Bloggu litterariu corsu

u 29 di Marzu 2017 - scrittu dà - lettu 204 volte

Barbares


Jérôme Bosch - Le portement de croix.
Jérôme Bosch - Le portement de croix.
Eh, je le savais, moi, que ça allait être tout sauf discret. C’est pour ça que j’ai demandé autant d’ailleurs. Ça a commencé le dimanche de juillet où l’autre là, la blonde avec ses grands airs, m’a dit bonjour dans la rue quand elle m’a croisé en revenant de la boulangerie. Quand elle revenait elle, hein, parce que moi, j’allais chez Juliette pour le pastis et la contrée. Enfin, elle m’a dit bonjour, et de surprise j’ai failli me fracasser de bouche contre le mur de la maison de zia Antonia. Parce qu’elle n’était pas vraiment connue pour la jouer liante, ni même aimable, la greluche. C’était plutôt la réputation inverse qui lui collait au cul. Réputation justifiée, en plus : comme emmerdeuse, elle a établi de nouvelles normes, et pourtant, au village, on n’est pas en peine de fournir. Peut-être même que les plus casse-couilles des chieuses maison ont mal supporté de se voir piquer la suprématie par une pinz’, après tout. Femme de gendarme pour couronner le tout.
 
Ça faisait six mois qu’ils logeaient, elle, son pandore de mari et leurs trois rejetons, dans un logement social tout neuf que la mairie avait construit à l’emplacement de l’ancienne forge en ruines, à cinquante mètres de chez moi. Au début, on pensait que sa sale humeur permanente, son arrogance et son manque total de savoir-vivre venaient du déracinement, et de l’acclimatation difficile dans un village de moyenne montagne à l’époque la plus rugueuse de l’année. Je pensais aussi comme tout le monde, sans trop le répéter comme tout le monde, que de se sentir examinée sous toutes les coutures dès qu’elle mettait un pied dehors n’arrangeait pas les choses. Et comme tout le monde, je me disais aussi qu’elle avait peut-être la frousse, vu qu’on a tous la réputation de flinguer un gendarme au spuntinu et d’en rôtir un autre pour l’apéro.
Et puis il a fallu se rendre à l’évidence : non seulement elle n’avait pas peur, mais on avait touché l’emmerderesse absolue, celle pour qui rien n’est assez bon, ni assez rapide. Alors passe encore pour la boulangerie, on sait bien que pour beaucoup de continentaux les finucchietti, les bastelle et les canistrons ça manque de beurre, de crème, de sucre glace. Même chose pour le fromage de tête, les salamis grassi et le ficateddu, mais pour des raisons diététiquement opposées. On le sait, que ça fait un poil trop brut. Un peu trop paysan, voilà. "Vachement bon" à goûter en vacances entre suupeer-pootes revêtus du même pantacourt et arborant les mêmes tongs, mais carrément intolérable quand il n’y a que ça. Et puis le Géant Casino à trente-cinq bornes de virages, ça aide pas, c’est certain, quand la nichée réclame à grands cris désolés sa ration de Danette aux carraghénanes.
Mais quand elle a commencé à déplorer à voix haute et aigre, avec un accent qui transforme les a en o, les pratiques du village en expliquant qu’ailleurs ça ne se passerait pas comme ça, que les commerçants pourraient "élargir l’éventail de leur offre", je cite, que les gens devaient "s’ouvrir au monde", je cite encore, ça a moyennement plu, et je me suis dit qu’elle allait peut-être bien finir par avoir des raisons de "vivre dans la peur", comme ils disent au JT ou dans les nouillzes magazines. Parce que les commerçants ont déjà du mal à survivre sans en plus se peler les caprices d’une cliente au caractère de merde qui sera partie dans deux ans au plus tard. Parce que parmi "les gens", nombreux étaient ceux qui avaient vécu ou avaient de la famille sur le continent ou à l’étranger, et qu’ils n’avaient pas vraiment l’impression d’être des troglodytes reclus dans un espace-temps étrange, comme dans ces séries de SF où un minet à tête à claques et sa copine à baffer se baladent portable à la main entre deux T-Rex fluo et un drakkar commandé par un pharaon.
Des plaisanteries sur les accidents qui pourraient lui arriver ont commencé à courir. Oh, pas des trucs sanglants, hein. Juste des histoires de catucciata, de pneus crevés, des enfantillages sans importance, au même niveau que sa connerie. L’autre scemu de Zavier, lui, c’est sûr, il voulait carrément tronçonner le pavillon de la Twingo verte de l’importune et y foutre le feu. C’est pas qu’il est méchant, mais il est impulsif, un peu, Zavier. On lui a expliqué que c’était pas le truc à faire, mais on a eu du mal. Il est un peu limité, aussi, Zavier. Les menaces les plus sérieuses ? Certaines femmes ont suggéré bien fort qu’une paire de scupizzoni en public lui feraient sans doute réaliser qu’elle n’était en aucun cas chez elle. Sur ça, on était tous d’accord. Parce qu’une péteuse à peine débarquée de Lons-Le-Saunier ou Mézidon-Les-Doigts qui essaie de régenter le village, ça n’est jamais passé, et quelque chose me dit que ça ne passera pas avant très longtemps. Alors quelques-uns des plus brillants esprits ou des époux les plus attentifs aux désirs de leur femme ont suggéré de lui donner une leçon, mais ils se sont arrêtés à la suggestion.
Heureusement que son mari était la crème des hommes. Il n’a jamais fait chier personne pour le plaisir, il a même quelquefois permis d’arranger quelques petites choses vénielles au lieu de planter des PV. Un gars qu’on n’avait pas trop envie de voir partir : quitte à supporter un gendarme, autant qu’il soit à peu près correct, non ? C’est ce que j’ai expliqué à ma femme, enfin à ma compagne, Elle aussi elle aurait bien voulu claquer le museau de la harpie, ou plus exactement elle aurait bien voulu que quelqu’un le fasse à sa place. Mais on va pas se mettre à tabasser une femme même si elle parle à tort et à travers, non ? Surtout que si on applique la règle à la maison, va falloir un budget en merfène et maquillage. Ça aussi, je l’ai expliqué à ma compagne. Elle a eu l’air de comprendre et s’est enfilé un Prozac de mieux. Alors on a ménagé le couple. Sans exagération non plus, faut pas déconner.
Quand la blonde sortait, on aurait cru voir un documentaire sur les pestiférés au Moyen-Âge. Personne ne lui adressait la parole sauf nécessité absolue. Joséphine, la boulangère ultra-coquette ne lui disait même plus bonjour, elle tendait le doigt vers le prix et se contentait d’encaisser sans un mot, la gueule aussi sympa qu’un bulldog à qui tu as volé son os. Une sorte d’équilibre s’est mis en place. Le mari a petit-à-petit pris du recul, il est devenu plus service-service, mais sans animosité excessive : il la connaissait mieux que nous et savait mieux que nous de quoi elle était capable, sa rombière.
Et puis l’aînée des enfants, une gamine de neuf/dix ans, est passée près du café un matin pour prendre le car de ramassage au moment où on partait pour la chasse. C’était un de ces matins frileux de début avril, on était quatre en parka et treillis camo, l’arme à la bretelle ou à la saignée du bras, à peine réchauffés par le café extrafort de Juliette, à souffler des panaches de vapeur dans l’air froid. La gamine s’est arrêtée, l’air apeuré et teigneux à la fois.
 - C’est vous qui tirez sur les copains de papa ?
Ça nous a séchés. On a même eu le temps de s’inquiéter, parce que deux nuits avant la gendarmerie de Prubià s’était fait offrir une décoration-express à la Brenneke. La gamine attendait visiblement une réponse. Alors, comme on ne disait rien, et pour cause, elle a relancé :
 - Maman elle dit qu’avec tous ces chasseurs et ces armes qu’y a ici, c’est normal qu’on tire sur les gendarmes. Alors, c’est vrai que c’est vous ?
Don Pierre a été le premier à réagir. Trogne barbue et yeux plissés, il a souri, s’est accroupi et a gentiment demandé si la maman avait dit autre chose. La réponse a fusé :
 - Oui, elle dit que c’est un truc barbare et que ça l’étonne pas que tout le monde chasse ici.
J’étais sur le point de répondre un truc sur le Schtroumpf à lunettes mais Don Pierre a encore été le plus rapide. Encore heureux, je serais passé pour un fossile en plus d’un barbare, je suis certain que les gamins ne savent même pas ce qu’est un Schtroumpf, ces temps-ci. Et c’est peut-être pas plus mal, d’ailleurs. Bon, alors, Don Pierre a souri un peu plus à la mouflette, et lui a expliqué que nous, on allait chasser le sanglier, parce que ces sales bêtes saccageaient ses cultures et qu’il avait besoin de manger lui aussi.
Elle a eu l’air de découvrir un monde insoupçonné. Et puis elle a tracé vite fait parce que le car arrivait sur la place.
On se regardait, sans trop savoir si on allait laisser éclater la colère monstrueuse qui montait, quand Pascal le purcaghju a grimpé dans son pick-up pourri, tapé un grand coup sur la portière et gueulé :
"Pour l’assassinat du sanglier, les barbares en voiture !"
Alors on a rigolé, soulagés de laisser un peu la pression retomber. Quand le sanglier est venu se faire trouer la paillasse, je suis sûr qu’on a tous pensé qu’il était blonde.
Au retour, après les deux ou trois tournées pour fêter le sanglier, on avait adopté l’appellation, on ne se parlait plus qu’en s’appelant Barbare n°2 ou 3, Juliette était devenue la Barbare du bar, l’autre sega de Joséphine était pour longtemps devenue Barbare n°5 de Chanel, Gérard qui aime bien boire était le Barbare à ras-bord, etc. Heureusement que Fortuné n’est pas un prénom en vogue chez nous. Même Antoine u Rossu, le maire, était devenu Attila le chef des barbares. Il a apprécié moyen, surtout quand on a commencé à chanter le morceau des Chjami. C’est pas vraiment sa paroisse, à Antoine, il serait plutôt Jean Ferrat, Aragon et odes à la gloire du Che, même s’il se ferait couper en morceaux plutôt que d’abandonner sa langue. On doit lui reconnaître ça, à Antoine, c’est un homme de tradition orale : tout ce qui touche sa langue, son palais ou ses voix, c’est sacré. Il était d’ailleurs passé manger quelques ficateddi que Pascal avait amenés pour les rôtir à la cheminée de chez Juliette. On a fini par raconter le pourquoi de la chose. En se marrant. Mais la réaction générale, sous les rires, ressemblait beaucoup à la nôtre ce matin-là.
Le lendemain, tout le village se regardait comme après chaque émission spéciale sur la Corse. La blonde s’est fait jeter de la boulangerie. Avec toute la raideur dont elle peut parfois être capable, Joséphine lui a dit qu’elle aurait honte de la recevoir dans une hutte de sauvages, et que quelqu’un d’aussi civilisé devait savoir où trouver du vrai pain, si possible dans des contrées très éloignées de la nôtre.
À la supérette, Marie-Gracieuse l’a laissée entrer, parce que quelques euros qu’elle peut grappiller seront toujours plus importants qu’une querelle, même si elle n’était pas la dernière à demander le châtiment pour l’impudente. C’est Karima, la copine de Pascal, qui a tranquillement demandé depuis sa caisse si Mme Livingstone se sentait bien, si la fantasia, les tam-tams et la danse de la pluie ne la gênaient pas trop la nuit.
Zavier l’a suivie jusqu’à chez elle dans les strette en ululant comme un Sioux un soir de séance plénière au poteau de torture. Un Sioux chauve en bleu de Chine de quasiment un quintal pour 1,80m, certes, qui zozote, c’est entendu, mais qui ne vous lâche pas et qui beugle "ze chuis jun barbare, attenchion au barbare, woulouwoulou" ça aide pas vraiment à une appréhension sereine de la vie rurale, surtout si ledit Sioux porte la rustaghja à l’épaule.
Tant et si bien que l’après-midi même, la conne a été balancer auprès du maire, en donnant dans le décibel outragé, ce qui a permis à Lilette, la secrétaire de mairie, de tout entendre. L’autre s’est lâchée en mettant bien l’accent sur les valeurs républicaines, le respect dû aux hommes qui sont là pour les protéger, l’hospitalité corse qui n’était visiblement qu’une légende, et la violence sous-jacente et son corollaire l’intimidation, et le caractère inadmissible, primaire et raciste du comportement de certains… Enfin, toute la liste, que vous connaissez aussi bien que moi si vous avez déjà commis l’erreur de regarder une émission spéciale sur la Corse, justement, ou encore si vous lisez quelquefois les nouillzes magazines ou jetez un œil sur les forums ou les réseaux sociaux.
Sacrément emmerdé, Antoine. Juste à lui, ça lui arrivait, lui, le bon édile bien respectueux des règles nationales. Ghjastimé il était, oui. Surtout quand elle a évoqué la possibilité d’un article dans la presse nationale. Un coup à perdre les élections, ça. Alors il a fait passer le mot, s’est déplacé, a essayé de faire comprendre que l’honneur du village était en jeu. Il s’est calmé quand on a arrêté de l’appeler Attila pour le baptiser Abraraccourcix. Il a senti que jouer la carte de la nuisible contre le village, ça n’allait pas lui valoir que des suffrages favorables. Il a à peine obtenu de Joséphine qu’elle reçoive à nouveau l’engin, parce que le refus de vente, ça pouvait coûter très cher, et puis il a calé.
 
Enfin, on est resté en statu quo jusqu’à ce fameux dimanche de juillet. Elle me dit bonjour, je manque me défigurer contre le mur, et tout sucre tout miel elle me demande si elle pouvait me parler. J’ai à peine hoché la tête qu’elle déballe mon CV complet, la période junkie punk, Londres et le groupe, le stage à Fresnes après la pose d’un paquet – qui devait financer mes doses, mais ça, les dossiers de la gendarmerie ne devaient pas le préciser – et ma reconversion définitive dans l’apiculture et l’ébénisterie, le tout dans une quasi-misère.
Un poil nerveux, plus elle se montre suave, plus je me demande où ça nous emmène, tout ça. Je le lui dis, pour m’entendre répondre qu’elle se sentait désemparée et voulait me demander conseil et que je lui paraissais le plus capable de comprendre. Désemparée, elle ? Aussi probable que le mollah Omar passant une grosse commande de prisuttu pour l’Aïd. Je laisse venir, et elle s’interrompt pour me dire que ce serait mieux d’en parler de manière plus discrète. À la plage, le lendemain, par exemple. Elle sera seule au Ricantu – prononcé par elle, ça devient le Riz-Canto, on attend le "nais" qui ne vient jamais – le matin à partir de 9h30, parce qu’elle accompagne ses gamins à l’avion pour qu’ils passent une quinzaine chez leurs grands-parents, et qu’elle va profiter de l’occasion pour nager un peu avant de faire les courses. Le Ricantu un matin de juillet ? Et pourquoi pas Harrod’s un jour de soldes ? Au moment où je vais pour l’envoyer aux fraises, elle ajoute que peut-être ça pouvait me rapporter des ronds. Vu l’état de mes finances, ça devient plus intéressant, et puis ça m’intrigue, cette histoire.
Alors le lendemain, sous prétexte de passer chercher du matos pour les abeilles, je prends ma poubelle chérie, une Escort vingt ans d’âge, et je vais me poser à la limite des barbelés des baraquements désaffectés de Campu di l’Oru. Elle ne tarde pas à arriver, me serre la main et se met illico en maillot en se débarrassant de sa robe sac avec des tonnes d’intention. Inscrivez pas de chance pour le numéro d’effeuilleuse, je déteste les blondes mal cuites à vergetures, et je suis certain que ses glandes n’ont rien à voir avec l’entrevue. Elle se rend compte qu’elle fait un bide, que ça fait un peu double emploi avec ses bourrelets, alors ça la calme. Impavide, je m’en grille une en attendant qu’elle ait fini de s’oindre d’une espèce de crème huileuse blanche.
Une fois transformée en cierge de Pâques XXL, elle attaque. Elle craque, ne peut plus supporter la vie au village, ses enfants sont la cible de moqueries et de plaisanteries douteuses. Elle dévide, sans que j’intervienne. Cazzi suoi, comme disent les Lucchisi. Au bout d’un moment, comme elle sent bien que je me cogne autant de ses états d’âme que de son cul mollasson, elle change de ton. Elle me dit que si je suis nationaliste et fauché, ce qu’elle a à me proposer m’intéressera forcément. À quoi bon lui expliquer qu’un paquet posé pour du blé n’est pas la preuve d’un engagement politique forcené ? Je laisse venir en matant une splendide rouquine qui se dépoile à quinze mètres de là. Et là, entre deux visions fort agréables, la blonde me balance l’affaire : elle veut que son mari se fasse muter près des chez ses parents à elle, un veru locu persu dans le Lyonnais, mais la gendarmerie ne lui donnera l’affectation que dans des années d’ici. Or un gendarme agressé en Corse, ou qui a été visé par un attentat, est non seulement relevé presque immédiatement de son poste, mais affecté de préférence dans le département de son choix. Il paraîtrait même que certains n’hésitent pas à bricoler de quoi faire sauter leur propre caisse pour accélérer les choses. C’est là que j’interviens. Cette Païva au petit pied ne me propose rien de moins que de me payer pour que je plastique leur voiture. Et ensuite, retour à côté de Morteau pour toute la sainte famille. Tout le monde est content : ils rentrent chez eux, j’ai fait partir une famille de continentaux et ramassé 2.000€ en liquide pour ma peine.
Les yeux exorbités, elle me dévisage comme si j’étais à moitié fou. Faut croire qu’elle avait pas prévu ma réaction : plié en deux, je suis. Quel monde formidable, quand même. Si mes copains machjaghjoli de l’époque héroïque avaient pu prévoir qu’un jour les gendarmes paieraient pour faire sauter leur caisse. Quand le souffle me revient, je lui demande pourquoi ils ne s’en chargent pas eux-mêmes.
Sans se démonter, elle me raconte que des témoins peuvent toujours venir foutre en l’air la combine, que je suis le mieux placé pour accomplir la chose vite fait bien fait, et très discret, et que comme je suis un des moins remontés contre eux et que je suis considéré comme un calme, un quasi-contemplatif revenu de tous les idéaux et "propre" quant à ses fréquentations, personne ne viendrait me chercher des poux après.
À moitié convaincu par ses affirmations, je lui déclare que si elle veut un attentat, ce sera 5.000€, payables à l’avance et que je choisis moi-même la manière dont ça se déroule. Elle veut marchander, mais l’attrait d’un déménagement chez papa-maman est le plus fort, je ne cède rien et elle finit par accepter.
 
Trois jours après, en m’achetant du miel, elle me glisse une enveloppe. Tout vérifié, le compte est bon, il ne me reste plus qu’à… Qu’à quoi, au fait ? Parce qu’il est hors de question que je mette un paquet : sans même parler de mes dons pour me faire alpaguer après, j’ai pas le matos, et ça ne se trouve pas facilement, contrairement aux légendes qui font fulminer les fans de Christophe Barbier. On oublie le feu, aussi. Non seulement je suis pas partant pour rejouer l’équipée du GPS, mais si je mettais le feu dans le village, en été, je me considérerais à vie comme un salopard malpropre. Alors j’ai cogité.
 
Une autre blonde est arrivée chez eux, du genre parisien qui ne se mélange pas et regarde tout comme si le côté pittoresque ne pouvait pas cacher la somme incroyable de vices et de turpitudes qui bouillonnent forcément ici. Je me suis dit qu’un témoin de la détresse familiale allait arranger les bidons de la Morteau connexion, et que si j’arrivais en plus à lui faire assez peur pour qu’elle en souille ses draps, c’était tout bonus.
C’est comme ça qu’une nuit sans lune, deux jours après, je me glisse sans bruit dans les châtaigniers au-dessus du mini-parking de l’ancienne forge, et que je balance une paire de chevrotines dans le capot moteur de la Twingo. Autant vous dire que j’ai pas traîné ensuite. Le temps de faire un léger détour pour planquer l’antique fusil de feu mon père dans une cache éprouvée, d’arriver chez moi du côté montagne, et l’affaire est faite : un peu moins de cinq minutes après les coups de feu, j’ai réintégré le lit concubinal et la douce chaleur de la dépressive qui y ronfle à fendiller les vitres, assommée par les somnifères. Je suis endormi bien avant que les collègues de la "victime" n’arrivent pour les constatations d’usage.
 
Au café, le lendemain, c’est la fête. Zavier rigole comme un gamin à qui on raconte l’histoire des Papous à poux. Tout le monde se regarde pour essayer de deviner qui a tiré, sans aucun succès. On est tous interrogés par un brigadier, mais à tous prier la Santa Nega, on le dégoûte. Il est certain que c’est un chasseur qui a fait le coup, mais comme 90% de la population mâle du village en âge de chasser est titulaire d’un permis, il a bien le bonjour. Surtout que les expertises balistiques vont donner peau de zob et qu’ils peuvent toujours s’accrocher pour trouver le fusil qui a tiré. Une équipe de France 3 à l’air profondément ennuyé est venue faire deux images, et on s’est dit que ça allait passer.
 
C’est le jour d’après que ça s’est gâté. Un grand quotidien national – les seuls "grands" quotidiens sont nationaux, d’ailleurs, vous avez remarqué ? – publie un papier à la une sur le sort atroce réservé aux gendarmes en poste sur l’île. La putain d’autre blonde est journaliste, et plutôt connue, il paraît. À lire sa prose, on pourrait croire que la famille du gendarme vivait comme des Bosniaques en Serbie aux alentours de 1992. Les deux coups de feu sont devenus une fusillade, et l’odieux et lâche personnage qui s’est rendu coupable d’un aussi méprisable attentat a mis en danger la vie d’une femme et de ses enfants. À l’extérieur ? À trois heures du mat’, au village ? Même les chouettes sont reparties dormir à cette heure-là. Bien évidemment, toute la population du village est complice, et en poussant un peu, la Corse entière sait qui a fait le coup et se réfugie dans "l’omertà", mais "quoi de plus normal dans une île où le moindre conflit domestique se règle par la violence", je cite.
Les éditorialistes ont enchaîné le lendemain, les criquets à caméra ont débarqué le même jour. Ils veulent tous faire de l’ambiance, interroger des gens, le maire bien sûr, et surtout ceux qui font couleur locale, de préférence avec un physique bien marqué, des manières rugueuses et si possible une apparence de rustre doublée d’un fort accent. Si Don Pierre ne l’avait pas emmené avec lui bosser sur une parcelle éloignée, Zavier connaîtrait son heure de gloire, mais ce n’est que partie remise, il doit bien y avoir une émission spéciale qui se mijote dans les bureaux de iTFM2. Le village traverse une période de célébrité nationale, on boit le pastis au comptoir, les yeux sur la télé de Juliette où Antoine ânonne des banalités convenues sur le respect de l’état de droit, l’inacceptable chantage à la violence et la sympathie qui va aux victimes pour qui une cellule de soutien psychologique a fait le déplacement, comme il se doit. On se demande même pourquoi ils ont passé Milou juste après, vu qu’il disait exactement la même chose. Avec un beau costume, d’accord.
Les commentaires sont du plus pur style "les bons continentaux cernés par la bêtise violente de tout un peuple". Même la blonde, éplorée ça va de soi, vient en pleurnicher une sur ce village où elle voulait "tant s’investir pour faire évoluer les choses", et s’indigne de la fermeture d’esprit et de l’intolérance ambiantes. Elle peut s’aligner pour l’Oscar, la gueuse.
Ils sont rentrés à Morteau, dans le cadre d’un congé exceptionnel pour raisons psychologiques accordé aux victimes d’attentat. Les grands-parents, drapés dans la douleur digne et méprisante de circonstance, sont venus de Morteau pour embarquer madame et sa progéniture dans leur monospace. Le jour de leur départ, la gamine qui nous avait interpellés a regardé tout le monde, la larme à l’œil derrière la vitre du fourgon mortuacien. Une grosse boule a refusé de descendre de derrière ma glotte.
Patience, petite. À Ajaccio, il y a un notaire qui conserve dans son étude une enveloppe scellée à te remettre le jour de tes 18 ans. Dedans, il y a quatre billets de 500 € et une cassette de dictaphone enregistrée sur la plage de Campu di l’Oru un jour que tu étais dans l’avion.


              



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Torna altri rumpistacchi chì ci impuzzicanu incù i so testi, vulendu propiu esse letti per sperà ottene una qualunque gloria ch'elli ùn anu micca in a so vita viota è senza intaressu. Bon... forze chì ghje vera. Ma ci n'impippimu. È pò, a mi diciarete, bloghi litterarii, nant'à a tela, è sopra tuttu nant'à a tela corsa, ci n'hè ghjà à buzzeffa ! Tanti scrivanetti pumposi ! È bè tantu peghju ! O tantu megliu ! Hè solu una vitrina di più per fà scopre qualchi testi scritti, senza pritenzione, incù u core, incù e trippe, o incù e viscere chì vi cunveneranu...