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u 29 di Maghju 2018 - scrittu dà - lettu 231 volte

Belay for food


Emma Grimal - Sans titre.
Emma Grimal - Sans titre.
Un frêle rayon traverse les nuages, et rebondit sur le fleuve, au Nord. À l’endroit où l’eau devrait croiser les montagnes, celle-ci bifurque et s’éloigne vers le pays voisin ; c’est le massif qui continue la frontière. Du côté ouest, on est dedans. À l’est, on est dehors.
Nichée au creux d’une falaise abrupte, la tente ferme sa gueule grise. Ses sardines ne sont pas enfoncées dans le sol mais mousquetonnées à des plaquettes, des « spits » comme on les appelle de ce côté de la frontière. Cela fait moins de dix ans qu’on les a incrusté dans la roche ; très peu d’entre eux ont encore lâché.
Au-dessus de la tente silencieuse, il y a un toit qui ne ferme pas tout à fait la grotte de calcaire blanc. Assez haut, il permet à la jeune femme de se tenir debout, au bord du précipice. Au-dessus des ravines et des bois de sapins, au-dessus des ruisseaux découlant du fleuve. Elle a les pieds juste à quelques centimètres du vide. Elle regarde en bas. Comme à chaque fois, la tête se remet à lui tourner ; comme à chaque fois, elle fixe le gouffre, incapable de s’en détacher.
« Vertige », c’est ce mot-là dont on lui a dit qu’il désignait cette sensation. Contrairement à la croyance populaire, ce n’est pas la peur du vide. Le vertige, c’est l’impression d’être aspiré par le vide, c’est la perte de repères — la mort de l’équilibre. On n’est plus très sûr d’être toujours debout. Dans le doute, on se figure alors la chute. Ce que cela fait de s’écraser en bas et de n’être plus : c’est uniquement là que la peur arrive. Une terreur qui balaye toute concentration.
Mais d’abord, il y a le tournis. Il y a la confusion.
Laurencia Keldernok… Renucia Dekkerllona. C’est une entreprise difficile que de changer de nom ; on en devient une autre personne, et ce d’abord vis-à-vis de soi. Elle s’était dit que ce serait plus simple de mélanger toutes les lettres de son identité pour s’en créer une autre : peu de gens s’amusent tous les jours à faire des anagrammes, et puis la perte de repères en était amoindrie. Mais ça n’avait pas vraiment aidé. Dans les premiers temps, il lui avait été difficile de répondre à ce qu’elle prétendait être son propre prénom, même lors de contrôles de police. L’argent qu’on lui avait laissé avait servi à se fabriquer de nouveaux papiers très authentiques ; ce qu’il en était resté lui avait permis de vivre quelque temps, et puis elle avait fini par se retrouver sans rien. Elle avait alors traversé la frontière pour essayer de voir, de l’autre côté, ce qu’on avait à lui offrir. Elle s’était retrouvée à devoir parler une langue qu’elle n’avait pas apprise, pour se faire refuser un à un tous les emplois auxquels elle postulait. Et toujours, quand on l’appelait « Renucia », il lui fallait une seconde pour se rendre compte que c’était à elle qu’on s’adressait, parce que Laurencia était morte. Ceux qui l’avaient graciée avaient mis en scène son décès, pour mieux l’aider à disparaître. On disait qu’elle s’était jetée d’une fenêtre du palais.
Mort de l’équilibre.
À cent mètres environ, à vol d’oiseau, deux mouettes se chamaillent un morceau de poisson. La première arrive à le faire glisser du bec de la seconde ; l’objet chute à une vitesse phénoménale, tandis qu’arrive en piqué un troisième oiseau qui fait la nique aux deux autres. Serrant les poings dans les poches de son blue-jean, Renucia s’imagine le poids d’un corps humain projeté dans le gouffre à ses pieds. Ce que cela ferait de tomber comme une pierre, verticalement. À quel point une soixantaine de kilos s’enfonceraient dans le sol, démultipliés par la vitesse. Quel genre de mouvement pur, de trajectoire absolue cela donnerait. Comme elle ne le sait plus, elle se demande à quel point ses pieds sont, ou non, ancrés dans le sol. Quelle distance la sépare du bord.
Malgré la chaleur de son pull-over, un frisson lui traverse la poitrine.
C’est lorsqu’elle n’a vraiment eu plus rien qu’elle s’est retrouvée, finalement, à traîner dans les villes au pied des montagnes, celles devant lesquelles de drôles de jeunes gens échevelés brandissaient des pancartes dont elle ne comprenait pas le sens. Sans argent, sans nourriture, elle avait poussé l’exploration trop loin, passant par une ruelle sombre, et puis une autre. Elle avait glissé par terre…
Le frottement des pavés froids contre sa joue, Renucia l’avait étrangement imprimé à la perfection dans sa mémoire, tout comme la sensation de ses vêtements remontant sur sa poitrine montrant son ventre à la nuit. Elle avait les yeux fermés parce qu’elle ne voyait rien, de toute façon. À cet instant, elle avait pour la première fois éprouvé autre chose que le vide bourdonnant qui ne l’avait plus quitté depuis sa fuite du palais ; c’était de la peur qui avait envahi ses veines, une terreur balayant toute concentration.
Elle avait crié et s’était débattue, et puis elle s’était enfuie. Arrivant au bout de la rue, elle avait réalisé qu’elle se trouvait dans une impasse ; son agresseur était sur ses talons. Prenant son élan, elle avait sauté pour atteindre le haut du mur en face d’elle et raté et ré-essayé. Réussi juste à temps. À la force de ses bras faibles, elle s’était hissée plus haut, toujours plus haut, et puis elle avait atteint un toit plat. Elle s’y était effondrée, sans forces ; c’est alors qu’une ombre avait sauté juste après elle, dominant la nuit de toute sa hauteur.
La fermeture de la tente couine, tout d’un coup ; sa porte en tissu, jusque-là fermée, s’ouvre en grand. Une main en jaillit, et puis une autre, et puis c’est soudain une tête pleine de bouclettes qui passe son seuil. Renucia se retourne ; Hannah arrive vers elle. C’est une fille un peu plus jeune, la vingtaine peut-être ; elle n’est pas plus grande qu’un enfant. Frêle et légère, elle bouge d’ailleurs comme si elle n’avait que treize ans. De grands yeux se détachent, sur son visage juvénile. Des yeux qu’elle ne cligne que très rarement.
 - J’ai encore trop dormi ?
Renucia esquisse un sourire. Elle a encore un peu de mal à s’exprimer dans la langue de ce nouveau pays, mais elle comprend quand même ce qu’on lui dit. Depuis peu, elle arrive à saisir l’humour ; depuis qu’elle vit avec les « clochards célestes », grimpeurs sans le sou quadrillant les villes proches des montagnes, une pancarte « Belay for food » entre les mains.
Tirant une barre de céréales de sa poche, Hannah se laisse tomber négligemment près de Renucia. Dans le vide, ses pieds nus battent la mesure. Elles sont à deux cent quatre-vingt mètres d’altitude. La grimpeuse ouvre l’emballage de son petit-déjeuner et commence à mordre dedans. À l’est, le soleil s’est presque entièrement levé.
 - Encore plus de six cent mètres à tirer, commente Hannah entre deux bouchées. Tu passes en tête pour la première longueur ?
 - Je préfère que ce soit toi. J’ai encore trop peur pour ouvrir… comment on dit, « ouvrir la danse » ?
Hannah secoue la tête avec un sourire aimable.
 - Ça ne fait rien, dit Renucia. Une expression de chez moi.
 - Chez toi… de l’autre côté ?
 - Oui. Enfin, je n’y suis plus trop à ma place.
 - C’est sûr, depuis que le régime a changé.
Renucia recule d’un pas ; elle a en failli tomber dans le vide. Stupéfaite, elle fixe Hannah qui se contente de hausser les épaules. Le soleil naissant accroche des rayons dans la laine blanche de son pull, ainsi que dans ses boucles brunes.
 - On a vu beaucoup de photos de toi dans la presse locale, il y a quelques années, dit-elle. Je vivais encore chez mes parents, et ils étaient partisans du régime en place dans ton pays. Quand je t’ai vue, cette nuit… sur ce toit… j’avoue que j’ai mis un moment à te reconnaître, surtout que la nouvelle de ta soi-disant mort avait fait le tour du globe. Mais j’ai vite compris que c’était bidon en te voyant grimper pour la première fois. Tu t’en rappelles ?
 - Très bien, murmure Renucia. J’ai tremblé tout du long. Arrivée en haut, je n’ai pas osé me lâcher… il a fallu que tu fasses une manœuvre pour venir me chercher. Je ne regardais même plus le sol. J’avais…
 - Le vertige.
Hannah prend une bouchée de céréales et la mâche longuement, en silence. Les mouettes se sont tues et le vent est tombé. La montagne est tellement ouatée que Renucia l’entend avaler. Elle recule d’un pas, encore ; son dos bute contre le fond de la grotte.
 - La chute que tu aurais soi-disant faite était de plus de quinze mètres de haut, poursuit Hannah. Tu as escaladé moins de huit mètres, la première fois ; c’était un relais d’initiation, un truc pour mômes. Les débutants qui ont le vertige n’osent jamais se lâcher, arrivés en haut, en tout cas pas la première fois. Pourtant, ils sont attachés et ne risquent rien, mais c’est dans la tête. Tu vois, on ne la fait pas à des grimpeurs. Si alors que tu étais encordée, tu n’osais pas te lancer, alors il est impensable que tu aies pu te jeter dans le vide, la tête la première comme c’était dit dans les journaux. Absolument impensable.
Elle ponctue ses paroles par une dernière bouchée de céréales ; mâchant tranquillement, elle en fourre l’emballage dans la poche de son jean. Puis, elle s’appuie sur ses mains et envoie une impulsion pour sauter sur ses jambes, en se retournant vers Renucia. Ses talons nus griffent le vide, envoyant quelques mottes de terre sur les arbres d’en bas.
 - On replie la tente ?
 - C’est tout ce que ça te fait ? demande Renucia.
Hannah la fixe sans ciller. Au bout d’un moment, elle finit par acquiescer. Tranquille, elle regagne la tente et commence à en défaire les sardines. Renucia proteste :
 - Tu pourrais gagner de l’argent en me dénonçant ! N’importe lequel de tes amis le pourrait ! Ça fait un an que je vis avec vous…
 - C’est pas pour faire les bons samaritains, coupe Hannah en accrochant ensemble deux mousquetons. C’est pas non plus pour anoblir notre statut de clochards magnifiques, ou pour embrasser la cause hippie. En fait ça va au-delà d’un faux semblant, d’un statut ou d’une cause. En fait, c’est juste parce qu’on a mieux à faire, et que la montagne a mieux à faire de nous.
 - De vous ?
 - Oui, dit la jeune fille — elle plie maintenant la toile de la tente, et Renucia s’est mise à ranger les sacs de couchage dans leur étui. Il y a des gens qui ont un dieu, d’autres qui ont un roi, et puis certains qui ont une idole comme l’argent. Nous, on a la montagne. C’est elle qui nous dit quoi faire, par les voies qu’on n’a pas encore parcourues ou par nos rêves de big walls. Par les chorégraphies antiques qu’il nous reste à reproduire, les chemins acrobatiques qu’on doit encore emprunter. Il y a peut-être une récompense, tout au bout, pour celui ou celle qui arrivera à percer tous les mystères des hauteurs — c’est le paradis auquel nous croyons hypothétiquement. Enfin, pour y arriver, il faut du temps, et ces routes verticales ne vont pas se suivre toutes seules. C’est pour cette raison qu’on vit hors du monde : l’argent, on n’a pas le temps pour ça. Pas plus que pour dénoncer les morts-vivants.
 - Mais… fait Renucia, déroutée. Vous le savez tous ? Vous allez me chasser ?
Hannah ferme l’étui de la tente et fourre le matériel de couchage dans le sac de second. Une ombre agacée lui passant sur le visage, elle répond :
 - Non ! Tu n’as pas entendu ce que je viens de dire ? On s’en fiche. En plus, ce n’est même pas comme si tu étais dangereuse. Tu as juste été bête et superficielle, et attirée par le luxe. Aujourd’hui, tu es une chouette grimpeuse et une assureuse à peu près fiable. Alors moi, pour six cent mètres, ça me convient !
Un coup au cœur, Renucia s’empare du sac de second. Il lui semble de nouveau que la Terre s’est mise à tourner légèrement trop vite ; l’insignifiance de sa vie lui saute encore à la figure. Elle se dépêche de mettre son baudrier et rejoint Hannah près du relais.
La grimpeuse aux cheveux bouclés clippe une à une les dégaines à son porte-matériel. Elle fait ensuite filer la corde et s’attache en clef Yosemite**. Renucia observe la jeune fille avec admiration, et un peu d’envie : secrètement, elle se fait la promesse de lui ressembler, un jour. Chacun de ses gestes est lent et soigneux, tout en étant efficace. Elle a l’escalade dans la peau ; cela fait plus de dix ans qu’elle quadrille les murs de ce côté-ci de la montagne. Elle n’a jamais eu peur.
C’est elle qui donne le vertige aux autres.



* « Assurage [d’escalade] contre de la nourriture », pancarte arborée entre autres par certains « clochards célestes » du Yosemite dans les années 70.
** Variante du nœud de chaise, utilisé parfois pour s’encorder en escalade.



              


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