Bloggu litterariu corsu

u 31 di Marzu 2016 - scrittu dà - lettu 317 volte

Alice

Avec l'aimable autorisation du blog https://voielacteetroisiemeadroite.wordpress.com/ où figurent déjà d'autres écrits d'Emma Grimal.


Séquence 1

Alice
Alice.
C’est le nom qui me parvient depuis les ténèbres où je gis. Alice. J’ai l’impression que l’on m’appelle, par le biais de ce nom. Alice.
Je me lève. Je sens des choses qui grouillent, au niveau de mes pieds. Je me penche et ne touche qu’un plancher ciré. J’hallucine. Il n’y a pas un son, là où je me trouve, juste cette voix qui répète inlassablement "Alice… Alice…". C’est une voix d’homme - au moins, de cela, j’ai la certitude.
Dans le noir où j’écarquille maintenant les yeux, ne voyant toujours rien, j’essaye de deviner à quel genre de corps elle peut appartenir, et je me dis seulement que cette voix ne peut pas être celle d’un bien vieil homme.
"Alice… Alice, m’entendez-vous ?"
J’entends. J’entends, mais je ne réponds pas. Non pas que j’aie peur - je veux juste savoir si l’homme peut me voir, s’il peut m’entendre respirer, ou si je suis aussi invisible au monde que le monde m’est invisible.
Je tends les bras devant moi pour ne pas me cogner, et je commence à avancer. Mes paupières restent ouvertes. Je sens à présent une odeur, une odeur d’huile à moteur qui me fait froncer le nez. Il y a quelque chose, quelque part, une machine qui tourne sans bruit - je viens de le deviner. Je retire mes mains de devant moi à cette dernière pensée.
"Alice… suivez ma voix, Alice…"
Mes poings se recroquevillent le long de mes cuisses, et je réalise que je ne porte pas de vêtements. Un rayon de lune traverse alors l’espace, sorti de nulle part, tombant sur une surface réfléchissante, une surface humide sur le plancher noir. Je m’approche. C’est de l’eau. Dans le reflet au-dessus duquel je me penche, il y a juste assez de lumière pour que je puisse voir mon visage.
"Alice, vous vous êtes égarée. Suivez seulement ma voix. Alice…"
Je croise mon propre regard dans le miroir liquide. Mes yeux sont verts, mes lèvres sont rouges. Mes cheveux sont ras. Ils sont bruns. Dans la lumière lunaire, ma peau est pâle. J’ai un nombre marqué sur la gorge, un nombre un peu en relief, comme une cicatrice. Une cicatrice que je me connais, mais dont j’ignore la provenance. Je passe l’index dessus, observant mon propre regard inexpressif. 341.
"Alice, je sais où vous êtes. Surtout, ne bougez pas."
La flaque d’eau devient alors verticale, comme un immense miroir en pied. Je lève les yeux, les constatant, dans mon reflet, extrêmement vides. La voix s’est rapprochée, en même temps que des débuts de souvenir ont commencé à me revenir. 341. Un début de compréhension me vient, trop flou encore pour être dicible.
Je me redresse. Dans le reflet, j’attrape du regard un grand homme en noir coiffé d’un chapeau haut-de-forme, un grand homme dont je ne vois pas le visage, et qui se tient juste derrière moi. Je tends un index vers son image. Il lève la main et la pose sur mon épaule nue, et je reste immobile. Je regarde ce tableau parfaitement cadré dans le reflet, la peau libre et blanche de mon corps tranchant sur le noir des vêtements de l’homme derrière moi. Mon doigt tendu ne bouge pas et une larme coule sur ma joue. C’est une larme physiologique : je ne ressens rien.
"Je vous ai trouvée, Alice !" s’exclame la voix, visiblement soulagée, tout près de mon oreille.
Je cligne des paupières. La lumière entre brutalement dans mes yeux. Je sens tout mon corps engourdi et noué posé à plat sur une espèce de lit dur, comme un lit d’opération. La blancheur de la salle m’aveugle quelques instants. Quelqu’un, quelqu’un a allumé un plafonnier dont l’ampoule surpuissante me vrille la rétine. J’ai la sensation d’un drap râpeux posé sur mon corps juste habillé d’une espèce de culotte shorty, d’un souffle glacial sur mes épaules qui dépassent à l’air libre. Je lève la main jusque dans mon champ de vision, je l’observe. J’ouvre et ferme le poing. Mes doigts sont fins, ma paume est petite. Toujours, inévitablement, ma peau est plus pâle que la normale. Je porte mon index à ma tempe et le glisse entre l’électrode qui y est collée, et ma tête. L’appareil tombe sur l’oreiller. Ma mémoire immédiate revient, petit à petit. Je tourne la tête sur le côté droit, là où je sais que se trouve le propriétaire de la voix qui m’appelait, au fin fond de mon rêve. Il est effectivement là, assis dans un fauteuil de bureau, penché en avant vers moi, l’air soucieux. Il porte une chemise noire dont le col est ouvert sur deux boutons, et un pantalon serré tout aussi sombre. Il est mince, d’une minceur sèchement musclée. Sa bouche est délicate, sa mâchoire rasée de près. Il a des yeux verts si brillants qu’on les croirait inhumains, et légèrement plus rapprochés que la normale. Ses cheveux noirs sont mi-longs, ramenés en arrière. Il maintient sur ses genoux un support rigide sur lequel sont accrochées des feuilles vierges. Son pouce droit, orné d’un anneau d’acier noir, maintient un porte-mine sur le dessus du papier.
 - Alice, dit-il sans me quitter des yeux, de ses yeux brillants et sérieux. Qu’avez-vous vu ?
Je le regarde sans sourciller, tout le côté droit de mon visage légèrement enfoncé dans l’oreiller dur. Mes souvenirs sont là, intacts, laissés ici à chaque passage de l’autre côté du réel. L’homme qui me parle s’appelle Brutus. Il est jeune, à peu près autant que moi. C’est un artiste ; l’assistant d’un scientifique surnommé le Docteur H. Ex-assistant. Comme je suis un ex-cobaye. Le cobaye réussi d’une expérience qui a raté.
L’histoire me revient à chaque fois de la même façon, à chaque retour de ce côté-ci des choses. Elle commence par l’attribution de mon numéro. Le numéro 341. Je ne le savais pas à l’époque, mais cela signifiait que l’expérience avait raté trois cent quarante fois avant moi. Peut-être a-t-elle continué de rater ensuite.
Je ne connais pas tout à fait non plus, à vrai dire, la nature exacte des tests que j’ai subi. Je sais seulement qu’on m’a implanté une puce dans le crâne, une puce qui a touché quelque chose dans mon cerveau et transformé la peur intense et la douleur psychologique que je ressentais en un vide absolu. De tous les cobayes sur lesquels l’implant a été tenté, j’ai appris que j’étais la seule à avoir survécu. Tous les autres sont morts – on ne m’a pas dit comment. On ne m’a pas dit non plus ce que l’implant était censé me faire, initialement. Je sais seulement que mes émotions n’auraient pas dû disparaître.
C’est en réalisant ce dernier détail que le Docteur H. est devenu furieux. Si je dois décrire le Docteur H., il faut que je précise que le peu que j’ai vu de son visage était tout le temps masqué par un bandeau chirurgical et de grosses lunettes de manipulation chimique. J’ai aussi retenu de lui qu’il était grand et gros, avait les cheveux gras, et boitait. Je me souviens que sa voix était aiguë, aussi, désagréablement haut perché, alors que celle de Brutus, son assistant, a toujours été douce et claire. Pour le Docteur H., je n’étais qu’un raté de plus, un numéro à ajouter à la liste de ceux qui devaient mourir de l’expérience. Aussi, il demanda à Brutus de préparer mes dernières heures, pour m’accompagner dans la mort, qui devait survenir moins d’une journée après l’opération. Seulement, elle ne survint pas.
Pour des raisons que j’ignore, et constatant que j’étais toujours en vie, Brutus m’a alors soustraite aux salles capitonnées de l’hôpital du Docteur H., m’enlevant en secret pour m’emmener, les yeux bandés, dans un local possédant des machines similaires à celles de l’hôpital, mais dont il m’a assuré qu’il n’est connu que de lui seul. Il se trouve au milieu d’une forêt de chênes qui ne me dit toujours rien. Là, et depuis environ un mois, je passe mes journées à faire avec lui des recherches sur un moyen de retrouver mes émotions, par le biais de rêves explorant un stade très profond de l’inconscient, auxquels j’ai accès grâce à la partie de l’expérience qui a fonctionné. Je rêve, Brutus me surveille, et je lui raconte ce que j’ai vu, à mon réveil. À partir de mes récits, il crée des œuvres picturales, des peintures d’une grande qualité, mais qui, malheureusement, ne me font pas d’effet.
 - Alice ?
Je cligne lentement des paupières. Ma bouche est sèche. Les images du rêve s’effacent déjà, au profit de la réalité. Brutus me regarde avidement, son porte-mine posé sur le papier.
 - Toujours cet homme en noir, dis-je en scrutant son visage pâle. Cet homme en noir, avec le chapeau haut-de-forme. Il y avait un miroir entièrement composé d’eau, et j’y percevais son reflet, juste derrière le mien.
Brutus acquiesce, se mettant aussitôt à crayonner. Je me lève, repoussant le drap. Mes pieds nus touchent le parquet ciré et noir. Il n’a maintenant plus besoin de moi. Je croise les bras sur ma poitrine frissonnante, froide de sueur capturée par l’air humide. Ma température interne a chuté, comme à chaque fois que je rêve pour lui.
 - Merci, Alice, me dit-il, alors que je pose la main sur la poignée verte de la porte.
Je me retourne. Il crayonne toujours sur son support rigide, sans s’être retourné. Les muscles de ses épaules tendent le tissu de sa chemise serrée.
 - Je ne m’appelle pas Alice, dis-je en sortant.
Et Brutus tressaille, mais ne répond pas. Alice est le nom donné par le Docteur H. à tous les cobayes, hommes et femmes, de l’expérience. Alice 1, Alice 2, Alice 341.
Je ne sais pas quel est mon vrai nom.

Séquence 2

Le matin suivant, il fait de nouveau noir. Tic. Tac. J’entends le bruit d’une horloge à travers mes paupières closes, mes paupières relâchées, mais qui ne dorment pas. Je ferme seulement les yeux, et je veille, le corps au repos, lors de mes interminables nuits. Tic. Tac. Seule l’électrode de la machine de Brutus me permet de perdre conscience. Tic. Mon lit est dur. Le matelas ne date pas d’hier, et de longues années l’ont usé, modelé selon un autre corps, qui n’est pas le mien. Tac. J’ouvre les yeux. Ma chambre est située au rez-de-chaussée de la vieille maison que seuls Brutus et moi occupons. Par la fenêtre juste au-dessus de mon lit, le soleil rentre toujours sur le coup de huit heures. Nous sommes en automne. Dehors, les feuilles meurent et deviennent rouge sang, puis brunes. Je regarde l’horloge au-dessus du petit bureau, dans le coin opposé de la pièce. Il est neuf heures. Je me redresse. Je ne porte pour dormir qu’un pantalon de pyjama trop grand, prêté par mon unique compagnon. Sur une chaise, proche de ma table de chevet, est déposée une chemise noire, une chemise qui lui a aussi appartenu, mais il y a suffisamment longtemps pour qu’elle ait pratiquement perdu son odeur, au profit de celle de la lessive.
L’odeur de Brutus, c’est celle d’un savon à barbe légèrement parfumé, si légèrement que je n’ai toujours pas réussi à deviner à quoi. Il ne sent, en revanche, jamais la peinture.
Tout en me faisant ce dernier constat, j’enfile la chemise, et je la boutonne. Elle est, évidemment, trop large pour moi, mais je préfère la porter, plutôt que les vêtements féminins que Brutus m’a mis à disposition, car elle ne gêne presque pas mes mouvements. J’actionne la poignée métallique de la porte peinte en vert de ma chambre, et je sors dans le couloir. Les murs sont en bois, contrairement à ceux de l’hôpital, qui étaient blancs. Je fais dix pas très exactement et j’entre dans la pièce à ma droite. C’est la cuisine. Je m’arrête une seconde en voyant Brutus assis à table, crayonnant sur son bloc-notes ; c’est la première fois, en un mois de cohabitation, qu’il est levé avant moi. Il ne m’a pas vue. Je marche vers le réfrigérateur, l’ouvre et en sors une brique de jus de fruit. Je la secoue.
 - Elle est presque vide, dis-je en refermant la porte. Je monte au grenier en chercher une autre.
 - C’est inutile, m’arrête Brutus, concentré sur son dessin. Il n’y en a plus.
 - Est-ce la seule chose dont nous manquons ?
 - Non. Je vais devoir m’absenter pour faire quelques achats, reconstituer nos réserves.
 - Est-ce pour cette raison que vous vous êtes levé si tôt ?
 - La raison est autre, répond Brutus en redressant la tête. Nous nous sommes quittés sur une note étrange, hier. Comprenez-vous à quoi je fais allusion ?
Je hoche négativement la tête. Brutus me fixe toujours, et je sens ses yeux verts brillants analyser le moindre de mes mouvements. Son visage est extrêmement mobile, et expressif ; il semble refléter chaque nuance exacte de ses états intérieurs. Je le sais peintre, mais parfois, il me vient à l’idée qu’il est peut-être aussi comédien. Je ne sais rien de lui. Absolument rien. Il m’est apparu après l’opération, comme sorti de nulle part, juste après que le Docteur H. avait constaté la disparition de mes émotions. Il s’est présenté à moi comme l’assistant du docteur, mais j’ai assez vite douté de la véracité de cette information. Je ne les ai jamais vus ensemble. Depuis un mois que nous sommes cachés dans cette maison, pas une fois nous n’avons eu affaire à quelque problème que ce soit ayant un rapport direct avec le Docteur H., à tel point que je me demande, parfois, ce que Brutus a pu faire pour l’empêcher de nous poursuivre. Je me rappelle seulement qu’au moment de me bander les yeux, il avait du sang au bout des doigts.
Je le regarde à présent, et constate qu’il pose les coudes sur la table, et, son menton dans ses mains, affiche un air tout songeur.
 - Hier, dit-il, vous avez, pour la première fois, souligné le fait qu’Alice n’est pas votre prénom.
Pourquoi ?
 - Je ne comprends pas la question, Brutus.
 - Vous n’aviez jamais fait cette remarque avant. Pourquoi m’avoir dit "Je ne m’appelle pas Alice", hier ? Pourquoi seulement hier ? En quoi cette soirée était-elle différente des autres ?
Je secoue la tête, prise au dépourvu.
 - C’est… venu tel quel, suis-je seulement capable de répondre. Pourquoi me demandez-vous cela ? Était-ce impoli de ma part ? Si tel est le cas, je vous prie de m’en excuser.
Brutus secoue la tête, et me sourit. Un sourire comme je ne lui en ai jamais vu faire encore, extrêmement bienveillant. Je ne comprends pas, alors je hausse les sourcils pour le lui faire savoir. Il m’explique :
 - Le prénom "Alice", pour vous et moi, est une sorte de nom commun. C’est un peu comme si je vous avais appelée "femme" ou "sujet", tout ce temps. Jusqu’à hier, vous ne me l’aviez jamais fait remarquer. Et puis, vous avez eu cette phrase. Seul un désir d’être considéré comme un être humain, et non comme un objet, a pu vous pousser à la dire. Que vous rappelez-vous de cet instant ? Avez-vous ressenti quelque chose ?
Je cherche dans ma mémoire, et secoue négativement la tête. Je ne me rappelle pas des quelques secondes dont il parle. Je sais qu’elles ont existé, mais elles ne m’apparaissent pas avec précision, alors je réponds seulement :
 - J’ai juste pensé la phrase, et je l’ai énoncée.
Brutus appuie la joue sur son poing. Je lis sur son visage qu’il a des hypothèses mais n’ose pas les formuler à voix haute. Il finit par dire :
 - Peut-être que le nom d’Alice n’est plus approprié pour vous désigner. Je sais que vous n’avez pas de souvenir de votre véritable identité, alors, que diriez-vous de choisir un nouveau prénom ?
 - Est-ce que c’est un test ?
 - Non, rit Brutus. Juste un moyen de faciliter nos rapports. Choisissez un prénom qui vous plaît.
 - Alice me convient.
 - Comme vous voudrez. Est-ce parce que vous n’avez pas d’autre idée ?
 - Non, c’est parce que ça m’est égal.
 - Très bien. Voulez-vous jeter un coup d’oeil au dessin d’hier soir ? Il est fini.
 - Volontiers, dis-je en me penchant au-dessus de la table.
Brutus fait tourner la feuille dans ma direction. Je la considère, appréciant le trait réaliste et fidèle. On m’y voit croiser le regard invisible de l’homme en noir dans mon miroir vertical, et…
 - Qu’est-ce que c’est que ça ?
Dans un coin de la feuille, tout au fond, Brutus a dessiné une chose, dans l’ombre, une chose dont des morceaux dépassent, des morceaux mécaniques, des pièces d’engrenages ou de moteur. Impossible d’avoir un aperçu de la globalité de l’engin.
 - Ça ?… C’est la machine dont vous m’avez dit avoir senti l’odeur.
 - Je ne vous ai jamais dit avoir senti d’odeur de machine, réponds-je en me remémorant notre brève conversation.
 - Mais vous l’avez sentie, n’est-ce pas ?
Je relève la tête. Brutus me regarde avec un petit sourire en coin.
 - Vous parlez dans votre sommeil.
 - Oh… pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ?
 - Parce que c’est la première fois que vous omettez, dans votre rapport conscient, un élément de votre rêve.
Il croise les bras, avançant légèrement au-dessus de la table.
 - Pourquoi avoir voulu me cacher son existence ?
 - Je… dis-je avec hésitation. Je n’ai rien voulu vous cacher, Brutus. J’ai dû, tout simplement, oublier de la mentionner.
 - Vous n’oubliez jamais rien, d’ordinaire. Pourquoi était-ce différent, cette fois ?
 - Je…
Je secoue la tête, reculant sur ma chaise.
 - Je n’en sais rien.
Brutus tapote le dessin.
 - Est-elle fidèle à ce que vous en avez imaginé ?
 - Je l’ai seulement sentie.
 - Oui, mais comment l’avez-vous imaginée ?
 - Comme un appareil fonctionnant grâce à un moteur à huile… sans doute proche de celui-ci.
 - C’est ce que vous évoque son odeur ?
 - Sans… sans doute.
 - Rien d’autre ? Vous êtes sûre ?
 - Certaine.
Je soutiens son regard, encore quelques secondes. Il veut comprendre : je le vois sur son visage. C’est aujourd’hui que sa transparence me frappe véritablement, en même temps qu’une pensée me traverse, comme une fulgurance poétique au milieu du néant : il est l’humain, je suis l’objet. Il est le sens, je suis l’absurde. Il est la vie, je suis la mort. Deux pôles que tout oppose, qui, pourtant, essayent encore et encore de capter l’un chez l’autre un point commun, une similitude, qui pourrait les aider à se rencontrer.
Quelque chose de totalement vain.
Brutus se lève soudain, m’interrompant dans mes réflexions dépourvues d’espoir - tout autant que de désespoir, puisque je ne ressens rien. Il s’empare du blouson posé sur le dossier de sa chaise, et l’enfile, préoccupé soudain par une toute autre pensée. Il dit :
 - Je vais m’occuper du ravitaillement. Je serai de retour en début d’après-midi. Ne m’attendez pas pour déjeuner. En mon absence, vous avez…
 - Permission de me promener dans la forêt, pas plus d’une ou deux heures cependant, et pas trop loin pour ne pas me perdre. Interdiction de toucher aux machines, qui de toute façon sont hors d’atteinte, puisque vous conservez la clé de la chambre à rêves sur vous. Interdiction de…
Je m’interromps. Le cou de Brutus vient de se dégager, ses cheveux ayant glissé en arrière. Il a, sur le côté droit, une marque violette, une marque de strangulation, une marque qui n’étaient pas là hier. Je ne la vois qu’un instant ; il relève le col de son blouson, et pour une fois, je n’ai aucune idée de s’il sait que ce que j’ai vu, ou s’il l’ignore. Je me dis que je préfère garder un doute là-dessus, et achève rapidement ma phrase :
 - … descendre à la cave. L’échelle est cassée.

Séquence 3

"Alice".
Cette voix douce et claire, cette voix d’homme, me suit, sans que je ne sache si elle émane d’un haut-parleur quelconque ou si elle est directement retransmise au creux de mon oreille. Cette voix me parle, cette voix me dit des choses comme
"Vous vous en sortez très bien, Alice, continuez."
qui sont voulues pour me rassurer mais ne me rassurent pas, puisque je n’ai pas peur. J’avance. Sous mes pieds, le plancher est noir et ciré. Je viens de descendre une échelle en bois. En bois vert. Je suis maintenant dans un sous-sol légèrement éclairé, éclairé par la lune, bien qu’il n’y ait pas de fenêtres. Tout au fond, un miroir vertical, dégoulinant du fluide qui le constitue, coule et se reforme contre le mur. Un ronron me parvient d’un coin qui n’est pas éclairé, dont dépassent quelques engrenages, qui me sont vaguement familiers. Je me dirige vers le miroir. Quelque chose en moi s’attend à m’y voir nue, mais je ne le suis pas. Je ne suis pas habillée non plus, à vrai dire : je porte seulement un slip shorty vert vif, mais sa présence me fait m’arrêter, sans que je ne contrôle ce dernier mouvement. Je me toise, de haut en bas. Nue, à l’exception du shorty vert, dont je tâte la matière élastique et douce : on dirait du coton additionné de synthétique. Je reste immobile, l’index glissé entre le tissu et le haut de ma cuisse. Il se passe quelque chose, quelque chose d’étrange dans ma tête : elle bourdonne. Dans le miroir, les traits de mon visage se modifient, trop vite pour que je puisse vraiment étudier leur nouvelle configuration ; ils sont déjà revenus à la normale. Je lâche le shorty.
Trois pas de plus, exactement, m’amènent au miroir. À l’instant où je m’arrête devant lui, à un peu moins d’un mètre de distance, une grande ombre sort de la nuit pour s’approcher de moi. Je la regarde, un grand silence occupant mes pensées. C’est un homme en noir, vêtu d’une chemise, d’un pantalon serré et portant des gants. Un chapeau haut-de-forme, légèrement incliné, cache son visage. Il me semble que je le connais. Je tends la main dans sa direction, à travers le reflet. Un rayon de lune invisible vient d’éclairer son cou, son cou auparavant perdu dans l’ombre projetée de son chapeau noir. Sa peau est blanche, acérée par la lumière pâle.
Elle est marquée d’une longue trace violette horizontale. Une trace de strangulation.
D’un bloc, j’ouvre les yeux. La réalité se superpose violemment à ce que je viens de voir. Je lève la main, je retire l’électrode de ma tempe, avec un geste si calme qu’il n’en est pas naturel. Je tourne la tête. Brutus a une jambe croisée au-dessus de l’autre, le tibia posé sur la cuisse. Il est assis en arrière dans son fauteuil, les bras sur les accoudoirs, son support rigide agrafé de feuilles blanches sur les genoux. Sa main droite, celle dont le pouce est ornée d’une bague noire, bat silencieusement la mesure du bout des doigts sur le tissu usé et râpeux recouvrant une armature de plastique dur. Il se redresse en constatant que je suis réveillée.
 - Alors ?
Je pèse mes mots, quelques instants. Ils ne viennent pas. Seule une question demeure. Je la pose.
 - Quelle était la fonction initiale de l’implant que j’ai subi, Brutus ?
Je le vois tressaillir. Ses yeux changent de forme, prenant une ouverture supérieure à la normale.
 - Pourquoi tenez-vous à le savoir ? Vous ne m’avez jamais demandé quoi que ce soit à ce sujet avant aujourd’hui. Vous vous êtes contentée des explications que je vous ai fournies à votre arrivée dans cette maison. Qu’est-ce qui est différent, Alice ?
 - Je le saurai peut-être si vous me dites le but premier de l’expérience dont j’ai été le cobaye.
 - Est-ce que cela a à voir avec l’homme en noir ?…
Je me redresse, m’assois en tailleur, et croise les bras pour lui montrer que je ne répondrai pas à cette question. Pas avant qu’il n’ait répondu à la mienne. Brutus soupire.
 - Le Docteur H. s’intéressait de près à l’influence qu’a le quotidien sur nos rêves. Il s’est dit, un jour, qu’il était sans doute possible d’inverser le processus : que ce soient les rêves qui déterminent nos actions. Il a alors mis au point une machine qui, via une puce implantée dans le cerveau du cobaye, introduit dans les rêves des éléments aussitôt incorporés par le rêveur, parce qu’ils vont toucher directement à ses émotions profondes, parfaitement connues du scientifique qui a, au préalable, soigneusement étudié son patient. C’est un point important ; si l’élément "artificiel" ne touche pas le rêveur, il n’apparaît tout bonnement pas dans le rêve. À terme, le Docteur H. voulait introduire dans l’inconscient de ses cobayes l’équivalent d’une oeuvre d’art.
 - C’est pour cette raison qu’il vous a pris comme assistant ?
 - Entre autres, acquiesce Brutus. Ce n’est pas si simple. Vous savez, n’est-ce pas, que vous êtes la première à avoir survécu à l’implantation de la puce. Le Docteur H. était tenté de mettre cela sur le compte d’une résistance physique hors du commun, mais il savait que c’était autre chose. Voyez-vous, l’opération, en soi, est bénigne. On ne touche pas au cerveau en lui-même ; la puce est simplement glissée sous l’os, via une minuscule perforation derrière la nuque. Aucune lésion n’est causée. Et pourtant, les cobayes mourraient presque aussitôt après l’opération. Ils mourraient, en quelque sorte, dans une réaction de rejet de l’implant.
 - De rejet de l’implant ?
 - Vous n’êtes pas la première à avoir perdu vos capacités émotionnelles suite à l’opération. Mais vous êtes la première à être encore là pour le savoir.
 - Les autres cobayes sont morts parce qu’ils avaient perdu leurs émotions ?
 - En quelque sorte, hum…
Brutus regarde par terre, gêné.
 - Ils ont produit ce que l’on appelle un suicide biologique. Leurs fonctions vitales se sont tout bonnement arrêtées, alors qu’ils allaient, par ailleurs, très bien. C’était comme si, pour leur corps… il était devenu inutile de vivre.
 - Ah. Pourquoi pensez-vous que j’ai survécu, dans ce cas ?
 - Je n’en sais rien du tout. J’ai un bien une hypothèse, mais…
Il s’interrompt. Je le sens hésiter à m’exposer son idée ; il doit penser que c’est trop tôt. Il finit par dire :
 - La perte d’émotions est un mécanisme de défense. En les bloquant, vous interdisez à l’implant d’avoir une influence sur vous. En fait, votre cerveau considère la puce comme une maladie, quelque chose à évacuer. Perdre vos émotions est un peu, dans ce cas, comme de produire du pus lorsque vous avez une plaie ouverte infectée. C’est une protection. Vous me suivez ? Seulement, cette protection provoque immanquablement la mort. On devrait donc plutôt parler d’autodestruction programmée. Deux questions se posent alors : pourquoi l’inconscient refuse-t-il l’incorporation d’images, au point de se faire exploser, et qu’est-ce qui peut l’empêcher de se détruire ? Le fait que vous avez survécu montre que le processus de suicide biologique n’est pas allé au bout, chez vous. Si nous trouvons pourquoi, il est très possible que nous ayons la solution au bon fonctionnement de la machine à rêves.
 - Et votre hypothèse là-dessus ?
Brutus soupire.
 - Vous éprouvez toujours des émotions. Seulement, elles sont immédiatement refoulées. Vous ne pouvez pas perdre conscience sans ma machine, n’est-ce pas ? C’est normal. Ce que votre cerveau a bloqué, ce ne sont pas les réactions physiologiques au monde qui vous entoure, que nous appelons communément "émotions", c’est l’expression consciente de celles-ci. Pour dire tout cela grossièrement, vous avez en quelque sorte recalé ces réactions au stade inconscient. Mais elles n’ont pas disparu.
 - Et c’est pour cela que nous menons ce processus ? Mes rêves que je vous raconte, et que vous dessinez, c’est pour ramener mes émotions au stade conscient ?
Brutus acquiesce et je croise les bras.
 - Brutus, me prenez-vous pour une idiote ?
 - Pardon ?
 - Si j’ai toujours des émotions profondes, parce qu’elles sont seulement inconscientes, qu’est-ce qui me prouve que vous ne manipulez pas mes rêves, à cet instant précis ? En y introduisant des éléments comme cette machine dont vous parliez hier, mais à laquelle je n’ai pas fait allusion dans mon récit ?
 - Parce que ce serait stupide de ma part. Votre cerveau refoule vos émotions pour se défendre de toute intrusion, ce à quoi reviendrait le fait d’ajouter un ou plusieurs éléments artificiels à vos rêves. D’autant plus que faire fonctionner l’implant représente un risque de poursuite du processus de suicide biologique, qui est déjà, excusez-moi, à demi entamé. Ce que nous cherchons à faire ici est, purement et simplement, vous guérir. Un usage expérimental de l’implant requiert une stabilité psychologique du sujet…
 - Vous comptez donc poursuivre l’expérience, après ma guérison ?
 - Je n’ai pas dit cela. J’ai dit que même si je le voulais, je ne pourrais pas mener d’expérience sur vous à l’heure actuelle. C’est tout.
 - Mais comptez-vous la poursuivre, cette expérience ?
Brutus me jette un regard noir.
 - Pour qui me prenez-vous, exactement ? Et pourquoi croyez-vous que nous sommes ici ? Le Docteur H. est une brute qui n’aurait pas hésité à vous blesser physiquement et psychologiquement, pour l’avancée de ses travaux. Lui aurait probablement utilisé la machine sur vous, en dépit des risques. Mettez-vous dans le crâne, une bonne fois pour toutes, que je vous ai sauvé la vie.
 - Très bien. Pour en revenir à votre processus de "suicide biologique", vous avez parlé des autres cobayes en ces termes, je crois : "c’est comme si, pour eux, il était devenu inutile de vivre". J’en déduis que je dois ma survie à un but personnel non atteint ? Une raison de vivre qui m’est inconnue, puisque j’ai aussi perdu la mémoire de tout ce qui constitue mon histoire personnelle ?
Brutus se laisse aller en arrière, contre le dossier de son fauteuil.
 - Vous êtes intelligente.
 - Je cherche seulement à comprendre, pour guérir plus vite.
 - Vous avez donc le désir de guérir ?
 - Ne vous emballez pas. Le fait d’avoir des sentiments ne m’attire pas plus qu’il ne me réprouve. Mais puisque je suis ici, autant que je sache pourquoi, et si je peux être utile.
 - "Être utile" ? C’est une nécessité, pour vous ?
Je fronce les sourcils.
 - J’ai revu l’homme en noir, dans mon rêve. Vous l’avez évoqué avant que je n’aie pu vous le dire ; je suppose que j’ai encore parlé dans mon sommeil. Qu’ai-je raconté d’autre ?
 - Pourquoi me demandez-vous cela ?
 - Si vous connaissez déjà le détail de mon rêve, je ne vois pas l’intérêt de vous apprendre ce que vous savez déjà. À moins que cela ne fasse partie du processus… "docteur" ?
Brutus a un petit rire. J’ai toujours l’impression qu’il réagit au quart de tour à ce que je dis. Il veut obtenir mon contact. Il veut que je développe, moi aussi, une empathie pour lui. Cela m’apparaît comme très clair. Il se passe la main dans les cheveux, dévoilant une fois encore sa trace violette dans le cou. Je la vois très en détail, cette fois. C’est une ligne horizontale, une brûlure. Je la pointe du doigt.
 - Comment vous êtes-vous fait ça ? Elle n’était pas là hier.
 - Cela vous perturbe ?
 - On dirait que quelqu’un a voulu vous étrangler. Si cela concerne notre sécurité, je suis en droit de savoir.
Brutus me regarde, soudain très sérieux. Son visage est devenu impénétrable - ce n’était jamais arrivé avant. Il dit :
 - Notre sécurité n’est pas en jeu. J’ai descendu une caisse d’outils à la cave, cette nuit, au moyen d’une poulie, pour réparer l’échelle. J’ai eu du mal à la remonter, parce qu’elle était lourde. J’ai pesé de tout mon poids sur la corde, qui a fini par lâcher. Elle m’est revenue dans le cou. J’ai eu une certaine chance : elle aurait pu me fouetter en pleine figure. Je n’ai pas jugé utile de vous en parler.
 - Mais j’aurais pu…
 - … avoir peur ? demande calmement Brutus.
J’ouvre la bouche, m’apprête à répondre, et la referme. L’image de l’homme en noir portant cette trace violette dans le cou me frappe de plein fouet. Je repense à ce que Brutus m’a expliqué : le quotidien influence les rêves. Est-ce le fait que je n’aie rien su sur cette trace, avant d’utiliser la machine, qui a fait que j’en ai rêvé ? Est-ce le signe que l’inattendu me trouble ? Je finis par secouer la tête.
 - Dites-le-moi, à l’avenir, si vous vous blessez à nouveau. Vous pourriez avoir besoin de mon aide.
 - Vous y tenez ?
 - Non. Mais s’il vous arrive quelque chose, je me retrouverai seule au milieu d’une forêt dont j’ignore la localisation même, avec des vivres qui s’épuisent et une machine que je ne sais pas utiliser. Alors, je pense qu’il est important que vous restiez en un seul morceau.
 - Vos désirs sont des ordres, princesse, s’amuse Brutus.
 - Les tentatives d’humour ne serviront qu’à renforcer votre solitude affective. Je vous rappelle que je ne peux pas trouver vos plaisanteries drôles.
 - Bien… que diriez-vous, dans ce cas, de me raconter votre rêve ?
Je le fixe quelques instants, réfléchissant. Il s’est débrouillé pour ne pas avoir à me rapporter les paroles que j’ai eues dans mon sommeil, m’obligeant à ne rien lui cacher, dans le doute. Il est doué. Je décide pourtant d’omettre tout de même, volontairement, la trace que j’ai vue dans le cou de l’homme en noir. Je ne sais pas pourquoi, à ce moment-là. Je l’omets, et c’est tout. Il me demande, une fois que j’ai terminé, si je n’ai rien de plus à ajouter.
Je dis que non.
Et c’est mon tout premier mensonge.

Séquence 4

Onze heures du matin. La pluie tambourine contre les vitres de ma chambre. Je suis allongée sur mon lit, sur le dos, tendant à bout de bras au-dessus de moi le dernier dessin de Brutus. C’est celui qui se base sur mon tout dernier rêve. Une partie du processus de thérapie consiste, pour moi, à observer ces fragments de mon propre inconscient, dans une sorte de réflexion sur les possibles symboles de tel ou tel élément du rêve. C’est une chose que Brutus m’a expliquée au début : rien n’est là gratuitement. Très souvent, l’inconscient parle de passé, immédiat ou plus ancien.
Jusqu’à ce jour, je voyais, à chaque rêve, ce même homme en noir, sans jamais savoir exactement à quoi il correspondait. Le rêve s’achevait aussi au moment de la rencontre, toujours. Bien sûr, parce que je ne suis pas idiote, je me doutais de son lien avec un passé dont je n’ai pas de souvenir ; seulement, le lien en lui-même n’apparaissait pas. Et hier, cette trace dans le cou…
Cette trace dans le cou me l’a rendu soudain extrêmement familier, sans que je puisse, cependant, deviner pourquoi. C’était comme si Brutus, en se blessant par accident, m’avait, sans le savoir, aidée à ouvrir un chemin vers mes souvenirs. Cela et plus encore, je lui ai volontairement menti par omission, ne lui parlant pas, exprès, de cette trace. Sur le moment, je n’ai pas su pourquoi. Je ne le sais toujours pas. Il m’a juste semblé que c’était… la chose à faire. Ou plutôt, à ne pas faire.
Brutus n’a pas dessiné de marque violette dans le cou de l’homme en noir. Il ne m’a rien dit à ce sujet, aussi, je crois que je n’ai pas dû y faire allusion dans mon sommeil. Ce qui ajoute une donnée importante : je ne parle pas de tout le rêve en dormant. Il y a des éléments que je livre, d’autres que je ne livre pas… pourquoi ? Est-ce que Brutus conserve un relevé de ces éléments, un comparatif avec ce que je lui dis après coup ? Si oui, pourquoi ne pas me l’avoir montré ?…
Je fronce les sourcils. D’ordinaire, je n’actionne ces muscles de mon visage que pour signifier à Brutus que je ne comprends pas quelque chose. Ici, je le fais pour moi. Pour me le dire à moi-même.
Une musique, provenant du grenier, rompt alors la bizarrerie de l’instant. Je me lève pour aller voir. On dirait du piano. Le son est très propre, à tel point qu’il me fait me demander s’il s’agit d’un enregistrement, ou si c’est Brutus qui joue. Je rappelle des images du grenier à mon souvenir et me dis qu’il n’y a pas de piano, là-haut. Donc, c’est un enregistrement.
Je sors de la chambre, mes pieds nus faisant un petit bruit singulier sur le parquet noir et ciré. Plic, plic, plic, plic. Comme quelque chose qui se colle et se décolle. C’est un escalier en colimaçon qui mène au grenier. Je l’emprunte. La porte blanche, là-haut, sur le palier, est juste fermée à la clenche ; j’abaisse la poignée, et j’entre.
Le grenier est relativement petit, sous les toits, avec une lucarne ronde donnant sur l’extérieur. Il y a des piles de livres et de disques dans le coin du fond, à droite, et une table au fond à gauche, une table mi-haute avec d’autres livres et d’autres disques dessus. Des malles longent les deux murs opposés, perpendiculaires à celui que la lucarne mange. Brutus est debout devant la table, dans le coin gauche, donc, de dos. Il semble manipuler quelque chose. Il y a un chapeau haut-de-forme posé sur le plan de travail, à côté de lui ; je m’arrête en le voyant, je réentends sa voix, sa voix qui me parvient à chaque fois du fond de mes rêves, se rapprochant en même temps que l’homme en noir apparaît… Les liens me paraissent de plus en plus évidents, sans que, par possibilité de me tromper, je ne me les formule encore.
La musique vient d’un tourne-disque ancien posé sur une des malles. C’est un morceau en mode mineur, au piano, que je reconnais tout de suite. Je fais un pas.
Brutus ne se retourne pas.
 - La musique vous dérange ?
Je ne réponds pas. Il ajoute :
 - Ce n’est pas un air très connu du grand public. À vrai dire, c’est une amie à moi qui l’a composé.
Je ne réponds toujours pas. Il tourne la tête de profil, le regard le sol.
 - Une amie qui s’est donné la mort.
 - Je suis désolée, dis-je mécaniquement.
 - Non, vous ne l’êtes pas. Mais ça ne fait rien. Si la musique vous dérange, je peux…
 - Elle ne me dérange pas.
Je m’approche de lui sur cette dernière phrase et pose la main sur son épaule. Le morceau, je le connais, sans savoir d’où. C’est si proche et si lointain à la fois, que je m’en sens presque irritée. Presque.
 - Est-ce que c’était une amie de longue date ?
Brutus tourne la tête vers moi, ses yeux brusquement rougis.
 - Pourquoi voulez-vous savoir cela ?
Je reste une seconde à apprécier le timbre altéré de sa voix. J’écoute son émotion. Je l’étudie. Je me demande ce que cela fait, d’être affecté par les actes d’une autre personne. Je lui réponds par une question.
 - Étiez-vous amoureux d’elle ?
Brutus se tourne d’un coup vers moi, les joues en feu.
 - Pourquoi ?
 - Par curiosité. Vous en parlez comme d’un peu plus qu’une amie.
 - Je… je l’appréciais. C’était une artiste, comme moi, et elle m’apportait énormément, par sa sensibilité. Maintenant… elle est insensible pour toujours.
 - Comment s’est-elle donné la mort ?
Brutus passe la main sur sa nuque, soulevant ses cheveux noirs. La trace violette est devenue rouge.
 - Par pendaison.
 - Vous dites que son morceau de musique, que vous écoutiez, n’était pas connu du grand public, dis-je en fronçant le nez. Il m’est, pourtant, familier. Savez-vous si… dans mon autre vie… je la connaissais ?
Brutus ouvre la bouche, la referme. Je vois ses yeux rouges s’emplir de larmes, et je me demande si je n’y suis pas allé un peu fort. Je m’apprête à ce qu’il m’envoie promener. Il hésite. Il veut, clairement, me dire quelque chose, alors moi, j’insiste :
 - Brutus, vous avez parlé de la parfaite connaissance que doit avoir le scientifique de son cobaye, sur l’expérience de fabrication de rêves via la machine. C’est pour cela que le Docteur H. m’a, initialement, choisie : il devait donc très bien savoir qui j’étais. Et vous, si vous êtes réellement son assistant, vous devez au moins avoir une petite idée de mon passé. À moins que vous ne m’ayez menti sur votre métier ?
Je baisse les yeux vers la table, y relevant des cartes à jouer disposées en éventail, à côté du chapeau haut-de-forme. Je les désigne d’un geste froid :
 - Vous m’avez l’air plutôt qualifié pour l’illusion.
 - Je suis le réel assistant du Docteur H., répond Brutus avec un geste nerveux. Oui, je sais qui vous étiez. Mais j’ai promis de…
 - À qui ? À qui l’avez-vous promis, Brutus ? Au Docteur H., que vous avez trahi en m’enlevant ? Quelle est votre vraie raison de ne m’avoir rien dit ?
 - J’ai promis.
 - À qui ?
 - À…
Brutus détourne la tête, les mots coupés. Je continue :
 - À quoi tient ce genre de promesse, qui empêche ce pour quoi nous sommes ici d’avancer ?
 - Vous ne m’avez pas encouragé à la briser.
 - Pourquoi ?
Brutus explose :
 - Parce que vous ne me l’avez jamais demandé, Alice !
Je crie, plus fort :
 - Je ne m’appelle pas Alice !
Un silence de plomb s’abat sur nous. Brutus est sous le choc. Il me regarde, bouche bée. Moi, je ne comprends pas ce qu’il vient de se passer. Il y a quelques secondes, je suis sortie à côté de mon corps pour me voir hurler cette phrase. J’ai eu comme une montée de je-ne-sais quoi, une explosion imprévisible, et puis, plus rien ; tout est redevenu comme avant.
Si ce n’est que plus rien ne sera jamais comme avant, maintenant.
Je reste là, à scruter le visage de mon artiste mystérieux, à scruter le visage de Brutus. Ses traits, d’abord figés par une surprise extrême, viennent de prendre un dessin émotionnel plutôt inattendu. Je me rends compte qu’il a les larmes aux yeux. Il les ravale. Puis, il se redresse, me regarde d’en haut, très pâle, l’air fragile. Il acquiesce.
 - Avant que je ne vous explique qui vous êtes, il va falloir couper cette musique, dit-il d’une voix brisée. Elle me dérange.

Séquence 5

Nous descendons à la cuisine, en silence. Mes pieds nus adhèrent au parquet ciré ; les talons des chaussures de Brutus claquent dessus. Je le suis, tenant la rampe de l’escalier en colimaçon, aux petites marches en bois, que nous empruntons. Nous faisons un crochet par sa chambre, où il récupère une pochette chemise verte. Je détaille la pièce, au passage. Elle a la forme d’un rectangle. Dans le fond, près de la fenêtre, un bureau méticuleusement rangé fait l’angle. Un petit ordinateur portable est replié dessus, aligné même avec les extrémités de la table. Un peu plus haut, une étagère domine la porte. Dessus, un buste d’homme sculpté, barbu et aux cheveux courts, fixe tout visiteur de son regard blanc. Encore au-dessus, un corbeau empaillé, véritable monstre d’un mètre au moins de hauteur, siège, ses yeux noirs paraissant si vivants que quelque chose m’interdit de me mettre dans leur trajectoire. Ils sont rivés sur le bureau, sur la place exacte où doit s’asseoir Brutus pour travailler. Je désigne l’oiseau.
 - Il ne doit pas beaucoup aider à la concentration.
Brutus, qui fouillait dans sa table de nuit près de son lit, à l’exacte opposée du bureau, se retourne et jette un coup d’œil distrait au corbeau.
 - Oh, dit-il, il n’aide pas. Il est ma concentration.
 - Ah ?
 - Il n’a pas de rapport direct avec ce que vous vivez en ce moment.
Il se lève, un album photo très mince sous le bras, collé à sa pochette verte. Il désigne la porte avec un sourire forcé.
 - Allons à un endroit plus approprié à la discussion.
Je le suis à l’extérieur, sans plus de curiosité pour son oiseau lugubre. Nous passons le couloir, entrons dans la cuisine. Il s’assoit à table, me désigne la place en face de lui, à laquelle je m’installe. Je le vois chercher ses mots quelques instants, hésitant entre la pochette et l’album. Il finit par opter pour la chemise, qu’il ouvre, amortissant soigneusement le bruit de ses élastiques. Il en sort un premier tirage d’une photographie, qu’il dépose devant moi. Je le regarde quelques instants, puis redresse la tête, constatant par ma propre froideur.
 - Que signifie ceci, Brutus ?
En face, Brutus se passe la main sur le visage, la laissant quelques instants sur sa bouche.
 - Ceci, finit-il par répondre, est votre homme en noir.
Je regarde la feuille, je le regarde. Je dis :
 - Vous.
Il acquiesce.
 - Expliquez-moi.
 - Nous nous sommes rencontrés… commence-t-il, avant de s’interrompre. … pardonnez-moi. J’ai… un peu de mal à savoir par où rentrer dans cette histoire. Pouvez-vous me poser des questions ? Ce sera sans doute plus facile.
Je le fixe quelques secondes. Je fixe son visage. Ses joues sont un peu creusées, joliment creusées, à vrai dire. Mais il a des cernes. Pour la première fois, je les remarque. Pour la première fois, je me demande s’il dort seulement, la nuit. Pour la première fois, je me pose la question de la provenance de sa sensibilité, de son expressivité aussi forte. Que lui est-il arrivé, exactement ? Qui est-il ?
Je retourne à la photographie, qui capture mon homme en noir exactement tel que je l’ai vu en rêve, si ce n’est que le chapeau haut-de-forme qu’il porte est un peu ramené en arrière, et me livre son visage – le visage de Brutus, un Brutus rajeuni, adolescent, mais aisément reconnaissable. La photographie est prise en intérieur, dans une sorte de cave. Il y a tout un arrière-plan de bric-à-brac, derrière lui. Très peu de lumière. Une échelle verte. Continuant à détailler l’image, je pose ma première question :
 - Est-ce que je vous connaissais ?
 - Qu’entendez-vous par connaître ?
Je relève la tête, me demandant s’il est sérieux. Il est sérieux. Je précise :
 - Étions-nous amis ?
 - Nous comptions l’un pour l’autre, si c’est ce que vous voulez dire, répond Brutus. Je sais maintenant par où commencer. Nous nous connaissons de longue date, vous et moi. J’étais votre voisin, à quinze ans. J’allais à la même école que vous, mais vous ne me voyiez pas. Non pas par dédain ; vous ne voyiez personne. C’était cela, ma fascination pour vous. Le monde entier vous semblait invisible, et ce que je voulais savoir, c’était : pourquoi ?
Il appuie la tête dans sa joue, me regardant maintenant avec des yeux brillants, plus brillants que jamais.
 - Vous étiez seule, tout le temps, poursuit-il. Mes pensées étaient sans cesse tournées vers vous. Parfois, je vous suivais sans que vous ne me remarquiez seulement. Sans que vous ne remarquiez rien. Personne. Vous rentriez chez vous et je vous entendais jouer de la musique, à travers la cloison qui séparait nos deux chambres. Vous jouiez du piano. Les autres adolescents parlaient de vous comme d’une folle, mais moi, je voyais bien que vous n’étiez pas malade. Je le voyais bien, parce que j’étais déjà fasciné par les sciences, et qu’à l’âge de quinze ans, j’avais lu tout ce qu’il y avait à lire sur les psychopathologies. Vous ne présentiez aucun symptôme d’autisme, de schizophrénie, ou que sais-je !… Vous m’aviez même l’air de quelqu’un d’extrêmement solide, pour avoir ainsi la force de vivre votre vie sans le moindre appui extérieur. J’allais à l’école, je vous observais, je rentrais chez moi en même temps que vous et je vous écoutais jouer du piano : mes journées se sont déroulées ainsi jusqu’à mes dix-sept ans. Jusqu’au jour, en fait, où je vous ai vue parler seule dans un coin que vous croyiez à l’abri des regards, et que je me suis approché. Vous aviez un dialogue à sens unique avec un être invisible. Les jours qui ont suivi, cela s’est reproduit. J’écoutais avidement ce que vous disiez à cette personne, comprenant peu à peu que c’était lui, votre compagnon de toujours, votre ami fidèle. C’était à lui seul que vous restiez dévouée, c’était à lui seul que vous acceptiez de parler, parce qu’il était le seul à ne vous avoir jamais déçue. Vous parliez de son chapeau haut-de-forme, de ses vêtements noirs, de sa taille haute et de sa minceur. Vous lui disiez, les larmes aux yeux, toute votre tristesse de ne pas pouvoir réellement le serrer dans vos bras. Toute votre tristesse qu’il soit un ami aussi formidable, mais aussi, seulement, une idée. Toute votre tristesse qu’il soit aussi réel, et aussi irréel. Je crois que votre détresse m’a touché plus profondément qu’elle ne l’aurait dû. J’étais, par un heureux hasard, grand pour mon âge, et plutôt mince. Je me suis dit qu’avec le costume que vous décriviez, je pouvais peut-être me faire passer pour votre ami, juste une fois. Je me suis dit que peut-être, cela changerait quelque chose pour vous. Je me suis procuré des vêtements noirs, un chapeau haut-de-forme, et j’ai attendu le bon moment.
Il se passe la main dans les cheveux, plongé dans son souvenir. Devant mes yeux, des images commencent à flotter. Je commence à me rappeler. Je me rappelle. Je dis :
 - Vous êtes entré dans ma chambre par la fenêtre, un soir où je jouais du piano. Vous avez dû l’entendre à travers la cloison. Vous êtes entré, tout vêtu de noir, votre chapeau vous cachant les yeux. Je revois parfaitement cette image. Vous vous êtes approché de moi. Je suis restée muette de stupeur. J’ai dit "est-ce que c’est bien toi ?" et vous avez hoché la tête. Vous n’avez pas parlé. Vous n’avez jamais parlé. J’ai osé vous prendre dans mes bras et sentir enfin toute ma solitude s’effacer, ses couleurs sombres mangées par un éclairage brutal. Je ne pouvais pas savoir si je rêvais, alors, je me forçais à vous toucher, à m’assurer que vous étiez bien réel. Je vous sentais frémir, je savais aussi votre émotion. Oh, bien sûr, je savais que vous n’étiez pas vraiment mon ami ; c’était votre geste en lui-même qui me montrait votre qualité d’homme de bien, et aussi, d’artiste. C’est pour cela que j’ai cédé à l’envie de croire à cette idée folle que vous étiez bel et bien l’incarnation de mon protecteur imaginaire : pour moi, mais surtout pour vous, parce que je sentais que cela vous importait et vous rendait heureux. Je vous ai fait promettre, promettre sans un mot, de revenir. Vous êtes revenu. Vous m’avez rendu visite presque tous les soirs. Vous écoutiez tout ce que j’avais à vous dire, vous l’écoutiez comme avidement, et le lendemain, je me réveillais en priant pour que vous ne soyez pas une hallucination, conséquence de la folie dans laquelle j’avais peur de m’enfoncer. Je rêvais de vous, parfois : vous étiez, dans ce rêve, debout à côté de mon lit pendant que je dormais. Je rêvais de vous, sans savoir si c’était un rêve. J’aimais ce doute. Oui, c’était vous, maintenant, je m’en rappelle.
Brutus me tend l’album photo, que je reconnais avant même de l’ouvrir. Il contient toutes les images que j’ai prises de mon ami. Par-dessus la table, je le sens m’attraper très lentement la main. Je lui jette un coup d’œil ; il a les larmes aux yeux. En ce qui me concerne, des souvenirs me reviennent avec une précision extrême. Pas les émotions qui vont avec, cependant. Je ne considère pas que c’est l’histoire de quelqu’un d’autre non plus – mais je n’en retire pas plus d’effet que du souvenir de mon dernier petit-déjeuner. Je sais maintenant que ce petit manège a continué quelques moins, jusqu’à s’épuiser et aboutir sur une amitié très profonde, puis un amour encore plus profond, entre Brutus et moi. Je suis devenue musicienne professionnelle, composant et enregistrant mes propres titres, seule, diffusés à petite échelle, mais suffisamment pour me permettre de gagner ma vie. J’ai déménagé à dix-neuf ans dans un petit appartement, payé par mes disques, et vécu ainsi avec lui pendant un an. Seulement…
 - Les souvenirs sont très clairs, Brutus, mais quel rapport avec notre situation actuelle ?
Brutus baisse les yeux.
 - Vous ne pouvez pas vous en rappeler, dit-il. Le Docteur H., euh… vous a effacé la mémoire.
 - Vraiment ?
 - Je sais ce que vous vous dites, grommelle Brutus. Oui, c’est plus compliqué que ça. Non, je ne peux pas vous en dire davantage pour le moment ; ce serait briser ma promesse. N’insistez pas, Alice.
Je croise les bras.
 - Bon. Et est-ce que le fait que mon homme en noir rêvé colle à votre voix, à chaque fois, est une coïncidence, ou…
 - Rappelez à votre souvenir les matins froids d’hiver, où votre réveil sonnait pendant que vous rêviez encore, coupe Brutus avec un geste de la main. La sonnerie se retrouvait incorporée à votre rêve de façon cohérente — un téléphone qui sonne, un concert, si c’est un morceau de musique… je vous parle toujours, pendant que vous dormez, et vous m’entendez ; il est normal que votre inconscient rende ma voix cohérente comme il le peut, pour ne pas se réveiller. Dans votre mémoire profonde, je suis l’homme au chapeau, votre « chevalier noir », hum… comme vous m’appeliez, rougit-il, pensant sans doute aux mêmes choses que moi. Donc, si vous entendez ma voix dans votre sommeil, a priori…
Il s’interrompt, constatant que j’ai compris l’idée. Il sèche ses larmes et se lève. Puis, il inspire profondément et récupère la pochette verte, dont il n’a rien sorti d’autre que la photographie. Il se dirige vers la porte, en disant :
 - À dans une heure.
Je regarde l’horloge au-dessus des plaques de cuisson, et hoche la tête. Mon expérimentation inconsciente doit avoir lieu dans une heure.
Cette fois-ci, il m’est difficile de savoir de quoi elle sera faite.

Séquence 6

Je sors de la maison, à l’heure où se couche le soleil. La forêt tremble devant le ciel écarlate. L’air est doux pour la saison. Je suis pieds nus sur un tapis de feuilles mortes, à même l’herbe sèche, mais toujours d’un vert éclatant. Nous sommes au début de l’hiver, mais il n’a pas plu depuis des jours. Je me mets à marcher, me dirigeant vers l’orée du bois, là où les arbres se referment et marquent la limite de la clairière, la clairière contenant la maison dont je viens de sortir. Je m’arrête juste avant de franchir la limite entre civilisation et vie sauvage, et je me retourne. Le ciel est d’un bleu limpide, rayé de griffures rouge sang. Pas un nuage, évidemment. L’air est propre et caresse ma peau nue. Nue, à l’exception d’un shorty vert vif, dont je tâte le tissu, presque sans faire attention. Il est doux et souple ; on dirait du coton additionné de synthétique. J’observe, pas longtemps, les derniers rayons de soleil frapper les fragments d’herbe visible sous les déchirures du tapis de feuilles rouges. Les brins verts se couchent sous la brise solaire.
Je tourne les talons, et entre dans les bois.
Un léger sentier, à peine visible, court entre les chênes et les quelques hêtres qui peuplent la forêt. Quelqu’un semble en avoir dégagé les feuilles, qui continuent de recouvrir le sol tout entier, en-dehors de ce ruban de terre ocre et sèche. J’enjambe quelques racines, les voyant à temps pour que mes orteils ne se blessent pas dessus. Le chemin mène à un puits d’eau sale ; c’est ce dont je me rends compte au bout de quelques minutes de marche. Je me penche au-dessus de l’eau noire, et j’y vois mon reflet, ma poitrine nue, mes yeux verts, mes cheveux ras, mes lèvres rouges, et derrière moi, l’homme en noir. Cette fois-ci, je me retourne directement vers lui et sais parfaitement qui il est. Je fais un pas dans sa direction et tends la main vers son chapeau haut-de-forme, que je lui retire.
 - Bonsoir, Brutus.
Mon compagnon sourit largement, presque d’une oreille à l’autre. Il semble éternellement reconnaissant, parce que je me rappelle enfin de lui. Je prends le chapeau et le pose sur ma propre tête. Une hilarité me gagne, brusque éclat de couleur au milieu de la neutralité de mon cœur. Pas longtemps, malheureusement ; elle commence déjà à s’évanouir, jusqu’à ne plus être qu’un sourire sur mes lèvres, dont je profite, avant qu’il ne disparaisse, pour demander :
 - De quoi ai-je l’air ?
Brutus me regarde de haut en bas, une lueur ardente dans les yeux. Il dit :
 - Je vois une femme magnifique, presque nue, et coiffée de mon chapeau. Une femme indifférente, presque nue, et coiffée de mon chapeau. Si vous étiez capable de ressentir pour moi une once de désir, sans même parler de sentiments, vous n’imaginez pas ce qu’il se passerait, à l’heure qu’il est. Sauf que vous ne vous l’imaginez, effectivement, même pas. Vous êtes cruelle, Alice.
Je souris socialement, comme à une plaisanterie, et lui tends la main, comme j’ai vu le faire des demoiselles aristocratiques dans certains vieux films dont j’ai le vague souvenir. Il la prend, en gentleman frustré. Très distinguée dans le ton que j’adopte, je réponds :
 - Je ne m’appelle pas Alice.
Et nous voilà, cheminant l’un près de l’autre, et non lui derrière moi comme à l’ordinaire, dans la direction du sentier qui se poursuit. Nous arrivons bientôt à une autre clairière, au cœur de laquelle se dresse un échafaud. Tout seul, debout, une fillette se tient là, sur un tabouret, la corde autour du cou. Je sens la main de Brutus se dégager de la mienne, et j’essaye de la rattraper, mais il me dit seulement :
 - Non. Vous me faites mal.
Je me retourne vers lui, et me rends compte qu’il n’est plus là. Qu’il a, tout bonnement, disparu. Je m’approche de l’échafaud. Le soleil s’est couché. Des torches s’allument autour de la potence, des torches à l’ancienne, en feu. Les yeux de la fillette sont verts, comme les miens. Ils sont grands et écarquillés, et regardent droit devant elle. Elle a des cheveux longs et noirs, coiffés en deux nattes qui lui pendent sur les épaules. Ses joues sont sèches, pâles et douces dans leur forme. Elle a, peut-être dix ans. Elle triture nerveusement, entre ses petits doigts fins, une pièce d’argent assez grosse, assez usée.
Un rire glaçant retentit alors sur toute la forêt, long et froid, et dur. Je vois la petite, en face de moi, respirer lentement, en une longue saccade, et, d’un coup, sauter du tabouret. La corde se resserre, brise son petit cou. Je tombe à la renverse.
Je me redresse d’un coup en ouvrant les yeux, ma poitrine se soulevant par saccades. Je m’appuie des deux mains au lit de la machine à rêves, le corps entier glacé de sueur. Je sens comme une brûlure à ma tempe, que j’effleure du bout de mon index. L’électrode s’est arrachée dans mon sommeil. J’ai dû faire un mouvement brusque. Je me penche en avant, j’enfouis mon visage dans mes mains et j’essaye de respirer, mais je ne respire pas, je sanglote sans larmes, à la place. Une main se pose sur mon épaule poisseuse, une main sèche et tiède. J’entends la voix de Brutus :
 - Alice ?
Je n’arrive pas à parler ; ma respiration est beaucoup trop chaotique. J’ouvre et ferme les yeux, avec la sensation d’avoir des lames de rasoir sous les paupières. Je recule le visage, je vois mes mains trembler. Je sens le monde s’embuer. Je dis :
 - Je ne m’appelle pas Alice.
Des larmes coulent d’un coup sur mon visage, physiologiques ou non, je n’en sais rien. Brutus m’attrape contre lui, me serre dans ses bras, et je ferme les yeux en sentant mon corps entier se secouer violemment. Puis, l’émotion s’en va. Je recule, sentant de nouveau du vide en moi. Je regarde mon compagnon, mon artiste. Je respire, enfin. Quelque chose dans mon cœur se ralentit. Je me redresse tout à fait. Brutus me sourit, et je le trouve brusquement rassurant — mes émotions ne sont pas encore tout à fait reparties. Il sort de sa poche un mouchoir et sèche lui-même mes larmes. Je dis :
 - Je ne comprends pas ce qu’il vient de se passer.
 - Vous avez seulement fait un cauchemar. Cela arrive. C’est signe de bonne santé mentale.
 - Je ne devrais pas être capable de ressentir ces choses. Qu’est-ce que…
 - Votre inconscient commence à comprendre qu’il n’y a pas de danger à être sensible, voilà tout. Vous recommencez à avoir des émotions.
 - Ce n’était pas une émotion, c’était une crise !
 - C’est ce qui s’appelle l’angoisse, rit-il, attendri.
J’insiste :
 - Pourquoi ne ressens-je plus rien, à présent, dans ce cas ?
 - Oh, ces choses-là ne reviennent pas forcément d’un coup. Il faudra sans doute un peu de temps à votre inconscient pour cesser de bloquer vos émotions. Mais le premier pas est fait, n’est-ce pas ? Je parie que vous n’aviez pas ressenti quelque chose d’aussi fort depuis l’expérience.
J’acquiesce, reconnaissant qu’il a raison. Ces dernières minutes allaient largement au-delà des petits incidents que j’avais noté auparavant. Brutus se lève et se met à déambuler dans la pièce, dont j’observe le parquet, les murs et la porte verte. Le lit, relié à la machine qui ressemble à un ordinateur médical ne possédant aucun écran, est le seul meuble de la pièce, à l’exception du fauteuil de bureau à mon chevet. Sans cesser de marcher, Brutus dit :
 - Vous avez parlé, en dormant… vous l’avez vue, n’est-ce pas ? La fille ?
Je me sens faiblir.
 - Vous… vous savez de qui il s’agit, n’est-ce pas ?
Brutus acquiesce avec un long soupir.
 - Je ne peux pas…
 - … m’en parler ?
 - Humm…
Je regarde par terre.
 - Brutus… j’ai vu votre trace au cou, qui ressemble à une trace de corde… vous me parlez de suicide biologique… puis, de votre amie qui s’est pendue… votre amie, qui est une façon comme une autre de me désigner, je suppose… et puis, je fais ce rêve…
Je m’interromps une seconde, et j’ajoute :
 - C’est quoi, toutes ces histoires de suicide ? Et ne me dites pas que c’est une coïncidence : je n’y crois pas une seconde.
 - Hum… fait encore Brutus, penaud. Non, ce n’en est pas une.
 - À quoi sert la machine, concrètement ?
Brutus soupire.
 - Ce n’est pas son utilité première, mais il a été avéré que la machine peut permettre de ramener quelqu’un à la vie.
Je le regarde sans comprendre. Il fait un geste de la main, et ajoute :
 - Lorsque vous êtes mort, vous n’avez pas d’émotion. On peut vous réanimer, mais vous serez dans un coma, inconscient donc. L’endroit où vous pouvez rêvez. En théorie – et je dis bien : en théorie – il est possible de ramener un mort à la vie par le biais de cette machine. Ça n’a encore jamais fonctionné.
 - Pourquoi avez-vous dit « la fille », alors, si c’est anodin ? je dis en croisant les bras, pas dupe.
Brutus se mord la lèvre.
 - Ça y est, j’en ai trop dit.
Il passe la main dans ses cheveux, et ajoute :
 - Ne vous en faites pas, ce n’est pas très important.
Je plisse les yeux. Il me montre son profil gauche, celui qui, normalement, a été épargné par son retour de corde de l’autre jour. Sauf qu’en passant la main dans ses cheveux, il a aussi dévoilé son cou de ce côté-là.
Et que, sans avoir besoin de déployer beaucoup d’attention, j’y note une autre longue trace horizontale et violette, récente, et qui n’était pas là une heure plus tôt.

Séquence 7

Cette nuit-là, je dors, véritablement, pour la première fois. À mon réveil, je n’ai pas le moindre souvenir d’éventuels rêves, mais je sais que j’ai perdu connaissance, qu’il y a eu une ellipse. Je sors de mon lit au point du jour, vers huit heures — le soleil, avec l’hiver qui vient, nous honore de moins en moins longtemps de sa présence. Je m’assois sur le bord du lit, mes pieds nus touchant le parquet noir et froid. Je me passe la main sur le visage. J’ai gardé la chemise de Brutus pour dormir, mais enlevé le pantalon de pyjama ; normalement, je fais l’inverse. Je me lève.
En quelques enjambées, je parviens à la porte, que j’ouvre. Elle est un peu coincée, ce matin, sans raison ; les gonds sont, d’ordinaire, parfaitement huilés. Je sors, m’apprête à aller vers la cuisine, et me fige.
Il y a quelqu’un dans le couloir.
 - Bru… Brutus ? dis-je, encore mal réveillée. Qu’est-ce que vous faites là ?
Il ne me répond pas. Il est debout devant moi, et regarde le vide, le mur du fond du couloir. Perplexe, je m’approche. Il n’a plus ses traces de corde dans le cou ; elle se sont comme évanouies, comme ça. Ou peut-être y a-t-il mis du fond de teint ? Mais pourquoi ? J’essaye de comprendre en analysant son regard. Ses yeux verts sont figés, et… emplis de larmes. Tout son corps semble tétanisé, mis en veille, sonné, comme s’il venait de recevoir la gifle de sa vie. J’ai une espèce de pointe au cœur en le voyant comme ça. Je tends la main vers lui.
 - Brutus ?… Est-ce que tout va bien ?
Il ne me répond toujours pas. Je fronce maintenant les sourcils et recule d’un pas. Ses lèvres remuent tout doucement, formant des mots à peine audible. Je tends l’oreille. Il dit quelque chose comme : « Alice… » et une larme coule sur sa joue. C’est de plus en plus étrange, alors je secoue doucement la tête, m’apprêtant à l’appeler une troisième fois, quand une ombre passe sur son visage, en un mouvement régulier de balancier. Un peu comme un pendule. Une ombre de…
Je me retourne. Là, je me vois. Je me vois suspendue à une corde, une grosse corde raide, nouée à une poutre horizontale. Je me balance comme un pendule, accrochée par le cou. Pend…
Je porte la main à ma propre gorge, et je hurle. Je suis là-haut, pendue, tournant sur moi-même, faiblement agitée par un courant d’air. Je suis vêtue de blanc, d’une robe blanche, et je ressemble à un spectre. D’en bas, je crie, je crie, ne pouvant plus m’arrêter. Puis, des bras m’enserrent, brusquement.
 - Alice !
Je me retourne d’un bloc et m’effondre sur l’épaule de Brutus, dont je sens tout le corps crispé d’horreur. Il me serre contre lui, comme pour ne jamais me laisser repartir. Quelque chose tremble violemment dans ma poitrine. Brutus plaque mon visage contre son épaule, d’une grande main qui épouse presque tout l’arrière de mon crâne, et je sens sa joue se presser contre mon oreille, et ses cheveux chatouiller mon front. Je respire une fois, deux fois, son odeur de savon à barbe, mêlée à un autre parfum, parfum que je reconnais sur-le-champ : dans la zone de son cou, Brutus sent la cire.
La cire dont on enduit les cordes neuves.
Je recule d’un pas, presque violemment. Je me retourne, désigne le couloir à présent vide, reviens à lui, ne sachant que dire. Je lui prends les mains, ou peut-être sont-ce ses doigts qui se referment sur les miens — à vrai dire, je n’en sais rien. D’une voix si tremblante que je ne la reconnais plus, je demande :
 - Brutus… est-ce que je… est-ce que nous… sommes en vie ?
Brutus me fixe de ses yeux plus brillants que deux étoiles remplies d’horreur. Il ne bouge pas. Il respire à peine. Il dit :
 - Je ne peux pas répondre à cette question, Alice.
Je chuchote, les larmes aux yeux :
 - Je ne m’appelle pas Alice.
Brutus se mord la lèvre, un voile trempé faisant scintiller encore ses iris verts. Il me serre les mains. Je me suis rapprochée de lui, sans le faire exprès. Je murmure encore — parce que les forces me manquent pour parler plus fort :
 - Vous l’avez vue, vous aussi, n’est-ce pas ? Je vous en prie, dites-moi que je ne suis pas folle.
 - Vous n’êtes pas folle, Alice, répond Brutus en secouant légèrement la tête.
 - Dites-moi que vous n’êtes pas mort. Dites-moi que ce n’est pas à un fantôme que je parle, depuis tout ce temps. Dites-moi que je ne suis pas un fantôme. Je vous en prie.
Je sens ses mains frémir.
 - Je ne suis pas mort. Vous ne parlez pas à un fantôme. Vous n’êtes pas un fantôme.
J’inspire en tremblant. Il l’a dit parce que je le lui ai demandé. Je regarde encore le couloir ; la vision a disparu. C’était une hallucination. Mais, si elle était partagée… peut-être était-ce un peu plus. Je me dis cela en regardant ailleurs, et en demandant :
 - Brutus, dites-moi… je suis votre amie qui s’est pendue, n’est-ce pas ?
Je sens à travers ses mains qu’il acquiesce. J’ajoute :
 - Est-ce à moi que vous avez promis de ne rien me dire de mon passé ?
 - Je… je n’ai jamais promis une telle chose.
 - Ne jouons pas sur les mots, Brutus, dis-je en le regardant soudain bien en face. Est-ce que ma pendaison était planifiée ?
 - Non, répond mon artiste d’un ton farouche. Alice, je n’aurais jamais !…
 - Oh, donc, vous ne vous y attendiez pas. Laissez-moi réfléchir… Trois cent quarante suicides biologiques suite à une expérimentation de votre machine… suicides, faute de raison de vivre… un comble pour une machine permettant de soigner l’auto-destruction et la dépression… 
Je plante mon regard dans le sien, si franchement que je le sens frémir et reculer, très légèrement.
 - Je vois à peu près le tableau. Vous deviez devancer le Docteur H., en terme de résultats… sinon, il allait mettre votre machine entre de mauvaises mains… la vôtre, n’est-ce pas, Brutus ? Car le vrai docteur, c’est vous, l’autre n’est en vérité que votre assistant… un assistant mal intentionné… Et là, vous réalisez que cette fille que vous connaissez si bien, cette amie, cette compagne, a peut-être une chance de survivre, de réussir là où vos trois cent quarante autres « Alice » ont échoué… Vous la sacrifiez, sans vergogne, à votre science… vous vous servez d’elle… elle le découvre, et, morte de chagrin, décide de se tuer pour ne pas vous laisser vous emparer de son intégrité… j’ai bon ?
Brutus est très pâle, et semble à deux doigts d’éclater en sanglots. Je répète :
 - J’ai bon ?
 - Vous…
 - Il me reste une question, je coupe en le fusillant du regard, sans même écouter ce qu’il s’apprête à dire. Qu’est-ce qui vous faisait croire que je survivrais au processus de suicide biologique ? Quelle « raison de vivre » me donniez-vous ?
 - Vous… vous vous trompez.
 - Quelle raison de vivre, Brutus ? je lui crie à la figure.
Il recule d’un bond, comme un animal, et fait un geste furieux dans ma direction. Je fais un pas de plus. Il ne recule pas, et mes joues s’enflamment. Je lève le poing et le frappe en pleine figure. Il encaisse.
 - Quelle raison de vivre ? je crie encore. Étonnez-moi !
Il me regarde. Sa bouche s’ouvre et se ferme, à courts de mots. Puis il s’approche de moi, l’air toujours aussi bouleversé. Je m’apprête à encore dire quelque chose, mais il m’interrompt soudain en m’attrapant par la taille, contre lui, et plaquant ses lèvres contre les miennes. J’ai un mouvement de surprise qui s’avorte immédiatement. Je reste figée, à mon tour. Quelque chose m’interdit soudain, formellement, de résister à ce qui se passe.
Alors, je ferme les yeux.

Séquence 8

Je fais un rêve, un peu plus tard dans la matinée. Un rêve, dont j’ai conscience, cette fois, durant mon sommeil. Il est court, pauvre en éléments, mais je me rappelle très précisément de son contenu à mon réveil. C’est un rêve où je suis de nouveau dans une cave, descendue là grâce à une échelle verte. La pièce est illuminée par une ampoule blanche usée et sale. Un miroir est collé au mur, vers lequel je m’avance, pour retrouver mon reflet tout habillé de vert vif — mais néanmoins pieds nus. Cependant, plus que mon image, c’est la glace en elle-même qui m’interpelle ; elle est toute craquelée.
J’ouvre les yeux. Je suis couchée sur le dos, nue sous un drap noir. Au-dessus, le plafond est blanc. Sa peinture se craquèle par endroits, formant des rigoles en forme de veines arborescentes. Tout mon corps est parcouru de frissons, un côté à cause de l’air froid qui s’engouffre dans le lit à la moindre ouverture, l’autre à cause de la peau brûlante qui touche la mienne.
Je tourne la tête. Allongé lui aussi sur le dos, Brutus dort. Son bras droit est au-dessus du drap ; l’autre touche le mien, en-dessous. Je me redresse sur un coude. Il ne bouge pas. Le bout de sa grande main lourde effleure mon ventre tandis que je me penche au-dessus de son visage. Le haut de sa pomette, juste sous son œil gauche, commence à bleuir légèrement. C’était le coup de poing de tout à l’heure ; quelque chose en moi est désolé de le lui avoir envoyé. Même si je n’ai pas encore tout compris, j’ai l’impression d’avoir agi injustement. De me tromper quelque part dans la reconstitution que j’ai faite de notre histoire. Mais où ?…
Je l’embrasse sur la bouche, silencieusement, et en fermant les yeux. Au bout de quelques secondes, il lève le bras et pose le creux de sa paume sur ma taille. Je recule un peu et croise son regard brillant. Je m’appuie sur la peau chaude de son torse. La tendresse sur ses traits me rend plus coupable encore de l’avoir frappé.
 - Ça va ? demande-t-il.
Je me sens rougir et touche tout doucement l’hématome sur son visage. Il tressaille. Je baffouille :
 - Pardon, je… je ne voulais pas te faire mal.
 - C’était une sacrée droite, petite femme.
Je me mords la lèvre, honteuse. Il rit comme un enfant, et ajoute :
 - Ce n’est rien. Je t’assure. Quelle heure est-il ?
Je jette un coup d’œil à l’horloge au-dessus de son bureau, croisant au passage le regard embrasé du corbeau empaillé perché sur le buste sculpté de son étagère — j’en avais presque oublié sa présence, à celui-là.
 - Onze heures et demie.
 - Oh… fait Brutus en ramenant innocemment une main derrière sa tête. J’ai dû m’assoupir.
J’éclate de rire. Il me répond par un sourire heureux, et s’assoit au bord du lit. Je frémis à la vue de son dos, zébré de cicatrices blanches. On dirait des traces de coups de fouet. Je crois lui avoir déjà demandé leur provenance, par le passé, mais je ne m’en rappelle pas précisément. J’ai juste le souvenir de l’horreur de leur histoire.
 - Brutus ?
 - Hmm ?
 - D’où viennent ces marques, dans ton dos ?
 - De l’asile Sainte-Victoire.
 - L’asile Sainte-Victoire ? La… la prison clinique pour enfants ?
 - Hm-hm. J’en suis sorti à treize ans grâce à mon tuteur.
Je le regarde, la mâchoire à moitié décrochée. Même si j’ai l’impression d’avoir fait fausse route à son sujet, mon hypothèse de tout à l’heure me revient en pleine face. C’est… très possible qu’il m’ait manipulée pour son projet, dans le fond. Comme ça l’est que…
Je m’interromps : Brutus s’étire en arrière, sur un coude, dans ma direction. Il me regarde, la joue dans sa main, statue grecque dans des draps sombres. Sa peau très blanche tranche sur ses cheveux très noirs, et ses yeux verts brillent comme deux phares derrière des vitres limpides. Tout son torse est imberbe et sec, et sa peau a un grain lisse et doux qui fait du bien au regard et au toucher. Il a remis, tout à l’heure, son boxer rouge sombre. Il dégaine un index dans ma direction.
 - Toi, tu es en train de te dire que ça fait de moi un manipulateur compulsif.
J’ouvre la bouche, choquée par la vitesse à laquelle il a lu dans mes pensées. Je la referme, ne sachant que dire. Brutus poursuit, sans me lâcher du regard :
 - … ou, du moins, un irresponsable. Un homme instable. Alors, laisse-moi tout te raconter, pour que tu comprennes. Vois-tu, j’avais sept ans quand c’est arrivé. Mes parents m’envoyaient à l’école du bourg Sainte-Victoire, où se trouve l’asile en question. Mon père était l’instituteur de ma classe. J’étais plutôt doué pour le dessin, ce qui agaçait déjà un peu, à l’époque — même si être artiste n’était pas encore aussi grave qu’aujourd’hui. Il y avait, dans ma classe, une fillette très populaire, que tout le monde aimait, sauf moi, parce qu’elle avait été vraiment méchante à mon intention, une fois, alors que tout le monde avait le dos tourné. J’étais un enfant plutôt solitaire, et les autres ne m’aimaient pas beaucoup. Et puis, un jour, j’étais en classe et la fille populaire en question m’a demandé un stylo. Je le lui ai prêté, sans réfléchir. Un peu plus tard, au milieu d’un cours, les lumières se sont toutes éteintes. Je me demandais ce qu’il se passait, quand j’ai entendu un cri. Un cri affreux, et une espèce de râle. J’ai paniqué et me suis caché sous ma table. D’autre cris ont suivi. Quelqu’un m’a alors attrapé violement par le col et traîné à l’air libre, et là, j’ai réalisé que tout le sol était poisseux d’un liquide chaud et collant, dans lequel mon agresseur, avec une force surhumaine, m’a roulé. J’ai hurlé de peur ; je ne comprenais toujours rien. Et puis, les lumières se sont rallumées.
Je frémis. Son regard est devenu distant. Quelque chose, à l’intérieur, s’est éteint. Quelque chose qui me dit que cette petite histoire anodine est bien plus en rapport avec mon histoire à moi, que je ne préfèrerais le croire. Brutus cherche quelques instants la suite dans ses souvenirs, avant de hausser les épaules, et dire :
 - La classe entière avait été massacrée. Le professeur (mon père), les élèves, tous. Il y avait du sang partout, et l’un d’eux avait mon stylo planté dans la gorge, je m’en rappelle. Ce dernier détail était particulièrement grotesque et affreux. Leurs visages morts, je me suis dis, sur le moment, qu’ils ressemblaient à des masques de clowns tristes. Plus rien n’avait de sens, à vrai dire. Le tableau qui s’offrait à moi était à la fois à pleurer et à mourir de rire. Ridicule, affligeant et presque beau. Artistique. Un tableau, un tableau de clair-obscur. Moi, j’ai baisé le clair-obscur — j’ai failli en devenir fou. Je me suis tenu debout, comme ça, au milieu du sang, et je me suis tourné vers une silhouette verticale, sur la table à côté de moi. C’était la fille méchante. Elle me regardait de ses yeux terribles. Deux nattes pendaient sur les côtés de sa tête ; une sur chaque épaule. On a échangé de longues secondes mortes, les yeux dans les yeux, sans rien dire. Je sentais mon cœur effacer à jamais de ses données la joie, l’amour et toute la vie que possède un enfant de sept ans. Tout, tout devenait un néant absolu. Pas de larmes, pas un cri. Il y avait juste cette fille, en face de moi, debout sur la table, qui… avait une corde autour du cou. Elle l’avait accroché à une des poutres au plafond. C’était une grosse corde neuve, bien dure. Elle avait mis une chaise sur la table, et était debout dessus. Elle a sauté de la chaise. Son petit cou s’est brisé sèchement.
Son regard est devenu dur.
 - J’ai été interné tout de suite après. Ils n’ont même pas cherché à savoir. J’étais le seul survivant, le meilleur coupable en vue… Les techniques de Sainte-Victoire reposent surtout sur des corrections physiques. J’ai reçu des électrochocs et des coups de fouets quand je n’étais pas sage. Mi-prison, mi-asile pédopsychiatrique, ce lieu était un enfer. On m’a surnommé « Brutus », là-bas, à cause du Brutus de César. Tu sais, le parricide le plus célèbre de l’Histoire… pour eux, j’avais tué mon père. À sept ans… en même temps, je ne pouvais pas attendre de vraie compréhension de la part de mes co-détenus : après tout, je me trouvais chez les fous, non ? Ce qui est curieux, c’est que les mauvais traitements que j’ai reçu m’ont fait considérer ce surnom comme mon véritable nom. À vrai dire… j’ai oublié de quoi était faite mon identité première. J’ai… oublié mon nom. L’année de mes treize ans, j’ai commencé à réfléchir sur un projet qui aboutirait, plus tard, à la machine à rêves. Comme j’étais un détenu solitaire et toujours plongé dans mes recherches, mes geôliers ont fini par être curieux de ce que je faisais, et, constatant la nature de mes travaux, m’ont fait subir de véritables tests mentaux. Ils ont découvert que je ne souffrais d’aucune pathologie, et n’aurais jamais dû me trouver là. Ils ont alors fait un rapport au gouvernement, et l’enquête sur mon « crime » d’enfance a été rouverte. C’est allé vite. Je ne pouvais pas avoir tué mes camarades, ne serait-ce que pour des questions d’empreintes digitales. L’inspecteur chargé de l’enquête est donc venu me voir a l’asile, a effectivement constaté que, quoique effrayé et blessé, j’étais parfaitement sain d’esprit, et porteur d’un projet intéressant pour l’Etat, et m’a fait libérer afin que je puisse poursuivre mon travail — sous sa tutelle. Son appartement était voisin du tien… c’est comme ça que je t’ai rencontrée.
 - La machine à rêves… je murmure alors, des fils se tissant soudain dans ma mémoire. Tu en es l’inventeur. Oui… je me souviens, maintenant !
Je me lève, soudain surexcitée.
 - La machine ! Quand je t’ai rencontré, et après avoir passé le cap de cette histoire d’ami imaginaire, tu m’as confié que tu étais sur un grand projet, sur lequel tu travaillais depuis six ans. Nous en avions seize, à l’époque… tu m’as assez vite exposé les grandes lignes de ton invention, qui en était presque au stade de prototype fonctionnel. La machine à rêves… « Alice ». Tu l’avais appelée comme ça d’après moi. D’après mon nom. Je m’appelle Alice ! Je m’en rappelle, tu l’as nommée comme ça peu de temps après notre premier baiser. Oui, je comprends mieux ! À Sainte-Victoire, tu as appris tout ce qu’il y avait à apprendre sur les maladies mentales, n’est-ce pas ? Tu as été reconnu sain d’esprit… tu es curieux et intelligent… Brutus, c’est fou ! Je me souviens de tout ! Nous avons déménagé ensemble à notre majorité, parce que mes parents t’adoraient et te considéraient comme leur fils, et que ça ne les dérangeait pas du tout de savoir leur fille avec toi. Tu poursuivais tes travaux, je t’aidais et t’encourageais. C’est moi qui t’ai conseillé de prendre un pseudonyme pour entamer ta recherche de cobayes. Le Docteur H. C’est toi, le Docteur H. Je t’ai assisté dans la création de ta deuxième identité, celle qui était vendeuse pour le concept de la machine ! Et puis, les premiers tests ont eu lieu…
Je m’interromps soudain. Oui, tout, absolument tout, me revient en mémoire. Les cobayes morts. L’opportunité. La promesse…
Je me rue hors de la chambre, courant dans le couloir, avec un bruit de plic, plic, plic, sur le parquet noir. L’échelle de la cave est juste là, derrière cette porte verte. Je l’ouvre brutalement, je descends les barreaux. Le grand miroir vertical est là, posé au mur.
Je me retourne brusquement, entendant un bruit de pas derrière moi. L’homme en noir, mon homme en noir, se dresse devant moi, de toute sa hauteur. Son chapeau haut-de-forme cache son visage, que je connais déjà trop bien. Je dis :
 - La prise de conscience est maintenant compatible.
Et j’ajoute :
 - Je ne saurais pas te dire à quel point je suis désolée.
L’homme en noir acquiesce lentement et lève deux doigts vers le bord de son chapeau, l’effleurant doucement. Je sens une larme couler sur ma joue.
Et j’ouvre les yeux.

Séquence 9

Le monde réel fait mal à mes rétines. Il est froid, dur, et étonnamment beau. Je regarde le plafond blanc de ma chambre, je lève la main à hauteur de mes yeux. Mes doigts sont fins et plus pâles que la normale. Lentement, je décolle l’électrode de ma tempe droite et tourne la tête vers l’homme assis à mon chevet.
Brutus est vêtu d’une chemise noire et d’un pantalon serré. Il est un peu plus grand que moi, sèchement musclé, et fidèle à l’image que j’avais de lui, au fond de mon rêve. Ses yeux verts, ses yeux magnifiques, s’écarquillent en croisant les miens. Je sens une larme couler le long de ma tempe. Au moment où je parle, ma voix sonne, comme si j’avais trop crié, à peine plus fort qu’un murmure. Je dis :
 - J’ai été stupide, Brutus. Je n’aurais jamais dû faire ça. Je…
Je me tais devant son regard qui devient progressivement plus dur. Je sens que, le premier instant de surprise passé, il est de plus en plus furieux après moi ; et, à vrai dire, il a toutes les raisons de l’être. Maintenant que j’ai tous les éléments en main, j’ai absolument honte de ce qu’il s’est passé. Je dis, souhaitant soudain disparaître :
 - C’était… je… tu sais, cette petite fille, c’était la goutte d’eau… j’ai un peu perdu l’esprit…
Il ne dit toujours rien, mais ses yeux lancent maintenant des éclairs. Je me ratatine encore un peu.
 - Je… Je pensais que cette machine ferait du bien à l’humanité à un point, si tu savais… mais tu n’osais pas aller assez loin…
Quelque chose continue de monter dans les yeux de Brutus, une rage qui s’approche du clic d’explosion. Je vois qu’il se contient. Je tente, minablement, de me justifier :
 - Je… me disais que tu n’avais pas, euh… assez confiance en notre…
Brutus explose :
 - La confiance n’a rien à voir là-dedans, Alice !
Je pousse un couinement inarticulé et me redresse pour reculer, par instinct. Il s’est levé d’un bond, rougi par la colère. Sa parole, maintenant débloquée, m’incendie avec une fluidité démente. Il a les larmes aux yeux et la figure d’un homme trahi ou moqué. Il crie :
 - Est-ce que tu te rends compte de ce que ça m’a fait, de te voir pendue à cette corde ? Est-ce que tu réalises deux secondes, deux secondes, Alice ! Ce que j’ai pu ressentir ? Je t’avais dit non, pour tester sur toi la machine ! NON ! Qu’est-ce que tu n’as pas compris à ça ? Je n’ai jamais perdu confiance en notre amour, bien au contraire, c’est pour ça que je refusais de prendre le risque de te perdre ! Oui, ça avait presque marché, par hasard, avec un des cobayes, une petite fille qui avait survécu au suicide biologique parce que sa maman lui manquait et qu’elle voulait la revoir. Sa mère était morte, et elle ne le savait pas, et quand elle l’a su (parce que je ne croyais pas que ça aurait une incidence pareille sur sa vie), elle s’est pendue, et j’ai tenté de la réanimer et ça n’a pas marché, et elle est morte, et alors, toi, tu as compris, tu m’as fait comprendre, qu’éventuellement ce qui aurait pu l’aider à revenir à la vie aurait été de savoir que sa mère l’attendait, dans le monde des vivants, le lui faire comprendre à travers un rêve, oui…
Il reprend son souffle, j’ai un mouvement vers lui, et il le coupe immédiatement en criant plus fort :
 - Oui, ça aurait forcément marché sur toi, puisque tu admettais de ton plein gré que notre relation était ta raison de vivre ! OUI ! Mais il y avait une possibilité, infime, pour que tu te trompes ! Et tu serais morte ! MORTE, ALICE ! Et ce que tu as fait pour me forcer à te prendre malgré tout comme cobaye, parce que c’était le seul moyen de te ramener, c’était immonde !
 - Je l’ai fait par confiance en ce que tu ressentais pour moi, je murmure, les larmes aux yeux.
Brutus écarquille les yeux, quelque chose d’autre cédant en lui. Je me dis que ce n’était peut-être pas la meilleure réponse à apporter. Il pointe un index vers moi et dit très lentement :
 - Ne serait-ce que pour t’étrangler de mes propres mains, je t’aurais ramenée de toute façon.
Je me mords la langue, les joues rouges. Il a raison. Mais ce que j’ai fait était justifié, pourtant. Mon cœur arrêté, Brutus pouvait me faire subir l’implant de la machine à rêves, sans risque d’arrêt de mes fonctions vitales, puisque j’étais déjà morte. Ensuite, la réanimation passait par le rêve. Le rêve qui me ferait regagner, petit à petit, mes émotions. Débloquer les portes de mon cerveau. Et maintenant, j’étais vivante… ce qui prouvait que ça avait marché.
 - Est-ce que tu t’en rends compte, Brutus ? dis-je. Ça a marché. On a trouvé le moyen de faire l’implant en toute sécurité. Il suffit d’arrêter le cœur du patient, puis de le plonger dans un rêve artificiel qui lui fasse regagner ses émotions, via la chose qu’il désire le plus au monde. À partir de là, l’implant sera fonctionnel, on pourra faire vivre en direct aux gens des œuvres artistiques… cette machine va faire tellement de bien au monde ! je m’écrie, soudain folle de joie.
Brutus reste déconcerté, quelques secondes.
 - Tu es complètement folle, dit-il enfin.
 - Mais j’ai raison, non ? Ta machine fonctionne ! On y est ! Tu es le bon génie de l’humanité, le bon génie que tout le monde croyait, à tort, mauvais !
Mes yeux brillent — je les sens briller. Puis, je vois l’expression de Brutus, qui n’est pas encore redescendu de sa colère. J’ai soudain peur.
 - Est-ce que… tu vas me quitter ?
Brutus croise lentement les bras. Ses yeux lancent encore des éclairs. Il répond :
 - J’adorerais, si seulement j’en étais capable.
Je baisse les yeux. Il s’avance alors vers moi et s’assoit sur le bord du lit. Il m’attrape le visage dans sa grande main et le tourne vers lui, pour que je le regarde. Du bout de l’index, il effleure mon nez.
 - Plus jamais, entendu ?
 - Plus jamais, j’acquiesce. Promis.
 - Pas le genre de promesse que j’ai dû te faire, hein ?
 - Non, non, je ris, soulagée. Une vraie, du monde réel.
 - Bon, sourit Brutus. Viens.
Il m’ouvre les bras et je m’y engouffre. J’entends son cœur battre à travers la chemise, et rien qu’au toucher, il me paraît infiniment plus réel que le fantôme, la pâle copie avec laquelle j’ai passé tout ce temps, au fond de mon rêve. Je me sens, l’espace d’un instant, heureuse comme jamais ; et puis, cette pensée me vient.
 - Brutus ? je souffle.
 - Oui ?
 - Si j’ai pu revenir, c’est parce que tu m’as ramenée par le biais de ton scénario, et de la chose à laquelle je tiens le plus au monde. Toi.
 - Oui.
 - Si je m’étais trompée, je serais morte.
 - Oui, c’est précisément ce que je t’ai reproché.
Je secoue la tête.
 - Tu ne comprends pas. N’importe qui ne peut pas prétendre à utiliser cette machine. Il faut drôlement bien se connaître pour affirmer avec certitude qu’on tient plus que tout au monde à telle ou telle chose. Si les rêveurs ne sont pas assez sages et lucides sur eux-mêmes… la machine les tue.
Brutus recule lentement et me regarde, les bras toujours autour de moi. Je soutiens ses yeux.
 - Tu connais beaucoup de gens sages et lucides sur eux-mêmes, toi ?
 - Non, murmure Brutus. Tu as raison. On ne peut pas rendre cette machine publique, malgré toutes les possibilités qu’elle offre. Pas encore.
Tristement, il hoche la tête, ajoutant :
 - Les hommes ne sont pas prêts pour leur propre inconscient.


              



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1981 - 18/03/2015

Section 84 - 10/12/2014

​Armistice - 14/11/2014

Le passant - 25/10/2014

Ponte Novu - 17/10/2014

Le demi-pas - 23/09/2014

Mada et Veè - 05/09/2014

Neptudi - 24/07/2014

Commis d'office - 21/06/2014

Ultime étreinte - 16/06/2014

La Fée verte - 14/06/2014

Le sniper - 26/05/2014

Amour explosé - 20/04/2014

La mort de mon père - 02/04/2014

Ursule Dupont - 01/04/2014

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Anima Cappiata !

Torna altri rumpistacchi chì ci impuzzicanu incù i so testi, vulendu propiu esse letti per sperà ottene una qualunque gloria ch'elli ùn anu micca in a so vita viota è senza intaressu. Bon... forze chì ghje vera. Ma ci n'impippimu. È pò, a mi diciarete, bloghi litterarii, nant'à a tela, è sopra tuttu nant'à a tela corsa, ci n'hè ghjà à buzzeffa ! Tanti scrivanetti pumposi ! È bè tantu peghju ! O tantu megliu ! Hè solu una vitrina di più per fà scopre qualchi testi scritti, senza pritenzione, incù u core, incù e trippe, o incù e viscere chì vi cunveneranu...