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u 27 di Marzu 2016 - scrittu dà - lettu 351 volte

Pour le bien de tous


La llegada de Hernan Cortes a Veracruz - Diego Rivera.
La llegada de Hernan Cortes a Veracruz - Diego Rivera.
 - Aujourd’hui est le grand jour, Père.
Une clé invisible résonna dans la serrure magnétique, et le jour naquit dans la cellule de Daniel Cray. Cela faisait une éternité qu’il ne l’avait pas vu se lever naturellement, et la lumière lui sembla trop crue, presque irréelle. Il dut mettre ses mains devant ses yeux pour s’en protéger, suscitant une clameur qui monta inexorablement du vide aveuglant à l’extérieur de sa prison.
En une fraction de secondes, il résolut le conflit interne qui le bouleversait, et choisit de ne pas se suicider. Il pourrait en avoir l’occasion, à plusieurs reprises peut-être. En sautant d’un promontoire, par exemple. Ou en se jetant sur un objet tranchant. Essayer de s’enfuir provoquerait probablement la réaction inopportune d’un garde. Il pourrait même tenter de se faire amok, très probablement sans succès. Mais il avait pleinement conscience que cela serait un gâchis incommensurable.
Des ombres naquirent dans la blancheur extérieure lorsqu’il sortit de sa cage, à la fois menaçantes et salutaires, telles une mer agitée pour un marin émergeant sur son radeau après la tempête. Une forêt de bras se levait dans sa direction, se faisant de la place en tapant sur des tignasses et des têtes chauves devant eux, scandant son nom. Une fosse de trois mètres de large et de haut les empêchait de l’atteindre.
À sa droite se trouvait une ombre à forme humaine, toutes dents dehors, et coiffée d’un chapeau pointu surmonté d’un disque percé, en matière synthétique ocre. Elle piaffait.
 - Bonjour, Père, s’inclina l’ombre au timbre masculin teinté de jeunesse impulsive.
Daniel Cray toisa son interlocuteur, cligna des yeux à cause de l’effort d’accoutumance, et laissa échapper quelques larmes dues à la sécheresse oculaire et à la lumière. Combien de temps avait-il passé cloîtré ?
Une rumeur monta des premiers rangs de la foule en voyant sa douleur, et se propagea comme une onde, enflant à mesure qu’elle s’étendait.
 - Tout va bien, Père ? demanda le jeune homme.
Prêtre, ou moine, Daniel Cray ne savait pas trop dans quelle catégorie le ranger. Mais il était ici le représentant du Culte, et de ça il en était sûr. La remarque du jeune prêtre le fit rire, ce qui fit émettre une deuxième onde par la foule.
 - Voilà une question délicate, dit-il. Pourrais-je répondre de manière tranchée ? Je ne crois pas.
L’homme parut troublé de cette réponse, suspendant tout son à la sortie de ses lèvres pendant quelques secondes. Puis il se reprit, profitant de l’occasion pour se présenter :
 - Je m’appelle Franck, et je suis votre évangéliste. Je vais vous accompagner et témoigner pour vous, en ce jour historique.
Ce fut au tour de Daniel Cray de ne plus savoir quoi dire. Il observa l’évangéliste tandis que celui-ci dégainait son pourvoyeur portable et en extrayait ce qui pouvait ressembler à un casque enregistreur. Le jeune clerc ajusta l’objet sur ses oreilles, puis bascula l’objectif et le micro avant d’en tester le bon fonctionnement. Cray ne doutait pas que la machine marchait. Tout ce qui sortait d’un pourvoyeur marchait, et ne tombait jamais en panne. Et pourtant, les gens avaient encore ce réflexe vieux comme la société de consommation de vérifier.
Franck parut satisfait et fit signe au garde qui se tenait derrière eux. Ce dernier prit Daniel Cray par l’épaule et lui expliqua que maintenant, il fallait avancer. Son ton n’était ni antipathique, ni autoritaire, mais plutôt rassurant, comme un parent prenant son enfant par la main en lui disant qu’il était temps de rentrer à la maison.
C’est l’heure !
Cray fit un pas. Puis un autre. La foule l’acclama pour cette prouesse. Il ne pouvait plus reculer.
 - Bien, fit Franck, se portant à sa hauteur. Si vous le voulez bien, j’aimerais que vous m’expliquiez ce que vous ressentez, là, tout de suite.
 - Du bonheur ? dit-il sans réfléchir.
Si sa réponse avait l’air d’une question, c’était qu’il n’en savait trop rien. Il y avait surtout de l’anxiété, et de la peur. Mais il ne pouvait pas dire ça. Il devait rester calme. Et se forcer à sourire.
 - Qu’est-ce qui vous rend si heureux ?
Cray haussa les épaules.
 - Quoi qu’il arrive, je sais que le monde va mieux, maintenant.
 - Que voulez-vous dire par là ?
Daniel Cray se dit que si toutes les questions allaient ressembler à celles-ci, il risquerait fort de s’ennuyer.
 - A-t-on vécu récemment des guerres ? demanda-t-il.
 - Non, reconnu Franck.
 - Des meurtres, ou des tueries ?
 - Non plus.
 - Avez-vous vu des gens se battre, pour quoi que ce soit ?
Franck secoua la tête, satisfait.
 - Et cela, c’est grâce à vous, affirma-t-il.
 - Je n’y suis pas étranger. Mais je dirais que c’est grâce à l’abondance, et aux soins définitifs.
Franck signifia son assentiment.
 - Vous faites référence aux crayateurs !
Ils entamaient la montée d’une colline poussiéreuse. Une large route serpentait jusqu’en haut de celle-ci, et de nombreux sentiers y montaient tout droit en coupant parfois à travers la route. Quelques pins parasol et des buissons épars offraient rarement leur ombre. On devinait qu’un piétinement intense des lieux avaient réduit à néant les espoirs de toute nouvelle touffe d’herbe de sortir ici de terre avant longtemps.
Des barricades avaient été disposées sur tout le dénivelé, laissant un passage de quelques mètres de large pour les deux hommes et le garde. La foule immense se pressait, tendait les bras, criait, et régulièrement, les gardes postés le long des barricades empêchaient tout débordement. Cray voyait maintenant le visage radieux de tous ces gens, inconnus de lui, mais qui le connaissaient tous, et voulaient le toucher. Il en fut ému, et sourit vers ceux qu’il regardait. Des cris plus intenses fusèrent. Des hommes et des femmes s’évanouirent, et la chaleur qui les accablait n’en était pas la cause.
Tout en haut, au sommet de la colline, se dressait, imposante, la silhouette d’un pourvoyeur.
Il sut alors où il se trouvait.
 - Je n’aime pas trop ce mot, fit-il. Je lui préfère le nom de « pourvoyeur ».
 - Allons, ne soyez pas modeste. Plus personne n’appelle vos machines comme ça. « Crayateur » est passé dans le langage courant. De même que les crayatures.
Cray ferma les yeux, tout en continuant à marcher. Il essayait de faire remonter à la surface de sa mémoire les souvenirs de la fabrication du premier pourvoyeur.
À l’époque, il cherchait juste à améliorer les imprimantes 3D. Et jamais il ne s’était douté de ce que ses recherches offriraient à l’humanité.
Le concept était simple, mais extraordinairement difficile à mettre en œuvre. L’idée de départ avait été de reprendre le principe de l’impression en trois dimensions pour créer une imprimante universelle. Un objet qui pourrait créer n’importe quel autre objet. Jusqu’alors, on pouvait imprimer tout un tas de trucs, mais les matériaux étaient limités, et de fait l’usage également. Qui voulait d’une voiture en plastique ? Oui, on pouvait en avoir l’enveloppe, mais il fallait bien un moteur à l’intérieur de la voiture. Un moteur avec des pièces en métal, qui puisse résister à la chaleur, aux huiles et aux gaz, avec des câbles électriques, des pièces électroniques. Des ampoules pour les phares. Des sièges en tissu, molletonnés, et pas en moulage tout dur comme un jouet pour enfant. Et le carburant ? Ou la batterie ? Ou peu importe quel moyen on utilisait pour la faire avancer. Donc on avait la coque, mais tout le reste devait être produit, manufacturé, transformé, pour les mettre dedans et la faire rouler.
Et puis une voiture n’était pas une fin en soi. Des imprimantes pour faire des maisons avaient déjà été mises au point. Là-aussi, les productions étaient limitées, entre autres aussi par les matériaux. Produire une maison en pierre, en bois ou en verre était impossible.
La NASA avait mis au point de quoi imprimer des pizzas et il ne savait quoi d’autre dans l’espace. Des machins infects. Certes nourrissants, mais infects. Jamais personne n’avait réussi à faire imprimer une vraie pizza, avec de la vraie pâte, des vraies tomates, du vrai fromage, du vrai jambon. Un couscous garni ou un poisson farci ? Même pas en rêve. Du vin ? De l’eau ? Car aussi bête que ça puisse paraître, on ne pouvait pas imprimer de l’eau. On avait un robinet ou une bouteille, et c’était tout.
Lui, il avait planché là-dessus, pendant quinze longues années. Il avait suivi les progrès faits par d’autres dans ce domaine, mais jamais on n’avait dépassé le stade de mettre une « cartouche » de produit primaire dans une machine pour sculpter un produit final. Et mettre une cartouche de chaque produit primaire pouvant exister au monde était une gageure. Il fallait aller plus en amont du produit. Il devait synthétiser.
 - Et vous avez utilisé l’énergie cosmique, dit Franck.
Daniel Cray le regarda bizarrement. Avait-il parlé tout haut ?
 - Pas tout de suite, corrigea-t-il. Et puis c’est faux d’appeler ça comme ça.
Ils continuaient de monter la colline, en direction du pourvoyeur. La pression autour des barricades était toujours aussi forte, et les gens bousculaient sur leur passage. Cray aurait cru assister au championnat d’un sport de vitesse ou d’endurance. Il s’imagina, arrivé en haut de la colline, demander une paire de ski ou un vélo tout-terrain au pourvoyeur et s’élancer pour une descente endiablée ponctuée de salves d’encouragements, pour franchir la ligne d’arrivée en vainqueur. Et ne pas s’arrêter. S’enfuir. Loin. Sous leurs applaudissements. Les gardes courraient derrière lui pour essayer en vain de le rattraper. Il ferait ça avec panache.
 - Pouvez-vous m’expliquer comment marche le crayateur, alors ?
Franck était toujours là, pendu à ses basques, en train de le filmer.
 - Pourquoi enregistrez-vous tout ça ? s’enquit-il soudain. C’est une forme de déposition pour le procès ?
Le jeune homme ne parut pas comprendre.
 - Le procès ? De quoi parlez-vous ? Vous n’êtes pas accusé de quoi que ce soit. Comme je vous l’ai dit, je suis votre évangéliste, Père !
La pause qui suivit était trop longue pour n’être qu’une pause. Daniel Cray comprit que pour Franck cette simple explication suffisait.
 - Ce qui veut dire ? l’encouragea-t-il alors à développer.
 - Eh bien ! s’étonna Franck. Que je filme et écris votre évangile !
 - Mon… ?
Cray se sentit suffoquer. L’air lui manquait. Il s’arrêta pour chercher sa respiration, mais il défaillit et perdit l’équilibre, tombant sur le côté. Il s’écorcha les mains dans la terre dure et caillouteuse en voulant se rattraper. Franck se précipita sous les murmures de la foule, et ils les acclamèrent lorsqu’il le releva.
C’était donc ça ! Ils en étaient là. Le point de non-retour franchit depuis belle lurette, invisible à l’horizon. Daniel Cray reprit sa marche, encouragé par tous ceux qui l’avaient déifié et voulaient le garder pour eux, d’une certaine façon. Il avait passé trop de temps enfermé, contraint, pour réaliser à quel point tout cela avait pris des proportions dantesques. Dès lors où les pourvoyeurs avaient été mis à disposition du public, l’affaire avait pris une tournure qui lui échappait totalement. D’encensé, il fut adulé, lorsqu’il offrit aux pays pauvres leurs propres pourvoyeurs, contre lesquels ne purent lutter les Etats riches et leurs gouvernements. Puis divinisé lorsque quelques mois plus tard toute forme d’autorité liberticide tomba. C’est à ce moment-là qu’ils le mirent en cellule. Pour le protéger, d’après eux.
Après avoir rassuré Franck sur son état, ils reprirent leur conversation.
 - J’imagine que chaque habitant de la planète pourra avoir son évangile en le demandant à un pourvoyeur ? demanda Cray.
Franck sourit en hochant la tête, visiblement ravi.
 - Si j’avais su qu’un jour ils serviraient à ça…, fit Cray. Je ne sais même pas quoi en penser.
 - Comment marchent-ils, alors ? Insista l’évangéliste.
 - Je ne sais pas moi-même.
À vrai dire, il en avait une vague idée. C’était comme cette vieille blague sur la théorie et la pratique. Il avait essayé des choses, qui en théorie devaient fonctionner, mais sans succès. Et c’est par accident qu’il trouva la solution pratique, mais aujourd’hui encore il ne savait pas l’expliquer.
Avec son équipe, ils avaient construit sûrement des dizaines et des dizaines de modèles d’imprimantes, avec des cartouches contenant les éléments chimiques de base, les plus fréquemment utilisés pour tout matériau vivant ou inanimé. La machine devait opérer au niveau atomique, et agencer les atomes pour former les molécules constituant les objets à fabriquer. Toutefois, cela n’avait jamais marché comme ils le souhaitaient, et les molécules semblaient vouloir n’en faire qu’à leur tête. Lorsqu’ils comprirent enfin que, comme ils travaillaient à l’échelle atomique, le problème se situait certainement au niveau quantique de la matière et de la machine, ils tentèrent en vain de le solutionner. Malgré toutes leurs tentatives, ils se cassèrent les dents sans cesse sur cet os imposant.
Ce fut lors de l’un des tout derniers essais prévus que Cray perdit un doigt et qu’il ne le retrouva jamais.
Leur dernier modèle, comme la plupart des précédents, intégrait une puissante source énergétique ionisante, reliée plus ou moins sommairement à la machine. La source était protégée, mais il fallait faire attention. Après tout, on était en phase expérimentale, et un labo est souvent comme un garage : un fourre-tout organisé. Bref, Daniel Cray s’était pris les pieds dans un câble, en quelque sorte, et pour ne pas tomber s’était retenu au premier truc venu, en l’occurrence la source énergétique. Son majeur avait été tranché net au-dessus de la deuxième phalange. Ses autres doigts avaient brûlé et perdu des petits bouts de chair. Tandis qu’il se faisait soigner, ses collègues tentèrent de retrouver les morceaux, mais il n’y avait rien. Pas même la moindre goutte de sang. Par contre, la machine avait imprimé un magnifique garde-corps ouvragé en fer forgé. Le même qu’il y avait chez ses parents au balcon de la terrasse.
 - Le crayateur avait lu dans vos pensées, commenta Franck.
 - C’est ce qu’il semblait. Mais ce n’était pas la seule chose notable. J’avais perdu un doigt !
 - Oui ! fit l’autre, grognant comme un cochon tout en riant. Et vous ne l’avez jamais retrouvé. Tout le monde sait ça !
Il disait cela comme un enfant aurait pu le faire avec un adulte en lui racontant ce qu’il avait appris à l’école.
 - En fait, il a été dispersé dans l’univers, poursuivit Cray. Atome par atome. En échange de quoi, la machine a pu réaliser l’objet qui se matérialisait dans mon esprit en cet instant.
Il marqua une pause, réfléchissant à tout ce que cela avait impliqué. Jamais il n’avait réussi à prendre la mesure de ce qu’il avait créé, et il en avait souvent peur.
 - Une part de vous a mis la vie dans le processus, dit Franck.
 - On ne sait pas ce qui a réellement déclenché la chose, rétorqua Cray en faisant la moue. On sait juste que ça marche.
 - Vous avez fait naître un dieu dans la machine !
Daniel Cray secoua énergiquement la tête, réfutant catégoriquement la chose.
 - On n’a jamais parlé de dieu ! C’était un fantôme. Un fantôme dans la machine. Quelque chose s’est produit au niveau quantique, que nous ne comprenons pas, et que nous ne comprendrons peut-être jamais. Quelque chose qui relie la machine à la pensée humaine, et qui la décrypte.
Ils se rapprochaient du sommet de la colline, et le pourvoyeur grossissait, se dressant magistralement en projetant maintenant l’ombre de son arche sur la leur. Il s’agissait du premier pourvoyeur offert aux peuples pauvres. Celui qui avait véritablement changé la donne. Daniel Cray ne pouvait s’empêcher de sourire en le contemplant.
 - Vous le reconnaissez ? lui demanda Franck, lisant dans ses pensées comme s’il s’était changé soudainement en pourvoyeur télépathique.
Cray opina.
 - Les gouvernements occidentaux ne voulaient pas que les pourvoyeurs sortent de leur territoire. Ils étaient déjà singulièrement dépassés par l’effet qu’avaient eu les premiers que nous avons mis à disposition du public en Amérique et en Europe, et redoutaient de perdre la main sur les pays dont ils avaient toujours extrait les richesses sans scrupules.
 - La Chute ! appuya l’évangéliste.
 - Oui. En quelques mois, toute économie s’était déjà cassé la gueule, étant donné que les gens avaient accès à tout ce qu’ils voulaient. Biens de consommation, produits alimentaires, eau, énergie…, On pouvait même imprimer son propre pourvoyeur, ainsi que des modèles portables. Il y avait cette manne, sortie de nulle part, qui inondait le monde. Vous imaginez bien qu’offrir cela au tiers-monde n’était pas envisageable pour certains ! Ils auraient tout perdu. Du moins à leurs yeux.
 - Mais vous l’avez fait.
La foule se fit plus bruyante, si tant est que cela fusse possible. Cray réalisa qu’elle devait les entendre, d’une manière ou d’une autre, par une transmission quelconque.
 - Je l’ai fait. On l’a fait. Et on a découvert ainsi un autre aspect insoupçonné des pourvoyeurs.
 - L’omnipotence, confirma Franck.
 - L’o… quoi ?
 - L’omnipotence ! Le crayateur a désarmé les grandes puissances, et il s’est servi de leur force pour le faire.
Daniel Cray se remémora cet épisode particulier de l’Histoire. Lorsqu’une coalition occidentale, avec à sa tête les USA, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne, attaqua le pourvoyeur qu’il avait actuellement sous les yeux, et vit ses missiles réduits à néant. C’était le bon terme : "néant". Les projectiles guidés arrivèrent d’abord les uns après les autres, puis en masse, et à chaque tentative, ils disparurent au contact de la machine. Le même sort fut réservé à la bombe nucléaire que les Etats-Unis osèrent jeter.
On crut que le pourvoyeur absorbait leur énergie, mais il s’avéra par la suite qu’il les atomisait, tout simplement. Toute arme dirigée contre l’un d’entre eux se voyait pulvérisée et dispersée dans l’univers, comme par enchantement. On découvrit par la même occasion un tout nouveau système de recyclage, plus efficace que n’importe lequel inventé jusqu’alors, et l’on régla ainsi tous les problèmes de pollution.
Cray observa ses mains ligotées devant lui, et son doigt manquant. Lui aussi avait suivi le même chemin. Allez savoir où se trouvaient les atomes de son majeur, en ce moment ? Il n’était même pas certain qu’ils soient dans le système solaire, ni d’ailleurs dans la Voie Lactée.
 - Cette particularité des crayateurs a supprimé tout acte de violence envers eux et leurs porteurs, ajouta le jeune évangéliste. N’importe qui attaquant une personne qui avait un crayateur avec elle voyait son arme absorbée.
 - Ou l’attaquant disparaissait également, précisa Cray.
Des cas s’étaient effectivement produits. Mais très vite, sachant effectivement cela, plus personne n’osa s’en prendre à un porteur. Et la multiplication des crayateurs, normaux ou portables, arrosa les dernières braises de conflits. Plus d’économies pour soutenir des États qui ne pouvaient plus faire la guerre : ce fut la Chute. Et le début d’une ère nouvelle et propre. Il suffisait de se rendre à un crayateur, ou d’en porter un, en fonction de la crayation que l’on souhaite obtenir, et celui-ci vous la donnait. Cette chose ne vous plaisait plus ? Vous la lui rameniez, et il vous en débarrassait comme elle était arrivée.
 - Il ne vous débarrassait pas que des choses inanimées, dit Franck, les yeux pétillants. C’est là, d’ailleurs, toute la force des crayateurs !
Cray soupira, puis se retint, espérant que cela ne s’était pas entendu à la retransmission. Ils arrivaient au sommet de la colline, et le passage barricadé vers le pourvoyeur s’élargissait. Toutefois, la butte était immense et il y avait suffisamment de place pour des milliers et des milliers de personnes.
 - Oui, dit-il. On l’a évoqué avec les gens belliqueux, ainsi qu’avec mon doigt. Mais je suppose que vous faites référence aux actes médicaux ?
L’évangéliste jubilait, hochant la tête tellement vite, ses grands yeux ouverts. L’on aurait promis une glace au chocolat et des bonbons à un enfant, que l’expression aurait été la même.
 - On s’est effectivement vite aperçus que si vous passiez de votre plein gré dans l’arche d’un crayateur et sans mauvaise intention, celui-ci se chargeait de remettre en état votre corps. Tout entier. De la petite cicatrice, ou du simple rhume, jusqu’au cancer le plus foudroyant ou à la maladie orpheline incurable.
 - Un dieu dans la machine ! s’écria pour la seconde fois Franck. Grâce à vous !
Daniel Cray ferma les yeux. Il se sentait mal, encore. Il s’arrêta et baissa la tête, y portant ses mains menottées. Il suscita la curiosité du garde, qui s’approcha plus près, certainement pour voir s’il ne tenait pas quelque chose. Franck allait lui taper sur l’épaule pour lui demander si tout allait bien, lorsque Cray se redressa brusquement.
 - Il peut vous cloner, nom de Dieu ! lança-t-il.
Franck, déstabilisé, retrouva son sourire de ravi.
 - Oui ! C’est formidable, n’est-ce pas ? Chacun peut être crayssuscité à l’heure de sa mort s’il le veut !
Tout autour d’eux, les gens l’ovationnèrent. Des hourras montaient dans l’air chaud du matin, et se percutaient au-dessus de leurs têtes, et ceux-ci redoublèrent lorsque les deux hommes se remirent en marche.
Le pourvoyeur n’était plus qu’à quelques mètres. Daniel Cray, son inventeur, ne savait finalement rien de cette chose qu’il avait créée. Cela avait été un accident. Il avait changé le monde, mais c’était un accident. La machine faisait une dizaine de mètres de large sur plus de quinze de haut, et paraissait plutôt simple d’aspect, et toute de métal. À son arche étaient seulement reliés la source d’énergie et le vecteur. Tout cela ne fonctionnait que grâce, ou à cause, de ce dernier. C’était la clé. Et lui, Daniel Cray, avait mis le doigt dans la serrure. Le majeur, pour être précis.
Si j’avais mis autre chose, est-ce que cela aurait été pareil ?
Peu de temps après la Chute, ils étaient venus le trouver pour lui proposer de le déifier. Ce fut une annonce brutale, et Daniel Cray la rejeta tout aussi brutalement. Cela était pour lui hors de question. Ce n’était tout simplement pas dans ses convictions, et puis il trouvait cela totalement déplacé. Ça ne cadrait pas avec ce qu’il avait voulu. Et il estimait, de plus, qu’il n’y était pour rien. C’était la machine qui décidait tout. Lui n’y comprenait rien. La physique quantique et tout ça.
Oui, mais il y a ton doigt dedans !
Dans la tête des gens, le dieu dans la machine, comme ils l’appelaient, c’était lui. Et de ça, il avait toujours été question.
Devant ses refus répétés de devenir une quelconque divinité adorée de son vivant, Daniel Cray s’était fait emprisonner. Gardé sous cloche. Pour son bien. Dans l’attente d’une décision. Une décision qui ne lui conviendrait certainement pas. Comme aujourd’hui.
 - Vous allez me rendre au pourvoyeur ? questionna-t-il.
Franck parut sincèrement choqué.
 - Vous plaisantez ? Jamais nous ne vous ferions une chose pareille !
Une petite lueur d’espoir germa dans l’esprit de Daniel Cray. Peut-être qu’après tout ils ne comptaient pas l’exécuter en public en le pulvérisant dans le néant, comme il en était certain jusque-là. Mais il avait peu de doutes sur le sujet.
 - Pourquoi sommes-nous là, alors ?
 - Pour votre sacrayfice, bien sûr ! Comme nous vous l’avions dit.
La lueur d’espoir s’éteignit aussitôt. Cela le contraria.
 - Dites, vous allez arrêter avec vos jeux de mots, là ?
Comme si cela était son problème le plus prégnant en cet instant crucial. Il ne savait pas pourquoi, mais cela le mettait en rogne.
Franck tenta de le calmer, et de le raisonner.
 - Vous avez peur, et c’est normal.
 - Vous n’êtes pas qu’évangéliste ? Vous êtes aussi psy ? Ironisa Cray. Bien sûr que j’ai peur. Qui n’aurait pas peur de mourir ?
Ils lui avaient signifié leur intention de le sacrifier en public pour enfin le diviniser quelques semaines plus tôt. Cela lui avait laissé tout loisir d’y réfléchir. Mais on pouvait s’y préparer autant que l’on voulait, il n’était pas facile de mourir. Il avait peur, oui. Il avait cette boule au ventre, comme à chaque fois de sa vie où il avait traversé une épreuve, qu’elle soit physique ou morale. Des examens, une opération, son mariage… A chacune d’entre elle, et peu importait le résultat final, il avait réalisé que l’angoisse disparaissait dès l’instant où l’épreuve réelle débutait. Que finalement, tout ce qui paraissait difficile n’était qu’un bref moment à passer, et ensuite tout allait bien. Et si l’on n’était pas préparé, l’issue était la même. Il suffisait de se détendre.
Et après tout, tous ceux qui sont morts avant moi ont réussi leur examen sans avoir révisé. Alors pourquoi pas moi ?
Car il était prêt à le faire. Il avait pris cette décision en son âme et conscience, de ne pas perturber la cérémonie, de ne pas faire d’esclandre, de ne pas chercher à s’enfuir ou tout faire foirer d’une façon ou d’une autre.
Il l’avait décidé, car il avait peur de faire s’écrouler le beau château qu’il avait construit malgré lui pour le monde entier. Il allait le faire pour leur bien, à tous, car cela en valait la peine.
 - Vous ne m’avez pas dit comment vous alliez procéder, finit-il par dire à Franck. Je pensais que vous alliez me faire entrer dans l’arche. Le pourvoyeur aurait vu que je n’y allais pas de mon propre chef, et j’aurais disparu.
L’évangéliste pris à nouveau un air horrifié.
 - Non ! Vous n’y êtes pas. Nous ne voulons pas vous voir disparaître !
Il indiqua du menton la source énergétique et son vecteur.
 - Nous préférons vous garder !
Daniel Cray remarqua alors seulement la petite grue élévatrice qui trônait à côté de la machine. Cela lui avait paru être un élément de structure pour la retransmission, mais il s’était trompé. Lourdement.
Il tituba et s’accroupit, posant ses mains devant lui dans la terre sèche.
 - Pitié ! gémit-il tout bas. Pas la barbaque.
Le vecteur. La « crayature », comme ils l’appelaient tous. Encore leurs satanés néologismes vaseux.
Son doigt avait été le premier vecteur. C’est par sa disparition que Cray et son équipe comprirent qu’il fallait un vecteur pour que la machine daigne procéder à une construction. Peu importe laquelle, et peu importe les masses échangées. Le plus petit bout de tissu vivant permettait de confectionner tout ce qui ne dépassait pas l’envergure de l’arche d’impression. Ils avaient fait des tests avec divers types de tissus. Des insectes et des souris avaient en majorité fait les frais de leurs expériences. Il subsistait toutefois un problème de taille : le tissu ou l’organisme disparaissait, par petits bouts ou d’un seul coup. C’était trop cher payé.
Pour le résoudre, Cray avait suggéré une analogie avec le mouvement perpétuel, et avait montré ce qu’il voulait dire en utilisant une souris comme vecteur puis en la faisant réimprimer dans l’arche. Si l’on pouvait cloner le vecteur en même temps que l’objet que l’on souhait imprimer, alors ils avaient la solution. Il leur suffit alors de construire une dérivation de l’arche, une imprimante dans l’imprimante, qui se chargerait de maintenir le vecteur sans avoir à le changer.
Par décence, ils avaient créé un tissu spécial, qui n’était pas un animal vivant ou une plante. Un genre de muscle cultivé exprès pour le pourvoyeur, à partir d’un ADN de porc. Entre eux, ils appelaient ça « la barbaque ».
Franck l’aida à se relever encore une fois. Et la foule les acclama à nouveau, sa voix se faisant encore plus puissante.
 - Ecoutez-les, lui dit l’évangéliste. Ecoutez-les ! Ecoutez comme ils vous aiment.
Cray pivota, posant ses yeux sur les premières rangées de gens massés devant lui, puis essaya d’embrasser du regard l’ensemble de la foule.
 - Ce ne sont pas eux qui m’aiment, finit-il par décréter. C’est moi qui les aime, comme une mère araignée aime ses petits. Je vais me donner à eux tout entier par amour.
Disant cela, il sourit tout en versant une larme, puis inspira une grande goulée d’air et se dirigea vers la nacelle de la grue, le buste droit, la tête haute. Il laissa le garde l’aider à grimper dedans, et prit place à côté de celui-ci. L’évangéliste vint se placer entre eux. La nacelle commença à s’élever.
 - Au fait, dit-il à Franck. Vous auriez du utiliser un crayon pour écrire votre évangile, là.
L’autre fronça les sourcils, mais continua à filmer la scène, sérieux à l’extrême.
Lorsque la grue s’arrêta, le garde déshabilla Cray et lui ôta ses menottes. Il n’en aurait nullement besoin dorénavant.
Au-dessous d’eux, les cris de la foule se faisaient plus hystériques que jamais, et Cray y trouvait une certaine fierté, tout en sachant qu’il allait droit en enfer pour l’éternité. La résurrection éternelle. A chaque fois que quelqu’un utiliserait le pourvoyeur, c’est ce qui l’attendrait. Il se demanda si celui-ci tomberait en panne un jour. Mais il était à peu près sûr que non. La machine avait l’air de s’auto-entretenir et ne présentait jamais de signes de faiblesse. Ou bien quelqu’un aurait pitié de lui, un jour, dans quelques siècles, et le décrocherait. Peut-être.
Ce fut nu comme au premier jour qu’il fit face au monde, avant la sentence finale. Il n’avait plus peur.
C’est alors qu’il vit Franck manipuler son pourvoyeur personnel. Le garde fit de même, et comme eux, les dizaines de milliers de gens présents sur la colline. Et probablement aussi les milliards d’autres qui les regardaient, ou les regarderaient, via la retransmission.
Cray dut se retenir de ne pas hurler. Ça aurait été trop bête de tout gâcher ainsi.
Du pourvoyeur de l’évangéliste et de celui du garde sortirent un homuncule qui, une fois que Franck le souleva dans sa paume pour le lui montrer, se révéla lui ressembler comme deux gouttes d’eau.
 - Nous voulons vous garder ! s’exclama l’évangéliste.
Et il leva bien haut le bras et l’homuncule en direction de la foule, qui lui répondit.
 - Nous voulons vous garder !
Puis chacun extirpa son petit morceau de barbaque, son vecteur, pour y placer ensuite le clone de Cray version miniature.
Cray fut parcouru d’un frisson, et crut un instant qu’il allait rester tétanisé. Il se reprit quand le garde délogea le vecteur de la machine.
Il était prêt. C’était le moment.
 - Je vous aime ! cria-t-il spontanément à la foule. Je vous aime tous ! Soyez heureux !
Lorsqu’il entra dans l’emplacement réservé à la crayature, des millions de voix exultaient.


              



Dà leghje dinù

Mambo Italiano - 01/11/2017

Pace hè pace - 13/07/2017

Le miroir - 13/04/2017

Barbares - 29/03/2017

La chasseresse - 03/01/2017

Voile de soie - 18/06/2016

Stronzu Maé - 02/05/2016

Amour dévidé - 17/04/2016

Un train vers le sud - 17/03/2016

Passé antérieur - 27/12/2015

Scalpel - 14/07/2015

Trader démasqué - 27/11/2014

La guerre du Brocciu - 25/11/2014

Offrande - 10/10/2014

Sammy Lebienheureux - 12/07/2014

La mort de Thérèse - 13/06/2014

La répétition - 29/05/2014

Gentleman driver - 28/05/2014

Les vieux amants - 22/05/2014

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Anima Cappiata !

Torna altri rumpistacchi chì ci impuzzicanu incù i so testi, vulendu propiu esse letti per sperà ottene una qualunque gloria ch'elli ùn anu micca in a so vita viota è senza intaressu. Bon... forze chì ghje vera. Ma ci n'impippimu. È pò, a mi diciarete, bloghi litterarii, nant'à a tela, è sopra tuttu nant'à a tela corsa, ci n'hè ghjà à buzzeffa ! Tanti scrivanetti pumposi ! È bè tantu peghju ! O tantu megliu ! Hè solu una vitrina di più per fà scopre qualchi testi scritti, senza pritenzione, incù u core, incù e trippe, o incù e viscere chì vi cunveneranu...