit peu à peu une teinte fluo. Nu dans le cosmos, je songeais au siège de Constantinople, à la Route 66, à la physiologie des tétrabranchiaux, voire au déferlement des vagues de laves acides dans l’océan, et à mille autres choses sans aucun rapport qui les reliât. L’univers est une vasque close remplie de coton rose verdâtre dans lequel nagent des têtards polymorphes…
Je n’ai pas le souvenir d’être tombé et pourtant, j’étais allongé par terre lorsque je sentis la vie revenir en moi. À demi enfoncé dans la boue, je récupérais mes sens un à un. Je crevais de froid. Avec peine, je me relevai. Il fallait faire quelque chose. N’importe quoi. Mais il le fallait. Je me remis à respirer normalement, à discipliner les battements de mon cœur. Rempli de crainte, j’osais sans bouger de mon abri jeter un bref coup d’œil dans la direction où j’avais vu le cadavre et où j’avais imaginé voir une horreur inconcevable. Plus rien. L’endroit était désert. À peine rassuré, je m’assis sur une pierre où je décidai, après plusieurs minutes de flottement, de rejoindre les autres au campement.
Où avait été la vérité dans tout cela ? Que m’était-il arrivé ? J’avais sans doute fait un malaise, c’était évident. Mais jusqu’où les événements que j’avais cru vivre avaient-ils étés réels ? Fabrice était-il mort ? Où étaient passés tous les autres ? Pour en avoir la certitude, une seule possibilité : regagner les tentes et retrouver mes amis. Eux seuls pourraient éclairer mon misérable entendement.
 
Les jambes encore vacillantes et l’esprit en miettes, je trottinai difficilement jusqu’à l’ancienne place du village, son espace dégagé rassurant et nos solides installations pour la nuit. Enfin revoir les autres, me libérer de mon oppressante solitude, chasser les fantômes évanescents de mon souvenir, revenir à la douceur de la réalité bien ferme.
Une joie fugace me traversa de part en part pour s’éteindre brutalement lorsque je les découvris tous étendus au sol.
Egorgés
Eviscérés
Désarticulés.
 
J’avais envie de hurler mais ma bouche resta obstinément muette. Impossible de décrire ce que je ressentis à cet instant précis de ma vie, car je ne l’ai moi-même jamais su. M’accroupissant consterné sur le corps démembré de Didier, je sentis quelque chose me toucher l’épaule.
Par réflexe, je me tournai, envoyant avant même de voir le plus formidable coup de poing de toute mon existence.
C’était Paul.
Dont je n’avais même pas vu qu’il ne figurait pas parmi les corps.
 
Sonné, le malheureux tomba au sol, l’air plus épouvanté que jamais.
 - Ne… ne m’approche pas.
Sans tenir compte de ses cris de panique, je lui tendis la main pour l’aider à se relever qu’il accepta pourtant de bonne grâce. Toute cohérence avait disparu chez lui comme chez moi. Tout son corps n’était plus que spasme géant. Je tentai de l’apaiser, de maîtriser sa perte de contrôle, mais ce n’était pas chose facile. Cependant, son tremblement compulsif finit par se calmer et alors je lui demandai :
 - Que s’est-il passé ?
Paul bégayait et bafouillait. Parler ne lui était pas facile. Enfin, après plusieurs borborygmes incompréhensibles et sans compter les phrases incohérentes ou non achevées, il finit par m’expliquer :
 - Un être horrible nous a assaillis… un serpent géant avec des bras et des jambes. Et une crinière de lion. Il avait le menton très pointu. Un peu comme ce diable de la cathédrale de l’autre jour. Avec des griffes au bout des mains. Il nous a attaqués… rien pu faire… cailloux… tous tués… J’ai couru… parti…
Paul avait de plus en plus de mal à parler et à reprendre son souffle à mesure qu’il me racontait l’histoire. Puis, dans un hurlement désespéré, il me supplia :
 - Arrache-moi les yeux, je ne veux plus rien voir !
Tandis qu’il éclatait en sanglots, j’essayai de raisonner de façon intelligente. De toute évidence, son histoire était incroyable, voire impossible. Mais que dire alors de la mienne ? N’avions nous pas tous les deux rêvé ? Ces corps hélas, ces corps martyrisés de ceux qui avaient été nos amis, nous rappelaient que le cauchemar était beaucoup trop réel.
 
Plus question de nous attarder une minute de plus en ces lieux maudits. Alors, sans même récupérer la moindre de nos affaires, Paul et moi commençâmes la périlleuse redescente au pas de course. Dopés par une peur blanche et glaçante, nous galopions – le mot n’est pas trop fort – sur le sentier en manquant à chaque instant de nous précipiter en contrebas dans les bras d’une mort certaine qui sur le moment nous apparaissait infiniment plus enviable que tout ce qui aurait pu nous arriver en restant à Gruscura.
Au détour d’un buisson, à demi cachée par un rocher plat, nous aperçûmes une forme humaine recroquevillée et fiévreuse.
C’était Laure.
Elle en avait réchappé, elle aussi.
 
Levant à peine la tête alors que nous nous approchions d’elle, le premier regard qu’elle nous présenta était vide de toute expression comme peut l’être le regard d’un zombie dans certains films un peu gores que nous appréciions jusqu’alors. Un instant nous craignîmes qu’elle n’ait une réaction hystérique ou pour le moins inappropriée, mais elle se contenta de nous suivre dans le mutisme le plus total avec un pas digne d’un automate.
Quelques minutes plus tard, sans pour autant se départir de son absence de regard, d’autant plus angoissant qu’il venait d’yeux injectés de sang, elle parvint enfin à nous dire, sur un ton monocorde :
 - Il était là le chose… le géant colosse… une tête de taureau et des dents terribles. Des griffes aux mains… aux pieds aussi… les pieds comme des mains… ses yeux… ah… il m’a attrapée là, comme ça… me suis battue et…
Elle ouvrit son poing, resté fermé, nous dévoilant ce qui ressemblait à la griffe d’un animal indéterminé, encore recouverte d’un peu de sang.
 - Je la lui ai arrachée, et il s’est enfui en aboyant… et je…
Elle ne parvint pas à ajouter le moindre mot supplémentaire de tout le reste de notre fuite éperdue.
 
Lorsque nous parvînmes au premier lieu habité par des êtres humains, la nuit était déjà tombée. Epuisés, hagards et presque surpris d’être encore en vie, c’étaient trois sauvageons hirsutes et encore morts de peur qui mirent le petit hameau paisible où ils venaient de débarquer en effervescence. Pas facile en effet de quémander de l’aide à de parfaits inconnus tout en se méfiant des moindres ombres.
Par chance, il se trouva des villageois fort avenants et d’une obligeance exquise – je ne le dirai jamais assez – pour accepter de nous acheminer jusqu’au point où étaient restés nos véhicules depuis la fin de la matinée et le début de notre randonnée, qui nous semblait désormais remonter à un siècle auparavant.
Là, avant même de songer à regagner nos logements nous nous effondrâmes enfin sur nos sièges, définitivement vaincus.
 
Le jour d’après se leva sur un champ de doute et de terreur. Aucun de nous trois ne remonta jamais à Gruscura, laissant à la montagne les corps de nos cinq pauvres amis. Priver leurs familles de leur deuil et de réponses nous coûte, mais impossible pour nous de faire autrement. Malgré notre infinie tristesse, il n’est aucune force au monde de nature à nous entraîner encore sur ce chemin vénéneux.
Mais que s’est-il passé ce jour-là ? A dire vrai, je ne le sais toujours pas. Si nous n’avions pas été trois témoins, j’aurais cru à un instant de folie, à quelque hallucination causée par une défaillance de mon corps. Mais comment se résoudre à une telle interprétation lorsque nous fûmes trois à subir la même atroce défaillance ? Lorsque nous en laissâmes cinq autres périr dans la montagne ? Je ne sais pas. Je ne crois plus en rien sinon qu’il est impossible de ne croire en rien. Qu’est-ce que le vrai ? Impossible à savoir. Même ce qui aurait dû constituer la preuve ultime, la griffe arrachée par Laure à la bête, s’était volatilisée dès le lendemain. Même les historiens spécialisés n’ont jamais eu vent de ces massacres démoniaques à Gruscura à l’origine de sa désertification.
Où est la vérité ?
Je ne la vois plus nulle part, sinon dans les cauchemars toujours plus atroces qui hantent désormais mes moindres sommeils au point de me faire craindre plus que tout de m’abandonner à leurs soins qui n’ont plus rien de réparateurs. Le sentiment de sécurité m’a déserté à jamais, au profit de la crainte persistante de revoir un jour ces monstres refaire surface et me punir d’avoir survécu en me faisant regretter de ne pas être mort là-haut, si paisiblement égorgé ou éviscéré, comme les autres.
Où est la vérité ?
Elle s’est évanouie avec mon espérance.


              



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Torna altri rumpistacchi chì ci impuzzicanu incù i so testi, vulendu propiu esse letti per sperà ottene una qualunque gloria ch'elli ùn anu micca in a so vita viota è senza intaressu. Bon... forze chì ghje vera. Ma ci n'impippimu. È pò, a mi diciarete, bloghi litterarii, nant'à a tela, è sopra tuttu nant'à a tela corsa, ci n'hè ghjà à buzzeffa ! Tanti scrivanetti pumposi ! È bè tantu peghju ! O tantu megliu ! Hè solu una vitrina di più per fà scopre qualchi testi scritti, senza pritenzione, incù u core, incù e trippe, o incù e viscere chì vi cunveneranu...