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u 25 di Ghjenaghju 2018 - scrittu dà - lettu 370 volte

La Visqueuse

Egalement disponible sur le blog "Voie lactée, troisième à droite" et avec l'aimable autorisation de l'auteure.


Deux chiffres dans l'herbe - Francis Bacon.
Deux chiffres dans l'herbe - Francis Bacon.

C’était moi. Ou plutôt, c’était elle. La chose qui avait pris ma place dans le miroir, là où tout est inversé. Jouissance et plaisir, peine et désir. Tache de sang sur faïence, plaisir du cancer. Ce fantasme étrange… cette pensée, sortie de nulle part.

C’était elle. La Visqueuse.

 

Je l’avais rencontrée – non, découverte – avec le fracas d’un miroir qui se brise, dans la demeure de mon arrière-arrière-grand-mère, vieux manoir empli de baroqueries superbes, aux dorures poussiéreuses.

On m’avait envoyé là quelques jours pour réviser mes partiels. Ça ne m’intéressait pas vraiment. Rien ne m’intéressait, dans la vie, à vrai dire – enfin, je n’avais pas de passion à proprement parler. J’aimais bien lire, j’écoutais un peu de musique, je jouais à deux-trois jeux vidéo. Rien de bien grandiose, et surtout, je n’avais pas le temps si je voulais étudier correctement. Surtout que j’étais mauvais. On me traitait de perdant, on me regardait avec mépris ou pitié. Je ramais, sans comprendre ce qu’on attendait de moi. On m’avait envoyé chez un psychiatre pour comprendre ce qui n’allait pas, mais non, je n’étais pas surdoué ; je n’avais aucune excuse. Alors, pour ne rien envenimer, et parce que je voyais bien que je faisais honte à mon entourage, je travaillais d’arrache-pied pour toucher la moyenne. Je me disais que comme ça, au moins, on ne me traiterait pas de geignard.

 

Il y avait des tessons de verre partout par terre. Je venais de passer sous une échelle, marchant par mégarde sur le fil qui retenait une lampe calant un petit miroir au mur. Le fil tiré, la lampe entraînée, la glace s’était éclatée au sol, devant mes pieds nus. Un de mes orteils empalé sur un tesson, presque coupé en deux, je m’étais écroulé à quatre pattes en hurlant, des larmes coulant à flot sur mes joues, tandis que les autres bris de verre s’enfonçaient dans mes paumes et mes genoux. Je suis resté là longtemps, incapable de bouger, la douleur me paralysant. Puis j’ai baissé les yeux et j’ai croisé mon propre regard dans un tesson gros comme mon poing, et là, je l’ai vue.

La Visqueuse.

C’était moi, c’était elle. Un éclat dans mes yeux, une torsion de sourcil, une fossette malsaine, réjouie de tout cela. J’ai levé mes paumes rougies et enflées, je me suis relevé. Mon sang maculait le sol et éclaboussait mes vêtements, mais moi, je ne criais plus. J’ai reculé hors du territoire pilé, ôtant presque machinalement les petits morceaux de verre de mes mains. À travers mes veines, la Visqueuse me rendait plus fort.

J’ai passé les jours suivants choqué et émerveillé par ma découverte. J’avais prélevé, parmi les débris, le tesson dans lequel j’avais entrevu mon remède, et j’allais de temps en temps le contempler, avec curiosité ; que dis-je, curiosité – avec fascination. Mes plaies avaient guéri en un rien de temps, laissant seulement quelques cicatrices. Toujours, je questionnais les liens entre le calme net qui s’était abattu sur moi, alors que j’aurais dû me tordre en hurlant par terre, et ce reflet bizarre dans un tesson de miroir terne. J’étais de constitution fragile, et pourtant, je ne pouvais pas me sentir faible au contact de la Visqueuse. La Visqueuse n’ignorait pas ma faiblesse ; elle la magnifiait. Par elle, je la rêvais, comme on fantasme sa propre mort. Petit à petit, une sorte de rituel s’installa en secret, dans l’intimité de ma chambre, quand tout le monde, dans la maison, dormait. Je sortais le tesson et je m’y regardais, et j’y rencontrais la Visqueuse, et je sentais son plaisir malade soudre dans mes veines comme une brûlure agréable. J’admirais ses bords tranchants, son potentiel mortel. Dans mes propres pupilles, son reflet létal pulsait. Parfois, quand j’en oubliais un peu la portée, je m’entaillais légèrement la peau pour me le rappeler, et là, baigné de la splendeur de la Visqueuse mêlée de mon sang, je l’admirais pâteusement.

On finit par me faire remarquer que je passais plus de temps que d’habitude à étudier en journée, et moi de m’en étonner d’abord, pour comprendre que c’était simplement parce que ma concentration était meilleure. Je me voyais dans la glace le matin, et je voyais un peu de Visqueuse au coin de mes yeux, tandis que l’éclat de ma peau se faisait plus net, mes dents plus blanches et mes cheveux brillants. Malgré mon manque d’activité et la mollesse de mon corps, j’avais la sensation de fonctionner mieux que d’habitude. De réfléchir plus vite. De comprendre. En fait, je me sentais bien – ce qui ne m’était jamais arrivé.

Le soir, j’étais de plus en plus pressé d’entendre la dernière lumière s’éteindre en un clic, pour sortir de sa boîte mon tesson magique.

Je ne fus pas le seul à remarquer ces changements. Je croisais régulièrement mon jeune frère et ma petite sœur, qui me disaient que j’avais l’air fort et intelligent, et mes parents qui me qualifiaient de « mature ». Mature, c’était parfait. Et puis le jour du partiel arriva et j’eus la sensation de bien m’en tirer. Soulagé, et en même temps épuisé, je fêtai dignement l’arrivée de l’été, pour finir par regagner ma chambre et attendre que tout le monde dorme. Là, je sortis la Visqueuse de sa petite boîte et la regardait longuement dans les yeux, attendant qu’elle me redonne mes forces.

Mais elle n’était plus là.

Il me fallut quelques minutes pour le comprendre ; la Visqueuse m’avait abandonné. Il n’y avait plus, au coin de mes yeux, dans les plis de ma bouche, que quelque chose de fatigué et d’anodin. Mettant cette aberration sur le compte de ma journée mouvementée, je me couchai, convaincu de la retrouver le lendemain. Mais il n’en fut rien ; pas plus que le surlendemain.

Angoissé, je me vis retrouver mon aspect chétif, et les difficultés recommencer à pleuvoir. Je ratai l’examen suivant ; je rendis copie blanche à celui d’après. La grâce qui s’était abattue sur moi était repartie, comme un feu de paille qui se consume trop vite. J’en rageais, j’en pleurais, et quand quelqu’un m’en voyait désespérer, je voyais dans ses yeux quelque chose de l’ordre de : « Il pourrait faire un effort. » On m’inscrivit à un cours de soutien et j’y passai mes heures la tête enfoncée dans les bras, pour ne pas craquer et fondre en larmes devant tout le monde. Et puis, un jour, à la veille de l’ultime examen de la série de partiels, je sentis mes dernières forces m’abandonner. Je dus quitter la salle de cours pour ne pas hurler – hurler pour ne peut-être jamais m’arrêter. Je m’enfermai dans les toilettes et là, ouvrant mon sac dans un accès de rage pour le vider par terre, je tombai sur ma petite boîte rouge, mon petit écrin de satin dans lequel dormait douillettement la Visqueuse.

Je ne sus jamais comment il était arrivé là. L’avais-je pris exprès, dans un moment d’égarement ? S’était-il matérialisé de lui-même dans mon sac, en réponse à ma prière muette ? Toujours est-il que l’écrin s’ouvrit dans un léger déclic et que le tesson m’apparut, avec l’espoir qui revenait. Je le pris entre mes doigts, plongeant mes yeux dans ses yeux. Non, dans mes yeux.

La Visqueuse n’avait pas reparu.

Dépité, je posai le tesson sur le bord d’un des lavabos, me remettant de cette prévisible déconvenue. Je m’apprêtais à retourner en classe et accepter mon sort de minable pour les cinquante années à venir, quand les circonstances de notre première rencontre, à elle et à moi, me revinrent brusquement en tête. Et je tendais la main vers elle, avant même d’avoir pu songer que c’était une idée stupide. Et le tesson s’enfonçait dans ma chair, et je me retenais de crier, tandis que mon cœur se réactivait à la vue du sang et trouvait brusquement cela beau, du rouge sur le vert bleuté d’une veine saillante, giclant sur la faïence blanche. Et je tirai sur le miroir tranchant et j’observai les gouttes pâteuses s’écraser sur le col de ma chemise, les rigoles filer le long de mes doigts. Et je ris dans un gargouillis, éclatant de vie et d’hilarité devant le hoquet surpris de ma propre tête en face de moi, dans la glace des toilettes… La glace où je me fis toper un score parfait à l’examen, me marier, réussir… La glace où mon visage étonné et triste paraissait soudain ordinairement intelligent.

Le tesson de verre s’écrasa au sol, brisé en mille morceaux, et je le suivis. Et mon cœur fibrilla en un dernier soubresaut. Tache de sang sur faïence, plaisir du cancer. Je cherchai dans les minuscules éclats qui perçaient ma joue un dernier reflet de la Visqueuse, un tout dernier, avant de partir… fantasme bizarre, pensée sortie de nulle part…

C’était elle, c’était moi.



              


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