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u 17 di Ghjenaghju 2016 - scrittu dà Auteur multiple - lettu 516 volte

Quelques heures avant l’aurore

Ecrit par Frédérique Ettori et Pedru-Felice Cuneo-Orlanducci.


Il était là devant sa porte, assis sur un fauteuil suranné, presque aussi vieux que lui. À quatre-vingt ans, Josef n’attendait plus rien de la vie, sauf peut-être un dernier baroud d’honneur. À quatre-vingt ans, il voulait rester debout encore un peu, contre le vent mauvais qui en cette année 2067 continuait à déferler sur le monde. Il n’était pas un héros, il le savait. L’audace et la bravoure n’avaient jamais été ses compagnes. Toute sa vie, pourtant, il avait essayé de rester digne, fidèle à ses valeurs. La fin approchait, même s’il ignorait encore quand ils débarqueraient. Ce n’était qu’une question de temps, de quelques heures sans doute. Alors il attendait. Un vieux fusil à la main. Pour ne pas mourir sans lutter. Il était prêt.
Ces salauds, il ne les connaissait que trop bien. Ils étaient les Miliciens de l’Ordre Suprême. Nul ne pouvait échapper à cette armée de tueurs au service de la Nouvelle Elite, qui noyait dans le sang chaque semblant de résistance. Ils étaient apparus un peu plus de quarante ans auparavant, sur les décombres de la guerre. Là, il leur avait suffi de s’autoproclamer garants du bonheur de l’humanité pour s’assurer de l’adhésion des masses. Tant de gens avaient cru à cette monstrueuse supercherie. Puis, une fois au pouvoir, ils avaient chassé les rebelles et les indésirables. Ceux qui avaient eu le courage de s’opposer avaient été anéantis, si bien qu’en une génération, il n’y eut plus de résistance. Alors, convaincus de leur essence divine, ils s’enfermèrent dans leurs villes-forteresses pour mieux mépriser leurs assujettis exsangues et sans ressources.
Ainsi tournait le monde depuis de longues années, et Josef n’avait jamais rien fait d’autre que de s’en lamenter en silence. Mais cela ne pouvait suffire à le sauver. Il se savait démasqué désormais. Il ne pensait pas comme eux, et c’était bien assez pour le condamner.
À ses côtés, il n’y avait que Cyl, la femme de sa vie, l’unique, qui avait partagé ses cinquante dernières années. Malgré le temps, l’amour qu’ils ressentaient l’un envers l’autre n’avait jamais disparu, tel un foyer qui ne veut pas mourir. En cet instant critique, toutes ses pensées n’étaient plus dirigées que vers elle. Il ne se lassait pas de la contempler, assise près de lui, toujours aussi belle que lors de leur première rencontre. Il se perdait dans son regard, sage et mélancolique, qui ne contenait plus la moindre trace de peur. La mort était pourtant si proche.
Tout s’était précipité quelques jours auparavant, presque par accident. Quelques mots de trop qui avaient attiré l’attention. De simples paroles avaient mis fin à leur tranquillité relative. Cependant, il n’avait ni ressentiment, ni regret. Ils s’étaient tus trop longtemps. Josef avait vaincu sa peur. Il était prêt à les recevoir.
Seul le sort de Cyl continuait à l’inquiéter. Il y avait si longtemps ans qu’elle vivait auprès de lui. Quand ils s’étaient connus, il faisait encore bon vivre sur Terre. En ce temps-là, ils n’étaient pas encore au pouvoir. Pourtant, la menace grondait.
Les hommes, déçus par ceux qui les gouvernaient, se tournèrent peu à peu vers ceux qui vendaient du rêve. La promesse d’un monde meilleur. Du travail pour tous ! Josef et Cyl, pourtant, n’avaient jamais été dupes. Leur rêve était ailleurs. Ils avaient rêvé. Trop peut-être. Rêver à un monde libre et égalitaire. Dorénavant, ils ne rêvaient plus. Depuis qu’ils étaient au pouvoir, le couple faisait figure de survivants.
Fidèles aux enseignements de leurs aïeux, ils avaient commencé par brûler les livres. Puis ils avaient fermé les universités. Tout accès au savoir était anéanti. Ils ne manquaient pas d’inspiration pour court-circuiter le moindre chemin menant à la connaissance.
Depuis ce temps, Cyl et Josef relisaient inlassablement les livres qu’ils avaient réussi à cacher. Des rescapés, tout comme eux. Ils n’avaient jamais fait partie de cette nouvelle élite. N’opposant pas vraiment de résistance, on les avait laissés tranquilles.
Jusqu’alors…
Cyl s’en voulait terriblement, convaincue que tout était de sa faute. Quelques jours auparavant, en effet, sur le marché, elle avait parlé trop fort. Elle avait dit à Josef qu’elle était fatiguée de vivre ainsi. Qu’elle donnerait n’importe quoi pour revoir le stand du vieux bouquiniste, avec lequel ils aimaient tellement discuter. Ses conseils de lecture étaient toujours avisés, et ils rentraient fréquemment avec quelques livres savoureux sous le bras. Elle l’avait dit à Josef, et Ils l’avaient entendue. Un milicien s’était approché et lui avait demandé si elle avait bien prononcé le mot "livre". En le regardant dans les yeux, elle avait dit oui. Il avait pâli mais ne l’avait pas arrêtée. Il lui avait juste demandé son nom. Comme il s’agissait d’une vieille dame, il n’avait sans doute pas voulu faire d’esclandre en l’emmenant sur le champ. Mais ce n’était qu’une question de temps.
 
Cinq jours s’étaient déjà écoulés depuis l’incident. C’était un mardi après-midi. Il faisait chaud, et la petite maison était baignée de lumière.
Deux miliciens avaient été dépêchés pour accomplir la sale besogne : arrêter deux vieillards pour les emmener dans un lieu où ils seraient exécutés proprement et loin de la foule. Quel courage il leur fallait pour une mission si périlleuse !
Ils tapèrent à la porte, politesse exquise qui les fit beaucoup rire. A quoi bon l’enfoncer, se précipiter ? Leurs proies étaient si faciles ! Comme nul ne répondait, ils entrèrent.
 
Josef était assis sur son vieux fauteuil en velours élimé, face à la porte. Pour l’occasion, il avait tenu à revêtir ce costume sombre, acheté jadis pour son mariage. Durant des années, Cyl l’avait supplié de jeter cet habit mité et défraîchi, mais il s’acharnait à vouloir le garder, comme un bien précieux. En ce dernier jour, elle se réjouissait de n’avoir jamais obéie sur ce point. Il était là, presque serein, et ils riaient ensemble en sachant bien que l’heure s’approchait. Quand il aperçut leur silhouette, il lui ordonna de se mettre à l’abri. Elle voulut protester, mais la voix de Josef se fit plus impérative, et elle vit dans son regard qu’elle n’aurait pas la force de lui résister. Sa gorge se noua lorsqu’elle voulut lui dire un dernier mot. Désespérée, elle s’exécuta.
 
Ils entrèrent. Josef tira. Une décharge de chevrotine atteignit le premier. Le second, couvert du sang de son complice, répliqua aussitôt. Josef fut abattu d’une hygiénique balle dans la tête. Le vieil homme s’effondra, emportant avec lui les brumes de ce qu’avait été sa vie, et les songes d’un monde meilleur.
Le milicien fit le tour de la maison. Prudemment. Une cible avait été atteinte, mais pas les deux. Les ordres étaient formels : nulle opposition ne devait être tolérée, nul opposant ne devait plus respirer.
L’homme était désemparé. Incapable d’imaginer qu’une opération aussi facile ait pu coûter la vie à son collègue, il ne parvenait pas non plus à concevoir qu’une femme aussi âgée, ait réussi à lui échapper. Elle était là pourtant. Comment aurait-il pu en être autrement ? Avec un soin très minutieux, il explora chaque pièce pour mettre à jour une cachette. Efforts inutiles. Rien. Appliquer le Protocole. Emettre un avis de recherche. Revenir avec des Travailleurs Obligatoires. Leur faire raser la maison.
Le milicien parti, Cyl sortit enfin de son refuge. Comme l’avait prévu Josef, le soudard serait trop stupide, pour la trouver dans une maison qui n’avait pas été construite selon le Modèle Standard. Mais elle n’avait pas le cœur à s’en réjouir. L’homme qui avait été toute sa vie, venait de tomber. L’Ordre Suprême triomphait. Cyl tentait de retenir ses sanglots, comme il l’aurait voulu, mais elle n’y parvenait pas. Des perles de tristesse s’écoulaient lentement sur le visage sillonné de la vieille femme. En vain, elle essayait de se remémorer quelque souvenir heureux, mais son cœur était trop lourd. Ses derniers mots, ses dernières pensées avaient été pour elle. L’Ordre Suprême était vainqueur. La dictature la plus déshumanisée qui ait jamais existé, détruisait le cœur, les émotions, et toutes les belles choses de la vie. Cela avait trop duré.
Durant quelques instants, Cyl resta prostrée, à tenir la main de celui avec lequel elle était unie pour l’éternité, puis sa volonté s’affermit, et elle décida qu’il était temps de lui rendre un dernier hommage.
Avec difficulté, elle sortit le corps encore chaud de Josef qu’elle cacha dans une remise à proximité, afin de l’enterrer un peu plus tard dans la dignité. Elle le posa délicatement sur le sol, et le recouvrit d’un drap blanc. Puis, après avoir encore versé quelques larmes, elle revêtit son costume du dimanche, pris le couteau de Josef, qu’il aiguisait toujours soigneusement, et s’en fut vers la ville.
 
Sa vue n’était plus aussi bonne que du temps de sa jeunesse. Elle parvenait encore à conduire pourtant. Même ses réflexes n’étaient pas trop altérés par les années. Le choc et la détermination l’aidaient à tenir le coup, à ravaler sa tristesse, ne fut-ce que pour quelques heures. Elle n’hésitait pas, elle savait ce qu’elle avait à faire.
Le paysage n’était pas des plus rieurs. À mesure que l’on s’approchait, les arbres se raréfiaient, remplacés par des bâtisses laides et fonctionnelles. Tout était gris et terne. Quelques vagues usines abandonnées jonchaient la route, témoins muets d’une politique industrielle ratée. Désormais, l’ensemble de la production de masse se faisait au loin, dans de vastes cités-prisons peuplées d’esclaves. Cyl s’en désolait intérieurement. L’Ordre Suprême avait prétendu combattre ce qu’ils appelaient l’ancien système ; ils n’avaient fait qu’en singer les travers.
Perdue dans ses pensées, Cyl arrivait aux premières banlieues de la métropole. C’était une ancienne capitale provinciale endommagée par les bombardements de la guerre, que l’Ordre Suprême avait reconstruite à son goût. Tout y était ! En périphérie, fleurissaient des barres d’immeubles informes et sans âmes, réservés aux castes inférieures. Au centre, étaient les gigantesques palais néo-gothiques, avec ou sans coupole, surchargés d’ornements d’où émanait une aura de vulgarité, aux antipodes de leur fonction première. Cyl ne reconnaissait plus la ville de sa jeunesse dans cet agglomérat indigeste. Sans difficulté, elle laissa sa voiture non loin du centre-ville, surprise de n’avoir pas encore été arrêtée. Visiblement, il y avait du laisser-aller. Peut-être un manque de communication entre les services. Cela arrivait parfois. Il fallait en profiter.
Son pas de sénateur la mena aux portes du Palais. Là, avisant deux factionnaires, elle demanda à parler au Responsable Local. On lui répondit qu’il était indisponible, affairé avec un haut personnage en visite spéciale. Plus intriguée qu’elle ne voulut le montrer, Cyl resta donc à attendre, dans la crainte d’être identifiée avant de pouvoir agir. Par bonheur, nul ne survint.
Quelques minutes plus tard, un petit groupe sortit du bâtiment. Il y avait là le Responsable Local, plusieurs gardes du corps, et un homme qu’elle identifia immédiatement en la personne du Maréchal-Protecteur Edgar Ilmenatz. Aussitôt, son sang se gela et son esprit se figea. Ilmenatz n’était ni plus ni moins que le chef des Services de Police de l’Ordre Suprême, subordonné direct au Grand Ministère, et quatrième personnage de l’Etat. Même dans ses propres rangs, on le surnommait le Chacal.
Le cœur de Cyl accéléra. Cet homme n’était pas un des innombrables imbéciles qui constituaient la base du mécanisme. Tout au contraire, il s’agissait d’un tortionnaire raffiné et intelligent qui aimait à lire les ouvrages qu’il ordonnait de brûler. Le digne héritier des pères fondateurs du régime. Le cœur de Cyl battait à tout rompre, lui faisant craindre de ne pas y survivre. Pourtant, son esprit plus vif que jamais se voyait conforté dans sa vengeance folle. La présence de cet individu honni ne pouvait être qu’un signe de la providence. Elle fit un pas en avant et simulant la contrition, l’appela :
 - Excellence ! Excellence !
Surpris, Ilmenatz se tourna vers l’endroit d’où semblait venir la voix. Il vit une très vieille femme, très droite, très digne qui le regardait. Il était impensable qu’une personne du peuple s’adresse à lui ainsi, sans suivre la voie habituelle, celle qui consistait à demander d’abord audience à ses subordonnés. Mais Edgar Ilmenatz était d’humeur joyeuse, il venait de signer un traité visant à asservir encore davantage le peuple déjà à l’agonie, il ne s’offusqua pas d’être hélé de la sorte.
Un rictus qui se voulait encourageant, déforma même la commissure de ses lèvres.
 - Oui ? interrogea-t-il
 - Je voudrais obtenir une audience, Excellence, j’ai des informations importantes à vous communiquer. Je sais que ce n’est pas la procédure habituelle, mais il est essentiel que je vous en fasse part. Répondit Cyl, avec assurance.
Ilmenatz hésita un instant, dévisageant la frêle personne qui osait s’adresser à lui. Que risquait-il après tout ?
 - Suivez-moi. lui dit-il.
Emboîtant son pas, Cyl suivit le Maréchal-Protecteur, serrant dans sa main le manche du couteau de Josef. Elle savait qu’il lui faudrait agir vite.
Ilmenatz arriva devant la porte de bureau qu’il ouvrit. Le moment approchait. Ne pas lui laisser le temps de parler, ne pas lui laisser le temps de devenir méfiant.
Au moment où il refermait la porte sur eux, elle se jeta sur lui avec toute la force qu’il lui restait et lui planta son couteau dans la gorge.
Il y eut un affreux bruit glougloutant, mais aucun son ne sortit de sa bouche.
 
Il fixait Cyl avec une intense stupeur : comment avait-elle pu ? Comment avait-elle osé ? Il avait imaginé mille fois sa mort, mais il n’aurait jamais pensé que ça se terminerait comme ça, terrassé par une si petite personne. Ses pensées se brouillèrent, le souffle lui manqua, il s’effondra, étouffé par son propre sang.
Pendant tout ce temps, Cyl ne l’avait pas quitté des yeux. Elle ne voulait pas manquer une miette de son agonie. Elle n’éprouvait pas de joie morbide, non, juste un intense soulagement. Elle ne savait pas ce que deviendrait le monde après la mort de cet infâme personnage, mais elle avait accompli la mission qu’elle s’était fixée, elle avait vengé Josef. Son Josef.
Ilmenatz n’avait pu émettre le moindre son en périssant, il n’avait donc pu alerter les gardes qui surveillaient le palais. Cyl entrouvrit prudemment la porte, il n’y avait personne. Aussi simplement qu’elle avait pu entrer, elle sortit du quartier général de l’Ordre Suprême. Nul ne se retourna sur son passage. Elle marchait droite, altière, comme elle l’avait fait toute sa vie. Elle sentait que ses forces la quittaient, elle avait tout donné dans cet ultime combat, mais ce n’était pas encore le moment de s’effondrer. Pas tout de suite. Elle savait qu’il s’écoulerait peu de temps avant qu’on s’aperçoive de la mort d’Ilmenatz, elle voulait rentrer chez elle au plus vite.
Comme elle allait d’un bon pas, elle fut rapidement en vue de sa maison. Leur maison. Elle se dirigea vers la remise où se trouvait le corps encore tiède de Josef. Elle souleva le drap, se blottit contre celui qui avait été le seul amour de sa vie, et ne bougea plus.
Dehors, le ciel était bleu et serein.
 
Lorsque l’on découvrit la mort du Chacal, tout se mit à trembler. Le régime, sclérosé par une trop longue inaction, ne put réagir à une attaque de ce niveau. C’était plus qu’il n’en fallait pour pousser les peuples au soulèvement. Il y eut encore beaucoup de sang et de larmes, mais quelque chose avait bougé qui annonçait la venue prochaine de l’aurore.


              



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