Bloggu litterariu corsu

u 10 di Dicembre 2014 - scrittu dà - lettu 345 volte

Section 84


Oeuvre d'illustration crée par Mailly.
Oeuvre d'illustration crée par Mailly.
J’ai le teint blafard et la tête vide. Je ne dois proférer aucune parole ni faire un geste, sauf en cas de nécessité absolue. Je suis l’immobilité même. Je regarde fixement. Pourtant, j’ai peur. Peur d’avoir à subir cette vision fugace qui me hante depuis quelque temps, un flash qui me décontenance un moment puis repart comme il était venu. Jusqu’à présent, j’ai eu de la chance, cela ne s’est passé que dans ma cellule.
Je fais partie de la Section 84, promotion Liberator. L’élite des gardes. Je ne suis et ne vit que pour cela. La Section.
Tout commence le matin. Dès l’appel général, je me rends sans tarder au rassemblement. Nous y sommes une centaine, parfaitement alignés et disponibles dès qu’un ordre nous l’impose et nous envoie en mission. Ceux qui restent ne doivent ni bouger ni parler et ce la journée entière, excepté le temps de promenade qui a lieu sur l’Anneau des Grands Jeux. Là, sans émettre encore le moindre son, nous y tournons huit fois à marche cadencée.
 
Je viens d’être désigné. Un délinquant à surveiller durant l’interrogatoire du Maître Commandant. Un Passant Premier Degré s’est laissé aller à un fou-rire en pleine Avenue des Défilés. Il risque une peine de niveau 2.
L’individu a le visage fermé. Je n’arrive pas vraiment à voir en lui. Sa peur est rentrée, il n’a pas les traits défaits qu’ont certains à ce stade de la garde à vue. Comme cette Amazone des Bas-Fonds le mois dernier, qui avait fait excès de tendresse et offensé un client. Une folie dans de telles circonstances. Je me souviens de sa décomposition lorsqu’elle s’est vue infliger la peine maximale : deux semaines d’électrochocs.
Le Maître manœuvre selon une tactique bien rodée. Il n’a pas son pareil et aucun ne lui résiste longtemps. Il fixe le prévenu durant de longues minutes, jusqu’au point de rupture. L’autre commence à bouger les épaules. Puis un filet de salive sort doucement de sa bouche entrouverte.
 - Reconnais-tu les faits, au moins ?
Le Passant Premier Degré ne répond pas. Son corps s’incline simplement du côté droit. Comme s’il croyait qu’on allait le frapper. Mais on ne le frappe pas. On le discrédite plutôt, on lui coupe toute possibilité de réponse cohérente, on l’embarque dans une situation de laquelle il ne pourra plus sortir.
Pendant ce temps, nous, les gardes, devons rester livides et terreux. En quelque sorte, nous sommes déjà les murs de la prison. Notre rôle est de faire ressentir l’enfermement, voire la folie. C’est surtout pour cela que nous assistons aux interrogatoires. Il n’y a pratiquement jamais de problèmes de sécurité. Personnellement, je ne suis intervenu qu’une fois.
 - Bien, dit le Maître Commandant, parce que tu me sembles un peu trop muet à mon goût, je te propose donc un marché. Tu parles – et tout de suite – et moi je te promets de réfléchir pour atténuer ta peine.
Le prévenu acquiesce.
 - A ton avis, qu’est-ce qui a provoqué tout ça ? Avais-tu prémédité de nuire aux autres Passants ? De les détourner de leur mission ? Nuire à la République ? Au Président
 - Pas du tout… Non… C’est venu comme ça. Sans raison. Je vous jure.
 - Il y a toujours une raison… Mais, dis-moi encore, il y a autre chose qui me chiffonne : comment se fait-il que tu puisses être encore en capacité de rire, toi un Premier Degré ? Tu n’ignores pas que la manifestation des émotions vous est totalement interdite. N’as-tu donc pas respecté ta séance de thérapie mensuelle ? Et ce… comment dirais-je… peut-être bien volontairement ?
Le prévenu baisse la tête. Il sait que même s’il dit la vérité, l’autre ne le croira pas.
 - J’y suis allé il y a huit jours.
 - Le certificat ?
 - Je… Je ne l’ai pas sur moi…
L’interrogatoire tourne mal pour cet individu de bas étage. Imperceptiblement. Il n’a presque plus d’échappatoire. Son sort va être scellé comme celui de milliers de contrevenants condamnés aux électrochocs ou à la mise à plat majeure de leur personnalité. L’avant dernier stade avant leur anéantissement psychique ultime. Le point zéro. Là, ils deviennent pires que des rats dans les galeries réservées à cet effet, sans autre espoir que de s’atteler à fouiller dans une mémoire mutilée à jamais.
 
Soudain, je me sens défaillir. Toujours cette sorte d’évanouissement traître et flou. Rien à voir avec ma mission qui n’est que routine et vraiment peu fatigante. C’est la vision. La vision qui s’impose. Mais là je ne suis en rien protégé. Je risque gros. Surtout d’aller croupir là où sont envoyés ceux qui ont failli à leur tâche.
Un visage d’enfant occupe tout mon esprit. Tout mon regard. Tout mon être. Sans honte, il rit aux éclats et se poste devant moi, m’obsède, me propulse loin. Comment est-ce possible, puisque ce n’est qu’un enfant ? Et qui est-il pour surgir ainsi jusqu’à ne plus vouloir disparaître et revenir chaque fois plus fort et pénétrant ? Je ne peux encore imaginer que ce soit un des miens ou moi-même, en des temps où tout était possible. Je ne peux croire que ma mémoire revienne, en dépit des traitements pour annihiler souvenirs, ascendance et appartenance. Y-a-t-il une faille dans le système ? Ou bien la force de la nature a-t-elle recherché à mon insu quelques traces résiduelles afin que mon passé entame sa renaissance ?
Je ne vois même plus la scène obscure de l’interrogatoire. Tout devient lumière. Tout devient évidence. Je me sens à la fois aveuglé et clairvoyant. Je sais maintenant qui est l’enfant. Le retrouver alors. Sortir de ce monde clos à tout prix. Rejoindre l’au-delà de la cité. Il en va de ma vie. Et sans doute de celle de ce pauvre bougre qui a jeté le trouble dans mon esprit et que je dois emmener avec moi.
 
Quatre corps gisent dans la pièce. Mes trois collègues de la 84 et le Maître Commandant. Mon Taser s’en est chargé. L’électrocution a été foudroyante. Mais sans bruit heureusement. Je demande au prisonnier de se dépêcher d’enfiler un uniforme.
Il faut faire vite. Surtout dans le premier couloir après la pièce des interrogatoires. Ensuite, c’est plus facile. Il y a un raccourci vers une porte dérobée que j’ai déjà empruntée et qui donne sur l’arrière du bâtiment, tout près des remparts. Là, il faudra attendre un peu en nous cachant.
 
Tout se passe pour le mieux. Nous avons de la chance. Le couloir est désert, ce qui n’a rien d’anormal. Le prisonnier me suit sans broncher et nous communiquons par hochements de tête. Encore quelques mètres et nous serons plus à couvert.
J’ouvre doucement la porte battante qui mène à un escalier de secours. Je connais le chemin pour l’avoir pris plusieurs fois, notamment lors de la seule chasse à l’homme à laquelle j’ai participé. Un Premier Degré, aussi, qui n’avait pas salué un Chargé du Trafic qui s’était immédiatement plaint. L’individu avait eu le mauvais réflexe de vouloir fuir.
Je regarde mon compagnon qui incline la tête pour signifier que tout va bien. Un peu étonné par sa faculté à comprendre vite, je me retourne une deuxième fois. J’ai l’impression qu’il sourit. Mais cela ne me surprend guère, vu le motif de son incarcération de la veille et, surtout, vu que je n’ai pas de temps à perdre en interrogations inutiles.
Moins d’un étage encore et nous serons dehors. Là, il me faudra trouver une planque. Pas difficile avec tout ce qui est entreposé dans les coursives. Je fais signe que je vais sortir le premier et, surtout, qu’il faut m’attendre.
 
Soudain, comme un violent coup de fouet dans mes jambes. Et le sol qui se dérobe. Je m’écroule. Puis, une voix troue le silence. Je la reconnais immédiatement :
 - Eh bien matricule 48/91, c’est le moment de nous expliquer, dit le Maître Commandant. N’est-ce pas ?
Il tourne autour de moi, très lentement. Puis reprend :
 - Je pense que vous avez conscience de ce que vous avez fait. Et de l’extrême gravité de la situation.
Mon corps et mon esprit sont paralysés. Je n’arrive pas à comprendre. Pourtant, je suis sûr de les avoir éliminés, lui et les trois autres.
 - Apprenez que vous êtes surveillé depuis quelques semaines. La puce. Celle que vous ignorez avoir dans votre cou. Elle a détecté des flashs d’émotions illégaux pour quelqu’un qui est membre de la Section 84. Et ce à plusieurs reprises. Alors ?
En fait, je ne sais si je me rends bien compte encore. Je pense davantage à l’autre fuyard. Il ne doit surtout pas bouger.
 - Ah, j’oubliais… il faut que je vous présente… votre complice… enfin, le Maître Adjudant qui m’accompagne depuis peu dans mes missions. Vous ne pouviez pas le connaître… avant. C’est pourquoi je l’ai choisi.
Je commence à décoder. L’interrogatoire. La mise en scène. La puce. Et mon arme trafiquée.
 - Nous ignorons encore pourquoi vous avez ces visions et si elles vont durer… Et pourquoi le traitement n’a pas tout nettoyé ce qu’il devait nettoyer. Mais nous avons obligation de ne prendre aucun risque. Ni tolérer des écarts comme le vôtre qui peuvent mettre en péril toute la Section. Voire même la République. Vous comprenez ?
Je fais un geste de la main, totalement dérisoire. Maintenant, tout est limpide. Mon destin est scellé. Je serai donc passible d’une peine exemplaire, même si je bénéficie, au titre de garde d’élite, de privilèges importants. En déjouant à mon insu leur machine infernale, mon esprit a trahi. Le Maître Commandant a désormais un pouvoir total sur ma vie.
 - 48/91, vous étiez un si bon élément…
Une décharge d’une rare violence me transperce alors et le corps et l’âme. Je me recroqueville en frissonnant. Une brume assassine pose un voile grisâtre sur mon regard et envahit mes nerfs. Je ne vois ni ne sens plus rien d’autre qu’un vide absolu qui semble se multiplier à l’infini. Et ma chair calcinée se délite déjà.
Tout va donc se terminer, là, au pied des immenses remparts de la cité.
Pourtant, je dois tenir encore un peu. Juste un peu. Le temps pour l’enfant au rire cristallin de me rejoindre et me faire entrevoir l’éternité de la lumière et de la liberté.


              



Dà leghje dinù

Heure H comme Haine - 10/10/2017

Haro sur la miss - 22/09/2017

Panique - 05/04/2017

Cœur de pierre - 12/03/2017

L'esprit des lois - 02/08/2016

Gordon Evans - 20/06/2016

Triptyque - 26/05/2016

Alice - 31/03/2016

Alep I love you - 18/09/2015

Je l'ai connu - 29/05/2015

Ponte Novu - 15/05/2015

1981 - 18/03/2015

​Armistice - 14/11/2014

Le passant - 25/10/2014

Ponte Novu - 17/10/2014

Le demi-pas - 23/09/2014

Mada et Veè - 05/09/2014

Neptudi - 24/07/2014

Commis d'office - 21/06/2014

Ultime étreinte - 16/06/2014

La Fée verte - 14/06/2014

Le sniper - 26/05/2014

Amour explosé - 20/04/2014

La mort de mon père - 02/04/2014

Ursule Dupont - 01/04/2014

1 2 3

Negru | Rossu | Biancu | Ghjallu | Critica | Feuilleton




Anima Cappiata !

Torna altri rumpistacchi chì ci impuzzicanu incù i so testi, vulendu propiu esse letti per sperà ottene una qualunque gloria ch'elli ùn anu micca in a so vita viota è senza intaressu. Bon... forze chì ghje vera. Ma ci n'impippimu. È pò, a mi diciarete, bloghi litterarii, nant'à a tela, è sopra tuttu nant'à a tela corsa, ci n'hè ghjà à buzzeffa ! Tanti scrivanetti pumposi ! È bè tantu peghju ! O tantu megliu ! Hè solu una vitrina di più per fà scopre qualchi testi scritti, senza pritenzione, incù u core, incù e trippe, o incù e viscere chì vi cunveneranu...