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u 22 di Farraghju 2017 - scrittu dà - lettu 695 volte

Le savoriste


Kasimir Malevitch - Femmes dans les champs.
Kasimir Malevitch - Femmes dans les champs.
Je vais vous révéler un secret. Pas un secret d’état. Ni un de ceux dont la révélation vous vaut parfois la déchéance totale après la honte d’un procès. Bon, dans mon cas, il n’y aurait jamais de procès, le risque que je déballe tous les aspects de mon métier est bien trop grand. Non, ce qui m’attend peut-être au bout de ces lignes, c’est une exécution discrète expertement camouflée en accident par le service de sécurité de la multinationale qui m’emploie.
Rassurez-vous, je ne suis pas financier expert en magouilles, broker de valeurs frelatées, ni un de ceux qui négocient les contrats d’emploi des prisonniers politiques en Chine. Rien d’aussi galvaudé, et puis, sincèrement, qui se soucie réellement de savoir que la quasi-totalité des jouets, par exemple, est fabriquée par des crève-la-faim ou des esclaves ? Non, rien de tout cela, je vous l’assure.
Je suis un savoriste. Nous ne sommes pas nombreux, et notre profession reste inconnue de l’immense majorité de nos contemporains. Peut-être parce que l’immense majorité de mes contemporains n’apprécierait pas de savoir que neuf de ses repas sur dix sort tout droit de mes neurones, ou de ceux d’un de mes rares et estimés collègues. D’ailleurs, vous, là, vous qui me lisez d’un œil à peine intéressé, quel effet cela vous fait-il de savoir que le succulent boudin aux deux pommes que vous avez dégusté à midi a été conçu dans mon bureau ? Sans ingrédients, sans contrôle sanitaire…
Bien sûr, vous êtes au courant que c’était en fait du faux boudin, une préparation reproduisant fidèlement les saveurs et la texture de ce plat de bonne maman. Depuis huit ans maintenant, nul ne mange plus de vraie viande, de poisson authentique, d’œuf véritable. Depuis que la coalition écologiste a pris le pouvoir au parlement européen, les antispécistes ont voix au chapitre et le végétalisme est devenu une religion économique, d’ailleurs "tout le monde s’en porte mieux", comme le proclament les affiches vertes de papier recyclé qui tapissent les rares emplacements publics. Vous rappelez-vous comment, alliés aux grands groupes, les partis politiques européens au pouvoir ont décrété en 2022 que les OGM seraient la piste prioritaire pour l’alimentation ? Meilleurs contrôles, meilleurs rendements, rien ne pouvait s’aligner sur les dernières semences génétiquement modifiées. Deux ans après, vous vous souvenez du discours unitaire des verts européens à Strasbourg : la pêche devenait illégale, la chasse un crime, et la consommation de viande un vice à éradiquer aussi impitoyablement que le tabac. En contrepartie, et avec la garantie des deux ou trois conglomérats qui dominaient le marché, les OGM allaient fournir toutes les protéines alimentaires. Et c’est là que vous avez découvert avec stupeur et émerveillement les capacités inouïes des chercheurs de Bayer, Aventis et Sandemi. Par le biais de manipulations génétiques sur les espèces végétales "improductives", ou la culture en labo de cellules-souche de viandes diverses, ils s’engageaient, sans risque sanitaire aucun, preuves à l’appui, à remplacer des milliards de tonnes de protéines animales provenant de l’élevage. Et Sandemi a raflé le pactole en annonçant que la Caulerpa taxifolia, dûment altérée génétiquement, devenait le substrat idéal de toutes les préparations culinaires. Quelle heureuse nouvelle : la poudre de caulerpe, rebaptisée cela va sans dire Caulerpa succulens sandemia, peut à loisir subvenir à l’alimentation humaine, grâce évidemment à un procédé exclusif Sandemi ! Un fléau qui étouffait la Méditerranée depuis plus de quatre décennies est tout à coup devenu le pain quotidien de plusieurs centaines de millions de bipèdes. Le monde exultait, vous vous rappelez ? Et il exulte toujours. À croire que le slogan vert "le bonheur sans risque et en tous lieux" a le pouvoir d’un ukase divin. Les problèmes furent alors traités un par un, avec un succès phénoménal : les producteurs de viande protestaient ? Ils se consacrent désormais à la production de laine et autres produits respectueux des droits de l’animal, subventionnés et vendus majoritairement aux populations en voie de développement. Les éleveurs de cochons ? Reconvertis dans la culture de folle avoine, panais, scorsonère, topinambours et autres merveilles injustement décriées jusqu’alors. Friands de nitrates, les plants de chiendent OGM, matériau principal des emballages nouvelle manière, colonisent les campagnes bretonnes souillées jusqu’alors par des millions de tonnes de déjections porcines. Les ayatollahs de la santé à tout prix, du zéro risque sanitaire, retiennent difficilement un orgasme à la vue de cette chaîne alimentaire entièrement contrôlable, "traçable" et "normée". Tout ce que les associations, partis et ONG peuvent compter de belles âmes vouées à la préservation du biotope se pâment à l’annonce que plus un seul peutinanimal ne sera injustement immolé à l’odieux et cruel appétit de l’homme. Il n’est pas jusqu’aux religieux extrémistes qui sont forcés de reconnaître que le saucisson à base d’algue, ce n’est pas du porc, mettant par là-même un terme aux vagues d’attentats visant les cantines scolaires ou d’entreprise qui osaient proposer la chair du quadrupède honni.
Autre effet bénéfique, les cultures redevenues très rentables de l’olive, de la châtaigne et du blé sont reparties de plus belle en Corse, d’autant plus que la vague écolo a carrément brisé les reins de l’expansion touristique.
Excusez-moi pour ce rappel des faits, c’est encore de l’actualité, que dis-je, de l’Histoire récente pour tout le monde. Mais c’est grâce à ce formidable chambardement que j’ai trouvé un boulot inespéré.
 
En avril 2023, j’étais bénéficiaire du revenu minimum d’insertion, de dignité ou de solidarité, selon le terme en vogue à l’époque et que j’ai oublié. Oh, rien de tragique, pas de Zola entre nous, les pasionarias de la lutte prolétarienne peuvent aller se faire tailler un costar chez Lénine. Non, j’étais simplement un glandeur fini, un de ceux qu’on hésite à interviewer dans les micro trottoirs, un de ces mecs qui justifient toute suppression des aides sociales. Ce qui m’intéresse depuis toujours, c’est la bouffe, la bringue, et un autre mot commençant par B lui aussi, mais qui ne joue aucun rôle majeur dans cette confession. Les déçus des gonades peuvent rejoindre les pasionarias susnommées pour tenter de les convertir à la turlute des classes. Impossible de déceler chez moi le moindre soupçon d’intérêt pour le commerce, la boutique, l’industrie, la recherche, la télévision, les grandes causes écolo-humano-sanitaires, la variété formatée, les grandes fêtes fixes, en un mot un échec du système. Un lamentable ratage de la machine éducative, un de ceux qui foirent tout parce que la lecture d’une BD ou d’un polar les passionnera toujours plus que les fonctions dérivées, l’enculage de mouches à but analytique de toute œuvre écrite et autres joyeusetés incontournables de l’éducation nationale. Un loser complet qui se retrouve un beau matin brumeux de lendemain de cuite avec un compte bancaire rouge fluo clignotant, un arriéré de loyer paléolithique, et trois derniers avis d’huissier avant saisie – pour saisir quoi, la question reste posée au vu de la maigreur étique de mes possessions d’alors. Avec la louche satisfaction de ne rien faire pour arranger la situation, je suis descendu au bar du coin sacrifier mes deux derniers euros à un ersatz de café à base d’orge. Le journal m’attendait, et j’ai failli laisser tomber ma tasse en lisant l’annonce : "Grand groupe agroalimentaire recherche collaborateurs, aucune qualification exigée". Suivaient l’adresse et l’annonce d’une session de tests pour le jour même.
 
Contrairement à mes craintes, j’étais à peu près seul dans les locaux agréables qui dominaient le golfe, et ma mise chiffonnée ne jurait pas de manière trop criante avec le design des salons d’attente. On me fit remplir une fiche de renseignements, en m’expliquant la raison de ma présence, une vague étude de marché qui me mobiliserait tout au plus les deux prochains jours. Les questions préliminaires ne posaient aucune difficulté pour quiconque possédait un QI légèrement supérieur à celui d’une amibe. C’est ainsi que je me suis retrouvé aux mains d’une brochette d’experts aux tenues siglées Sandemi, le crâne cerclé d’un réseau de fibres optiques, câbles informatiques, palpeurs et autres merdouilles techniques. Je me sentais déjà mal à l’aise en imaginant les turpitudes que l’on peut infliger à un cobaye volontaire, quand à ma grande surprise une jolie rouquine vint poser devant moi deux couverts en argent, une assiette grand format, garnie d’une entrecôte tout ce qu’il y a d’appétissant, et un verre de vin rouge. Une fois la viande expédiée, on me présenta des œufs au lard, des oursins, un tajine de mérou, un roquefort fait à souhait, et quelques carrés de chocolat avec un vrai café. Hormis quelques bips et grésillements, le seul son que j’entendis en un peu plus d’une heure fut celui de mes couverts. Les experts expertisaient en silence, les yeux rivés à la palanquée de cadrans, témoins et alarmes qui tapissaient les façades d’un appareillage visiblement à la pointe du progrès, sous les ordres d’un guignol aux cheveux ras et à la dégaine de para commando. La rouquine se contentait de faire la navette entre la cuisine invisible et la table, le para commando supervisait, les loupiotes clignotaient, les bips bipaient… et moi je mangeais.
Sans haine et sans crainte, avec un appétit d’ogre et la détermination de celui qui tient absolument à profiter calmement de son premier repas en 24 heures et de son dernier avant Dieu sait quand. Une fois les agapes finies, on m’ôta le cimier high-tech qui commençait à me titiller sérieusement le scalp, et je m’attendis à être congédié avec les égards minimaux dus à mon rang d’assujetti social. Bien au contraire, les techniciens me laissèrent, l’air absorbé et excité à la fois. La rouquine me sourit en me présentant un deuxième café. J’eus à peine le temps d’en avaler une gorgée avant que l’un des experts vienne me demander de le suivre, une bizarre nuance de respect dans la voix. Guidé par ses soins, je fus conduit auprès de son chef, en l’occurrence une executive woman aux joues roses. Pâle, l’œil azur délavé, le cheveu à peine plus doré que le jaune d’une endive, elle correspondait parfaitement aux canons de la blonde mal cuite et m’accueillit avec ce qui ressemblait fort à des débordements de vraie prévenance. Une fois englouti dans un des monstrueux fauteuils design qui trônaient face à son bureau non moins design, je fus promptement pourvu d’un troisième café, à l’arôme encore plus suave que les deux précédents. L’endive rose me cueillit à froid : étais-je prêt à signer un CDI, embauche immédiate, 480 000 euros par an ?
J’en restai muet, à tenter de réaliser l’énormité de la chose, la bouche aussi expressive que celle d’un blasgiu sorti de l’eau. Ma stupéfaction me valut enfin quelques explications : je bénéficiais d’une mémoire gustative parfaite, les tests venaient de le prouver de façon irréfutable. En un mot comme en cent, j’étais apte à noter toutes les nuances d’un aliment, et l’image mentale que j’en avais serrait au plus près la réalité. Je bafouillai une vague question sur l’opportunité de payer une fortune pour ce genre de particularité, il me fut répondu que c’était à la fois rarissime et d’une importance capitale, et l’endive ajouta que j’en saurais plus une fois le contrat signé. C’est en le lisant que je pris conscience de quelques clauses étonnantes : serment de secret absolu quant à mes activités, y compris après la fin de mon contrat, disponibilité permanente, primes monumentales, et sanctions astronomiques pour tout manquement. Le paragraphe le plus intrigant précisait même que tout matériel breveté par Sandemi en ma possession restait sa propriété, y compris "tout système que la société serait amenée à implanter dans mon organisme" Quel système ? La blondasse me répondit calmement qu’il s’agissait d’un paragraphe standard : les règlements sociaux de Sandemi couvraient les greffes éventuelles suite à tout accident de travail ou de trajet, mais que les prothèses maison restaient du domaine privé. Couverture sociale d’entreprise ? Satisfait qu’une telle chose existât, a fortiori à un point aussi développé, je finis rapidement ma lecture. Pas un mot sur le profil de mon poste, résumé à la formule de "consultant interne". Pouvais-je faire autre chose que signer et prêter serment ? Non, sans aucun doute, puisque je signai.
Le soir même, après un voyage éclair à bord d’un jet maison, j’étais à Marseille, dans un des mirifiques bureaux qui dominaient la Joliette, où l’on me présenta tout le staff que j’allais avoir à connaître dans le cadre de mon nouvel emploi. Cela ne dura pas, le staff en question se limitant à trois personnes : Herminie Gomez, chef de produit, Djayzon Bouffarigue, ingénieur, et notre supérieur direct, Adalbert Perlovin. Herminie – elle tenait à ce qu’on l’appelle par son prénom – me détailla par le menu l’importance de mon poste. Les OGM pouvaient certes fournir une nourriture aux qualités organoleptiques suffisantes, mais le hic résidait dans l’apparence, le goût, enfin tout ce qui différencie un repas d’une pâtée. Tous les plats standards que se partageaient les géants de l’agroalimentaire ne posaient pas de difficulté particulière, ils étaient depuis fort longtemps déjà calibrés et élaborés à la molécule près. Si vous vous rappelez des hamburgers, crêpes surgelées et autres steaks de dinde reconstituée au fromage, vous ne serez pas étonné en l’apprenant. Le résultat du traitement de la caulerpe correspondait heureusement à la tendance lourde qui depuis de longues années assurait que seules les nourritures molles, blanches, onctueuses, crémeuses, fadouillasses ou sucrées à bloc méritaient considération. La ménagère moyenne était toute disposée à débourser moins d’euros à pouvoir nutritif égal, mais les convulsions liées aux dénonciations de la malbouffe inquiétaient encore les têtes pensantes. D’autant plus que les écolos, vegans et autres thuriféraires de l’éthique alimentaire maintenant au pouvoir prêchaient la santé et l’arrêt des adjonctions de sucre, de sel, et autres substances classées comme diaboliques ou presque depuis leur victoire.
En pleine ascension de la demande d’authenticité, comment satisfaire les attentes de hordes de gens qui voulaient bouffer du vrai, du garanti, du labellisé, du terroir ? Restait l’attachement viscéral à la viande, aux produits locaux ou de luxe, et là, impossible d’approcher même de manière très imparfaite les attentes des gens. N’auraient-ils été que des gens, cela n’aurait pas causé le moindre souci. Mais plus que d’humains, nous parlions là de consommateurs, et ce mot seul méritait qu’on se prosternât d’autant plus bas que les dits consommateurs pouvaient arguer d’un fort pouvoir d’achat.
 
Les irréductibles du saucisson fermier, les accros à l’huître, les fondus du pré-salé devaient pouvoir satisfaire leurs envies. Imaginez le manque à gagner, voire les vagues de colère populaire, si les prochaines fêtes de Noël ne voyaient pas les rayons crouler sous le magret, le saumon fumé, le boudin blanc, la dinde et tout ce qui constitue l’essentiel des festivités sacrées de la période. Manque à gagner et colère populaire, deux expressions qui font frémir les commerçants, quelle que soit la taille de leur boutique. Les conglomérats avaient promis de remplacer les protéines animales avant octobre, nous étions en avril, le temps manquait. Un mois auparavant, un génie de la recherche chez Sandemi avait alors imaginé d’utiliser les applications militaires dans le domaine de l’interprétation des ondes mentales. Un "transformateur" expérimental élaboré en hâte apporta la solution. Sous réserve de trouver un "pilote", la caulerpe floculée pouvait reproduire fidèlement le goût et la texture de n’importe quel aliment connu en empruntant les circuits de la machine. Restait à trouver les pilotes : les grands chefs exceptés, qui pouvait prétendre à guider le transformateur ? Les grands noms de la cuisine s’étaient tous récusés, se drapant dans le prestige de leur art, le profil altier et digne sous la toque. Le recrutement prit des proportions gigantesques : des millions de pékins répondirent aux annonces. J’étais le troisième seulement à correspondre aux critères. Trois en un mois, sur l’ensemble du territoire européen. Trois savoristes, selon l’appellation maison, qui consacraient deux jours par semaine à se rappeler les plats de leur enfance, les spécialités du terroir et les gueuletons lointains des dimanches familiaux. Ma semaine ? Deux jours de taf, pas plus : un rythme plus soutenu aurait flingué le cortex de n’importe qui. Après ces deux jours, une nuit et une journée de récupération absolue aux mains de l’équipe de remise en forme, et quatre de repos.
 
Ça n’a pas traîné. Le lendemain, harnaché du même bazar cafouillesque que lors du test, mais dans sa version "pro", c’est à dire plus léger mais au moins trois fois plus chiant à calibrer, je me creusais les méninges pour retrouver les sensations d’un civet de sanglier. Vaguement ridicule, cerné par une nuée de technos, je m’efforçais de me déconstiper les neurones : ça faisait si longtemps que je n’avais pas eu le plaisir de manger ce genre de choses. Vaille que vaille, bien aidé par les massages d’épaules d’une rouquine – eh oui, une autre, la mode était au flamboyant – un déblocage de mémoire déclencha l’énorme bidule qui zonzonnait dans la pièce voisine. Dix minutes plus tard, le redoutable fumet du civet de sanglier que mitonnait Minnana envahit les locaux. Les premières assiettes furent disposées sur la table, et au vu de la tête que faisaient les convives, le résultat gustatif dépassait leurs espérances. Je retrouvai moi-même toutes les nuances du civet dès que je fus enfin débarrassé de ce foutu casque. Congratulé, fêté, rassasié, je me sentis enfin utile, unique, presque maître de mon destin. L’après-midi s’écoula très vite, on attendait de moi que je ressuscite le ficateddu grillé. Il fallut tâtonner, la texture changeait par trop entre les différentes cuissons et provenances dont je me souvenais, mais là aussi, succès total. Ma "réinterprétation mentale" d’un ficateddu de Quasquara éveilla chez les goûteurs les mêmes réactions que l’original, jusques et y compris le haussement de sourcils et la grimace de dégoût que le foie déclenche chez les accros du goût lisse.
En bref et en résumé, j’avais enfin un vrai métier, et pas n’importe lequel.
C’était il y a sept ans. Sept ans de vie professionnelle bien remplie, d’augmentations régulières et très confortables, de comptes en banques dégorgeant de blé, de restauration de la maison familiale, de voile sur mon bateau, de bringues homériques pendant les vacances. Sept ans de vie rêvée. Ça ne pouvait pas durer.
 
Revenons à ce matin. Avant la prochaine réunion prévue dans trois jours, j’attends dans l’antichambre luxueuse et de bon ton du bureau d’Herminie Gomez. Elle a grimpé dans la hiérarchie, en grande partie grâce à la gamme de plats exhumés des strates géologiques ma tronche. Elle m’a convoqué pour passer en revue les différentes mémoires que je devrais activer la semaine prochaine. C’est toujours un plaisir que de passer de longues minutes à attendre dans ces fauteuils profonds, au son des chants d’oiseaux, les yeux rivés sur les jambes uniformément longilignes du personnel féminin. Grâces soient pour une fois rendues aux "créateurs" de mode, eux qui, faute de créer quoi que ce soit, se contentent de réactiver périodiquement des tendances trentenaires ou quadragénaires. Le tour de la mini-jupe est venu, profitons-en : théoriquement le maxi devrait suivre. Il faut bien ce genre de vision pour parvenir à chasser de mon esprit l’idée qu’Herminie va m’annoncer quelque chose de peu agréable. Bizarre, sa dernière apparition sur le mur de mon appart. Sa voix, parfaitement modulée, n’arrivait pas à démentir son regard presque… affolé, oui, affolé comme ces techniciens de Kourou, Houston ou Baïkonour qui voient soudain leur mastodonte échapper à la trajectoire prévue. Et le fait de me convoquer "en son bureau" ajoute encore à mes interrogations. Les étage de bureaux du QG Europe-Sud de Sandemi sont par habitude réservés à des entrevues protocolaires. Pour le genre de rendez-vous de travail qui nous attend, la communication classique par mur d’image suffit largement, en toute confidentialité. La deuxième multinationale multiactivités au monde est plutôt bien placée pour sécuriser ses communications sur réseau dédié ! Enfin, wait and see, comme aurait pu dire le professeur Mortimer.
 
Ça y est, la voilà. Elle s’avance, pas trop mal gaulée, toute sa séduction professionnelle en batterie. La bouche grande, les yeux un poil trop rapprochés, le regard vif, elle répond aux critères d’apparence agressive et compétente ayant cours en ces lieux. Je me lève, en prenant soin de ne pas montrer que j’ai bien aperçu le bout de dentelle bleue qu’elle a absolument tenu à me dévoiler en venant vers moi. Pas envie non plus de lui dire que les dessous bleus me font gerber. Poignée de mains, civilités standard, trajet vers son bureau. Je note le roulement de hanches moins marqué qu’à l’habitude. Elle oublie les fondamentaux, signe de préoccupation majeure. Nous passons encore les deux minutes règlementaires à échanger des nouvelles parfaitement anodines, et je pose mon iEgoPro+ sur le plateau de verre du bureau. Sans qu’elle ait à me demander quoi ce que soit, je lui fais le détail, l’article et le panégyrique des quatre spécialités que je compte proposer à la réunion. Relativement imperturbable, elle note à la volée sur son pocket, hochant parfois la tête en approbation muette. Décidément, on me l’aura changée : pas une remontrance, pas une critique subtilement exprimée, pas l’ombre d’un doute sur mes capacités à choisir ce qui plaira aux quelques dizaines de milliers de connaisseurs capables de débourser des sommes astronomiques pour acquérir les produits de la gamme "Exigence de luxe". Même le ventru passe sans aucun obstacle. Les aspects techniques tout juste effleurés, la charge émotionnelle à peine évoquée, le goût mentionné en passant, tout est validé en un temps record. Je n’y tiens plus. La main sur le contact de ma tablette, je l’interroge : "Tout va pour le mieux, Herminie ? On n’a rien oublié ?"
Elle me regarde, avec un regard trouble que je découvre, additionné d’un drôle de pli au coin de lèvres. A ma grande stupéfaction, d’un doigt tremblant, elle active la sécurité maximale de la pièce. Une telle marque de confiance me coupe les pattes : je pourrais dès à présent lui mettre sur le dos un procès pour harcèlement moral, sexuel, négociation illicite, pratiques commerciales illégales, tout un tas de petits désagréments dont le moins coûteux vous envoie à vie dormir dans les cartons de la cité des cloches à la sortie du métro Bougainville.
 - Il y a juste qu’on est dans les emmerdes jusqu’aux oreilles, Paul-Joseph.
Là, on glisse dans le délire inquiétant : la froide, la lisse, la rigoureuse Herminie qui se laisse aller aux mots gras !
 - Ah ? Il y a un os sur les précédentes recettes ?
J’ose espérer que non, une accusation d’atteinte à la santé publique ça vous cisaille un bonhomme, ça.
 - Non, rassure-toi, ce n’est pas cet aspect des choses qui pose problème.
 - Ils ont décidé de sucrer la gamme identitaire méditerranéenne ?
 - Non plus, enfin, ils n’ont pas décidé.
 - Je comprends pas, qui peut exiger une chose pareille ?
 - Personne, c’est l’algue qui va nous obliger à tout stopper.
 - L’algue ?
Putain, la tronche qu’elle tire, la pauvre. On dirait qu’elle vient d’apprendre qu’elle souffre d’un cancer du troufignon à évolution galopante. D’une voix fêlée, elle me lâche le morceau :
 - Elle disparaît. Pas tout de suite, rassure-toi, mais d’ici un an à dix-huit mois, on va tout simplement manquer de matière première… et à ce moment-là, je ne vois pas comment on pourrait continuer.
 - Mais on sait au moins pourquoi elle disparaît ?
 - Pas vraiment, mais on pense que les modifications du génome l’ont affaiblie face aux herbivores marins. Comme toute pêche est interdite depuis huit ans, la régulation est impossible.
 - Mais il y a les fermes marines, non ?
 - Bien évidemment, mais elles ne représentent que la moitié de la part de production nécessaire aux produits de très grande consommation.
 - En clair, on est comme des cons ?
 - Oui, mais ne t’inquiète pas, les savoristes de pointe, comme toi et deux ou trois autres, seront recasés dans les programmes spéciaux. Bon, je compte sur ta discrétion, ça n’est pas le moment de laisser filtrer ce genre d’infos. Et puis, sait-on jamais…
 
Trois minutes plus tard, je suis dehors, sonné par l’entrevue. Dans le taxi, le sourire revient, et c’est une franche hilarité qui me secoue tout au long du vol de retour.
Dans un an et demi, c’est la disette. La famine à grande échelle. Plus rien n’est prévu pour nourrir de manière normale les centaines de millions de consommateurs de l’UE à trente-cinq pays. Mais je m’en tape. Je m’en contrefous à un point astronomique : chez moi, les sangliers pullulent dans les montagnes, quelques bergers ont encore des troupeaux clandestins dans des coins de maquis reculés, quelques pêcheurs réussissent encore à sortir de nuit. Avec le blé que j’ai gagné, un an et demi pour préparer le choc, pour armer en douce des bateaux, pour exhumer les fusils de chasse, pour remettre en place les purcili et les caseddi, c’est ardu mais pas impensable, non ?


              



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