Bloggu litterariu corsu

u 5 di Sittembre 2013 - scrittu dà - lettu 89 volte

Une mère


Une mère
J’ai assisté aux funérailles de Pierre. À regret. Pour sa mère qui se trouvait au bord de la tombe sans regarder personne, sans regarder la tombe. Elle se tenait droite, les yeux fixés devant elle. Les traits tendus, la bouche serrée, les bras le long du corps, un peu en arrière, on eut dit qu’elle allait prendre son élan. Elle était belle.
Lorsque Pierre était absent, elle m’invitait à prendre un verre chez elle, café ou thé, ou vin ou alcool, selon l’heure. Mais c’était pour parler de Pierre. Elle savait que j’étais son ami le plus proche. Celui à qui il ferait des confidences, de celles qu’on s’interdit de faire à sa mère. A celle, cependant, qui donnerait tout pour être la confidente de son fils.
Elle était veuve depuis plus de dix ans. Elle ne s’était jamais remariée. C’est seul qu’elle avait élevé Pierre, ce fils unique qu’elle idolâtrait.
Avait-elle eu des amants ? Elle était jeune, désirable, les prétendants ne devaient pas lui manquer. Mais on ne lui connaissait personne. Et quand une amie trop curieuse lui posait la question, elle répondait :
 - N’ais-je pas l’homme le plus beau et le plus attachant qu’une femme puisse rêver ?
 
C’était une réponse banale mais je n’étais pas certain qu’elle ne représentait pas la vérité pour elle.
Pierre n’avait que dix-huit ans lorsque je l’ai connu. J’en avais vingt-trois. Il s’était inscrit à un cours d’histoire dans un institut privé qui préparait à l’entrée dans les grandes écoles. J’y faisais office de surveillant, de répétiteur, de n’importe quoi pourvu qu’il y ait quelqu’un qui parcourût la salle de classe pendant que les élèves travaillaient.
Entre Pierre et moi, s’était installé un climat de sympathie réciproque puis d’amitié réelle après que nous nous soyons promenés ensemble à la sortie des cours. Je l’accompagnais chez lui puis, plutôt que de nous quitter, c’est lui qui me raccompagnait jusqu’à mon domicile. Le plus souvent ce manège qui avait fini par nous amuser tous les deux se déroulait plusieurs fois avant que nous nous séparions. Jusqu’au lendemain.
 
Lorsque son père mourut, Pierre qui n’avait que huit ans fît des cauchemars toutes les nuits. Il se dressait en hurlant. Sa mère le prenait dans son lit et lui parlait à voix basse pendant qu’il se calmait et, apaisé, finissait par s’endormir, le corps contre celui de sa mère et le visage contre sa poitrine.
 - Dors, mon petit chéri. Dors.
Elle fermait les yeux mais ne dormait pas. Elle continuait de murmurer :
 - Dors, mon petit chéri. Dors, mon petit homme.
 
Il avait pris l’habitude de dormir auprès de sa mère. Le soir, lorsqu’il était l’heure de se coucher, c’est dans le lit matrimonial qu’il se glissait. À l’heure où elle-même allait se coucher, elle le trouvait recroquevillé au milieu du lit. Dès qu’elle était au lit, il se poussait contre elle. Il s’agitait jusqu’au moment où elle le prenait dans ses bras. Et sa respiration devenait régulière.
Le matin elle se levait avant lui pour lui préparer son petit déjeuner, puis il faisait sa toilette pendant qu’elle préparait son cartable. Le dimanche en revanche, c’est elle qui lui donnait son bain.
Elle lui savonnait le corps entier, jusqu’à son sexe et son derrière qu’elle savonnait avec le plus de vigueur. C’étaient des endroits qui doivent être immaculés. Elle se réjouissait lorsque le sexe de Pierre durcissait dans sa main.
 - Mon petit homme.
Elle était pratiquement nue quand elle le lavait. En slip et soutien-gorge. A l’âge qu’il avait, cet aspect de sa mère ne devait pas perturber son fils, pensait-elle. Et durant de nombreuses années elle avait pris l’habitude de faire sa toilette devant lui. De cette façon, pensait-elle, il ne prendrait pas l’habitude de fantasmer sur le corps des femmes. Un corps est un corps, rien de plus. Si elle en avait eu le pouvoir, dès le début de l’humanité, elle aurait interdit qu’on cachât le corps des humains. Est-ce que les animaux, mammifères ou autres, se couvraient ? Cela ne les empêchait pas de procréer. Ni d’y prendre du plaisir. Ce sont les vêtements qui sont à la source de la perversité.
Après ces vigoureuses professions de foi, elle passait beaucoup de temps devant la coiffeuse de la chambre à coucher. Elle se peignait et se maquillait, en regardant dans le miroir le petit Pierre immobile qui contemplait sa mère.
 - Mon petit homme.
C’est une expression qu’elle utilisait souvent. Et la portait à lui tendre les bras pour le serrer contre sa poitrine.
 - L’homme de ma vie. Tu le sais que tu es l’homme de ma vie.
Pierre me disait :
 - Jusque fort tard, j’ai plus souvent dormi auprès de ma mère que dans mon lit. De toute manière, la porte de ma chambre, elle était voisine de la sienne, était toujours ouverte. Quand je ne dormais pas, je l’entendais me dire : « Tu dors ? » Et parfois c’est elle qui me réveillait quand elle me demandait si je dormais.
 
Pierre me parlait de sa mère avec l’air résigné et malheureux de parents qui ont un gosse handicapé mental. Parfois j’avais le sentiment qu’il la haïssait.
 - Qu’elle me laisse vivre. Et si j’ai envie d’être malheureux.
 - Elle n’a jamais été tentée de recommencer sa vie ? Ta mère est très belle. Je suppose que comme toutes les femmes, elle a des besoins.
 - Des besoins ?
Je changeais de sujet. Je me demandais si en recueillant les confidences de Pierre, je pensais réellement à lui.
 - Elle est belle, non ?
 
Il avait dix-sept ans quand sa mère et lui avaient rencontré la fille d’une amie de sa mère. Pierre avait détourné la tête en rougissant.
 - Pierre.
Il avait rougi plus fort encore, et avait baissé les yeux. Cette timidité maladive en face des filles, elle devait la constater à de nombreuses reprises depuis lors. Et elle s’en désolait.
Une nuit qu’il était étendu auprès d’elle, elle lui entoura les épaules et le serra contre elle.
 - Tu es un bel homme, tu sais. Elles seront nombreuses, les filles qui voudront t’avoir dans leur lit. Je peux te le dire, tu es toujours mon petit homme chéri. Il n’y a pas de mot tabou, tu peux me croire. Un sexe comme le tien, mon chéri, ferait le bonheur de toutes les femmes.
Elle l’avait à peine touché, et il avait durci, le ventre soudain en feu.
- Ce n’est pas ce que tu crois.
Il était sorti du lit, il était entré dans sa chambre et il avait fermé la porte.
Comment dire à sa mère que les filles ne l’attiraient pas.
 
 - Ce jour-là, je crois qu’elle ne se serait pas refusée.
 - Elle croit bien faire, Pierre. Elle t’aime. Dis-lui que ce ne sont pas les filles que tu aimes. Il faudra bien qu’elle s’y fasse.
- Elle en deviendrait malade.
 
Un soir qu’il était rentré tôt, il entendit des gémissements qui venaient de la chambre de sa mère. Inquiet, il poussa la porte. Nue, haletante, elle était assise sur le ventre d’un homme qui lui serrait les hanches.
Au bruit de la porte, elle avait tourné la tête.
 - Pierre.
Pierre avait refermé la porte.
 - Vas-t-en.
Elle rejeta la couverture, mit sa robe de chambre, prit les vêtements le l’homme, et les lui mit dans les bras. Elle répétait :
- Vas-t-en. Vas-t-en.
Elle l’avait presque ramassé dans la rue parce qu’il fallait qu’ils sortent, Pierre et elle, de cette situation qui s’était créée il y avait longtemps, et qu’elle n’avait pas pu maîtriser. Elle se rendait compte que c’était son petit Pierre qui en était la victime. Cela avait été sa façon à elle, encore une fois, de se sacrifier pour lui, de lui manifester son amour. Et, une fois de plus, elle avait été maladroite. Est-ce que l’amour ne suffit pas pour distinguer le bien du mal ?
 
Pierre avait retrouvé au grenier le pistolet de son père. Bien emballé dans un morceau de toile grise, et glissé dans une sacoche de cuir souple, il était resté à l’endroit où son père l’avait déposé. Peut-être par superstition, personne n’y touchait jamais.
Jusqu’au jour où Pierre l’avait glissé dans la bouche.


              



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