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u 29 di Ghjenaghju 2017 - scrittu dà David Pietri - lettu 261 volte

La Madonne Sibilla

Par David Pietri, auteur, notamment de "Le jour où Napoléon rencontra Michael Phelps", aux Editions Spondi, que je remercie pour sa confiance.
PFCO


Gillis Neyts - Paysage avec ruines de château.
Gillis Neyts - Paysage avec ruines de château.
Au cœur des vallées du Taravo et du Baracci, fleuves côtiers qui achèvent l’un et l’autre leur course dans le golfe du Valinco, on peut voir les vestiges de deux châteaux, couronnant de colossales et somptueuses cathédrales de granit rose.
Ces décombres, trônant à la verticale sur des hauteurs imprenables, paraissent braver le ciel et la terre de toute éternité, tournant leur regard vers la mer comme pour en prévenir les dangers, quelques menaces auxquelles les Corses sont coutumiers. Car longtemps l’île a souffert des invasions mauresques et de toutes sortes de créatures que la Méditerranée recrache périodiquement même si les principaux dangers qui planent sur la communauté insulaire ont une autre origine, sans aucun doute enracinée dans le cœur et l’âme enténébrée de ses fiers habitants.
Le castel d’Istria, ou de Monte Rotondo, est perché sur les hauteurs de Suddacarù tandis que les fortifications des della Rocca veillent tutélairement sur le village d’Olmeto.
Si, aujourd’hui, ces lieux semblent paisibles, empreints d’une certaine solennité, cette douce quiétude n’est, hélas, qu’apparente. D’épouvantables et criminelles passions ont marqué de leur empreinte une terre en vérité gorgée de sueur et de sang que d’innocents voyageurs pourraient qualifier de paradisiaque. Las, cette île n’a absolument rien d’un Eden et les tragédies qui continuent d’endeuiller la communauté insulaire sont constitutives de son histoire.
Elles sont l’âme de la Corse.
L’une d’elle s’est déroulée au XIII° siècle.
A l’époque, la Madonna Sibilla, comme on la nommait familièrement dans la piève, cultivait toutes sortes de paradoxes. Belle-fille du génois Luciano di Franchi qui concourut à l’érection du château de Valle, Sibilla était tout à tour brillante et frivole jusqu’à la désinvolture, préservant ses intérêts avec une intelligence et une sagacité peu communes mais également capable des pires excès, s’abandonnant, sans que cela ne semblât tourmenter son âme, aux transports les plus violents, affichant ostensiblement un train de vie qui finit par indigner son voisin, le puissant seigneur Giudice della Rocca, homme d’une dévotion exaltée qui jouissait auprès de ses sujets d’une probité morale parfaitement légitime. D’un naturel sombre et austère, le seigneur della Rocca administrait ses terres selon les lois de la très Sainte Eglise catholique, veillant scrupuleusement à ce que les préceptes de l’Evangile fussent appliqués à la lettre, réprimant avec la plus grande fermeté tout débordement licencieux. Son ascétisme et son extrême rigueur, qui confinaient à l’intransigeance, lui valurent le surnom du Justicier : Giudice di Cinarca. Sibilla n’ignorait rien, évidemment, de cette ardeur mystique, la notoriété de Giudice allant bien au-delà des monts. Malgré l’autorité avec laquelle le seigneur della Rocca gérait la piève, il n’en était pas moins aimé par la population, ce qui exacerba la haine de Sibilla dont la noire impiété ne fit que croître au fur et à mesure que Giudice, sous l’égide du clergé local, s’activait à christianiser une terre encore fortement imprégnée de paganisme.
Les habitants de la piève ont imputé la disparition tragique du seigneur de Valle à la beauté fatale de sa jeune épouse qui l’aurait poussé au désespoir après maintes humiliations. Les orgies auxquelles Sibilla s’adonnait avec une monstrueuse frénésie lui ôtèrent la raison et la vie. Eperdument amoureux de sa femme mais n’en supportant plus le caractère luxurieux et la dépravation dans laquelle elle se vautrait, le jeune Barbo di Franchi sombra dans la folie avant de mettre fin à ses jours. Ce drame épouvantable alimenta les rumeurs les plus inquiétantes au sujet de Sibilla et, rapidement, toutes sortes de bruits terrifiants coururent sur elle. D’aucuns, en effet, la disaient mazzera, strega, démoniaque, affirmant l’avoir aperçue au sortir de chez elle en pleine nuit, rampant comme un lézard le long des parois de sa forteresse, traquant jusqu’à l’aube et en pleine macchia rats, lièvres et sangliers, n’hésitant pas à fondre sur toute créature qu’elle croisait sur son chemin. On lui a même attribué la disparition d’un muletier dont le cadavre a été retrouvé au fond d’un précipice. Son corps, atrocement mutilé, à moitié recouvert d’un linceul de terre et de sang, transpercé par ses propres os, avait été horriblement démembré. La tête, aux trois quarts arrachée du tronc, avait été enveloppée dans les viscères du malheureux. La poitrine, lacérée, entaillée à coups de griffes, avait été ouverte et les organes génitaux de la victime arrachés, mâchés, recrachés et mis à la place du cœur, découpé en morceaux et disséminés tout autour du corps. Chacun défendait son point de vue avec force détails et la simple évocation de cette ténébreuse affaire glaçait le sang des plus téméraires.
La discorde entre les deux seigneurs ne portait pas seulement sur des questions d’éthique, touchant à la morale religieuse et la haine profonde qu’ils se vouaient l’un et l’autre atteint son paroxysme lorsque Sibilla, ne cachant pas les accointances qu’elle entretenait avec la Sérénissime, voulut renforcer l’influence de Gênes sur une partie de la piève aux dépens des maîtres de la Rocca qu’elle entendait faire ses vassaux.
Bien que ses forces militaires lui eussent permis de mener une offensive sur la piève d’Istria et assaillir le château de Sibilla, Giudice opta pour la ruse et conçut un stratagème dont il ne doutait pas qu’il lui assurât la victoire. Etablir un siège autour de la forteresse d’Istria eût, assurément, entraîné la mort de nombreux hommes sans parvenir à capturer Sibilla, qui eût largement le temps de prendre la fuite et trouver refuge dans les montagnes sans espoir de l’appréhender un jour.
Selon Giudice, il ne s’agissait pas "seulement" d’épargner des vies mais de "sauver des âmes" de l’enfer de la damnation où la lumière de Dieu ne pénètre point.
Se sentant investi d’une mission divine et fort du soutien de l’évêque, Giudice soumis à Sibilla un traité de paix qu’ils devaient, conjointement, négocier en vue d’assurer la prospérité de toute la région. En gage d’amitié et pour témoigner de ses nobles intentions, Giudice exprima à Sibilla sa volonté de l’unir à son fils aîné, appelé à lui succéder et sceller ainsi le destin des deux seigneuries. Mais, à peine eut-il le temps de fouler la terre d’Istria, Giudice tomba dans une embuscade où la plupart de ses gens d’armes et de sa cour périrent sous les coups de soldats turcs, en réalité des mercenaires sardes payés par Sibilla et que ses fantassins réussirent à mettre en déroute. Escortés par les cavaliers de la génoise, Giudice della Rocca, sa progéniture et les quelques rescapés qui avaient miraculeusement survécu au massacre, parvinrent jusqu’à la forteresse d’Istria sous bonne garde. Francesco della Rocca fut vendu aux Maures et l’infortuné Giudice enchaîné dans une étroite cellule où l’infâme succube venait tourmenter son âme et enflammer ses sens. Quittant son antre chaque soir, Sibilla la démoniaque, telle sortie des entrailles de l’enfer, s’ingéniait à lui faire subir toutes sortes d’outrages, infligeant à sa malheureuse victime les traitements les plus cruels et les plus avilissants, agitant sous ses yeux son corps dénudé. Accablé par la perte de son fils aîné, en proie à un profond désespoir, Giudice, résigné, semblait voué à une mort certaine, dépérissant d’heure en heure, livré, abandonné à lui-même, ne trouvant ni grâce ni repos puisque Sibilla venait jusque dans ses rêves pour supplicier son âme.
Giudice ne dut finalement son salut qu’en soudoyant une des servantes de Sibilla qui venait lui apporter de quoi se nourrir en lui assurant le choix d’un époux parmi le corps de ses officiers ou ses vassaux et une rente annuelle qui la préserverait du besoin et des hasards liés à l’existence. L’idée de goûter les fruits d’une liberté enfin recouvrée, après de longues années de servitude et d’isolement, renforça la jeune femme dans ses projets d’évasion. Celle-ci réussit à alerter les partisans de Giudice qui levèrent une armée forte de plusieurs milliers de braves et partirent à l’assaut de la forteresse d’Istria. Le siège fut long et sanglant car les sbires de Sibilla, restés fidèles à leur maîtresse, résistèrent avec acharnement, mais la fureur et le nombre des assaillants triompha des derniers opposants malgré une résistance aussi farouche que désespérée. Giudice, qui avait héroïquement pris part au combat, fit entièrement raser le château dont il ne subsista que quelques pans de murs, aujourd’hui cernés par des massifs de cistes et de bruyères. Sibilla, retrouvée inerte au milieu des décombres fumantes, le corps souillé de cendre et de sang, fut aussitôt enfermée dans une cage de fer au col de Celaccia, exposée à la vindicte populaire et aux quolibets de la soldatesque, durant quarante jours et quarante nuits avant de disparaître mystérieusement.
Aujourd’hui encore, à en croire le témoignage de quelques chasseurs du Valinco, Sibilla hanterait la forêt du Val di Male où on l’aurait récemment aperçue, nue, le corps d’une blancheur presque immaculée, à l’affût de nouvelles proies qu’elle poursuit dans l’épais maquis.



              



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