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u 20 d'Aprile 2015 - scrittu dà - lettu 456 volte

Quelque part entre deux mondes

Version définitive


Jacob van Ruisdael - Il cimitero ebraico.
Jacob van Ruisdael - Il cimitero ebraico.
Un cri retentit dans la nuit :
 - Frère Antonio, frère Antonio, où êtes-vous ?
Isadora retroussa sa robe pour mieux courir entre les buissons. Elle l’aurait bien volontiers ôtée, et continué sa course presque nue si elle n’avait craint de paraître indécente. Pourtant, elle devait retrouver le moine à tout prix. C’était sa seule chance.
Elle s’essoufflait en montant les marches sans fin qui conduisaient au vieux château. Ses orteils raidis la meurtrissaient mais elle n’en avait cure. Elle devait aller jusqu’au bout désormais pour braver le tribunal de l’Inquisition.
En toute hâte, elle franchit le paysage interlope qui la séparait des ruines de l’édifice. Là, tout était dantesque, au sens propre. Un chaudron où se mélangeait le sublime du Paradis avec une sauce épicée infernale. La perversion de la perfection ou la perfection de la perversion, elle ne savait pas trop bien. Un clair-obscur en demi-teinte et nuances de gris d’où émanait pourtant une surprenante beauté. Mais où était donc passé ce satané religieux ?
Son corps, étouffé par l’empilement des étoffes, baignait littéralement dans la sueur, et sa coiffe lui pesait. Le sang affluait à sa bouche et son cœur devenait douloureux. Elle était à bout. Un faucon crécerelle passa, se posa sur une branche basse et reprit son envol aussitôt lorsque butant sur une pierre, elle s’effondra.
La tête lui tournait, et ses sens s’entremêlaient. Au bord de la perte de connaissance, il lui semblait d’entendre des couleurs et de voir des odeurs, mais elle se sentait étonnamment bien. Oublié ce traître qui l’avait forcée, qui l’avait surprise à pratiquer la divination sur les vieilles tombes, et qui la faisait chanter. Oublié ce maudit qui abusait de ses privilèges pour la menacer de mort si elle n’écartait pas les cuisses. Elle le voyait englouti par les flammes de l’enfer, et tout allait pour le mieux.
 
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, le jour s’était levé depuis une heure ou deux et la première pensée d’Isadora fut de constater qu’elle s’était endormie. Elle ne l’aurait pas dû, pas même à l’abri des fourrés où elle se trouvait alors, presque par accident. On pouvait la trouver.
Où avait donc pu vaquer cet imbécile de moinillon ?
Le soleil peinait à transpercer l’épaisseur du manteau nuageux multicolore et symphonique qui recouvrait toute la vallée. Malgré sa splendeur, il demeurait infertile, et la pluie se faisait attendre. Isadora soupirait. La sécheresse frappait le pays avec cruauté depuis quelques semaines, et les nuages stériles qui passaient parfois faisaient naître autant de faux espoirs qui se jouaient du cœur des hommes. Pourtant, il ne fallait pas qu’il plût ce jour-là. Pas avant qu’elle n’eût atteint son but.
L’escalier n’en finissait pas. Il s’étendait sur plusieurs lieues, et passait par le vieux cimetière des Juifs. Isadora s’y arrêta un moment. Elle touchait au but. Emue, elle resta quelques instants à prier devant la tombe presque abandonnée de son grand-oncle. Plus de vingt ans s’étaient écoulés et le poids des années avait accablé ce lieu sacré. Mais au poids des années venait s’ajouter la bêtise des hommes. Les lois s’étaient encore durcies à l’encontre de ceux qui ne priaient pas de la même façon que ceux qui commandaient. Il était devenu interdit d’honorer les tombes des hérétiques et des déviants. Elle seule bravait encore cette restriction qui n’était hélas pas la moindre. L’Inquisition gagnait chaque jour en férocité, et les bûchers constellaient les nuits de leurs sombres lueurs de souffrance. Que pouvait bien ressentir quelqu’un en train de brûler ? Assurément, nul ne se posait la question. Les fanatiques se réjouissaient de voir disparaître un indésirable, les asthmatiques se plaignaient des fumées, et les autres, les couards, les majoritaires, étaient simplement heureux de n’être pas en train de mourir de cette façon parmi les pires possibles. Beaucoup, sans convictions, se laissaient même entraîner dans le mouvement des hallalis et criaient à mort contre de pauvres bougres qui ne leur voulaient aucun mal. Juste pour faire comme tout le monde. Et l’égoïsme régnait.
Isadora se mit à pleurer. Pourquoi fallait-il que les forts eussent tant de haine pour les faibles ? Que leur importait de croire en un Dieu, en un autre, ou de ne pas croire ? Les gens n’avaient-ils pas le droit de suivre leur conscience ? Et elle-même, doublement hérétique, comment pouvait-elle être condamnée à mort sans avoir jamais fait le mal ? Certes, elle invoquait les esprits et elle préparait des potions, mais jamais dans l’intention de nuire. Et pourtant, même les siens l’auraient rejetée et bannie s’ils l’avaient su. Elle était une pestiférée des pestiférés.
Comment pouvaient-ils s’octroyer le droit d’ôter la vie à ceux qui pensaient différemment et ensuite se proclamer saints et purs avec les mains couvertes de sang d’innocents ? Elle ne le comprenait pas.
Tous, heureusement, n’étaient pas ainsi. Par bonheur, elle avait rencontré le frère Antonio et sa petite congrégation qui prônaient un message de tolérance et de respect. Il avait promis de lui venir en aide. Elle savait qu’elle pouvait avoir confiance en lui. Il savait pratiquement tout, et n’avait pas cherché à la dénoncer alors qu’il l’aurait pu.
Se secouant, elle se remit debout et reprit sa route.
 
Le paysage se faisait plus violent. Les arbres devenaient gigantesques et tourmentés, au point d’effrayer la multitude craintive et stupide qui pensait y voir là l’empreinte démoniaque. Isadora s’en amusait autant qu’elle s’en affligeait. Pour elle, plus que des végétaux, elle y voyait de grands sages très anciens, de vénérables vieillards héritiers d’une science millénaire si belle et si profonde qu’elle en était inaccessible à la majorité des hommes. La nuit, elle les entendait au gré du vent qui murmuraient dans un langage inconnu quelques secrets des époques perdues qui l’emplissaient de mélancolie et réchauffaient son âme. Certains avaient été brisés, et quelques-uns s’apprêtaient à mourir, mais tous irradiaient de la même splendeur sans orgueil, qui se riait de la vie, de la mort, et de la vanité des hommes. Isadora les salua longuement, regrettant un peu de ne pas être des leurs, puis poursuivit son chemin. Son but était proche désormais.
 
Les ruines du vieux château n’avaient pas perdu de leur superbe. Même abattu, l’ancienne demeure des comtes de céans conservait sa majesté et Isadora ne comprenait que trop pourquoi quelques moines marginaux l’avaient choisie pour gîte. Cependant, un vent néfaste semblait alors émaner de ces merveilleux vestiges, et Isadora comprit que quelque chose d’horrible était arrivé.
Franchissant le premier porche, elle découvrit le carnage. Trois moines gisaient là face contre terre dans une mare de sang. Apeurées, quelques poules, oies et cannes se maintenaient à bonne distance du lieu du massacre de ces hommes qui les nourrissaient. Les trois hommes avaient été égorgés. Il n’y avait plus rien à faire pour eux.
Affolée, sans même penser au danger qui la menaçait, Isadora cria d’autant plus fort le nom du frère Antonio. Il avait échappé à la tuerie. Peut-être était-il encore là.
Parcourant en toute hâte les autres salles de l’ancien château, Isadora trouva encore deux cadavres de moines inconnus. Ils avaient été surpris alors qu’ils préparaient leur repas et n’avaient même pas pu se défendre ou appeler à l’aide. Tous égorgés, face contre terre. La signature de l’Inquisition.
Enfin, Isadora trouva le frère Antonio caché dans un débarras, avec une dizaine d’autres frères. Apeurés mais vivants. En tenue traditionnelle de dominicain, le frère Antonio portait des traces de sang sur son blouson de cuir et sur ses santiags, mais il n’était pas blessé. Aucun des frères rescapés ne semblait gravement touché.
 - Frère Antonio ! Frère Antonio ! Mon Dieu ! Que s’est-il passé ?
Se remettant de ses émotions, le moine répondit péniblement.
 - C’est l’Inquisition… Ils sont arrivés ce matin… je ne sais pas comment ils ont su qu’on était là… Ils ont égorgé six… six de nos frères au sabre-laser, deux ici, trois à l’entrée, et un autre, plus loin. Nous, on a réussi à se cacher,… mais je sais qu’ils reviendront… on doit partir…
Comme les autres, le frère Antonio n’en pouvait plus. Isadora était bouleversée. Le sentiment d’urgence s’estompait et toutes les émotions qu’elle s’acharnait à contenir éclataient d’un seul coup. Elle pleurait ces nouvelles victimes de cette guerre informelle et absurde. Elle était perdue. Son dernier espoir venait de s’éteindre. Le petit groupe de dominicains survivants allait probablement quitter cette planète devenue folle à bord de leur astronef de contrebande et elle se demanda si elle ne devait pas se joindre à eux. C’était des hommes bons. Elle savait qu’ils ne s’y opposeraient pas.
Elle se ravisa ; non, elle ne le pouvait. Ces lieux étaient si viscéralement inscrits dans sa chair qu’elle ne pouvait se résoudre à les abandonner sans se rompre le cœur et flétrir sa personne.
Il n’y avait plus d’espoir, mais elle restait.


              



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Torna altri rumpistacchi chì ci impuzzicanu incù i so testi, vulendu propiu esse letti per sperà ottene una qualunque gloria ch'elli ùn anu micca in a so vita viota è senza intaressu. Bon... forze chì ghje vera. Ma ci n'impippimu. È pò, a mi diciarete, bloghi litterarii, nant'à a tela, è sopra tuttu nant'à a tela corsa, ci n'hè ghjà à buzzeffa ! Tanti scrivanetti pumposi ! È bè tantu peghju ! O tantu megliu ! Hè solu una vitrina di più per fà scopre qualchi testi scritti, senza pritenzione, incù u core, incù e trippe, o incù e viscere chì vi cunveneranu...