Bloggu litterariu corsu

l'8 di Sittembre 2014 - scrittu dà - lettu 327 volte

Polpa Vaccina


Cette nuit, le ciel avait donné du fil à retordre aux tuiles des maisons, tant la pluie et le vent s’étaient entendus pour troubler le sommeil des habitants. Quand un tel déluge arrive, chacun craint pour sa toiture ou son hangar. Mais il faut surtout attendre et ne pas bouger. Dix ans auparavant, le père Santoni en avait fait les frais en voulant coûte que coûte réparer en pleine bourrasque. Une chute fatale.
Au matin, tout s’était évaporé. L’eau, bien sûr, mais aussi le mauvais souvenir de cet accident malheureux qui ressurgissait à chaque tempête. Tout le monde l’avait encore en mémoire et certains ne pouvaient s’empêcher d’aller au cimetière rien que pour reprocher au bonhomme son manque de jugeote.
 - Mais qu’est-ce qui t’a pris mon pauvre Francè ? Fallait bien que tu fasses l’acrobate ! Regarde où tu en es !
Nombre de fenêtres avaient déjà laissé passer des regards d’abord inquiets, puis franchement rassurés à la seule vue d’un joli soleil naissant. Deux voisines se saluèrent. Les premiers mots évidents – toujours les mêmes – d’une promiscuité banale et séculaire. Quant aux chiens, lointains ou non, ils s’étaient par vagues successives comme entendus pour signifier le réveil aux humains.
 
De son allure bossue aux petits pas sautillants, Polpa Vaccina traversa le village. Une première et prévisible occupation du matin qui trouvait toujours sa conclusion sur le même banc près de l’église. Là, ses gros yeux globuleux semblaient n’avoir à faire que contempler chaque fait et geste de l’activité naissante des uns ou des autres. Immobile et imperturbable, le garçon pouvait dès lors laisser croire qu’il assumait parfaitement son rôle d’attardé du village.
En route pour faire le ménage de la sacristie, madame Pasqualini s’approcha:
 - O Ghjà, toujours le premier ! Du beau temps en perspective, n’est-ce pas ? Quelle tempête cette nuit !           
Trois mots, un hochement de tête et Polpa Vaccina avait déjà répondu. Il ne fallait pas lui en demander davantage. Chacun, d’ailleurs, respectait le cérémonial et ne s’offusquait jamais d’un si bref échange. Ce qui n’empêchait pas d’entendre ici ou là quelques moqueries sur les différentes tares qu’il traînait depuis l’enfance.
Son énorme langue n’en était pas des moindres.
 
Une bonne heure passa peut-être avant que madame Pasqualini ne ressorte, sa tâche accomplie. A sa grande satisfaction, tout brillait dans la maison de Dieu, en particulier l’immense crucifix de bois regorgeant encore plus de cire naturelle.
 - N’en mettez pas trop, ma chère Laurina, avait un jour plaisanté le curé, sinon ce pauvre Jésus va finir par glisser !
En sortant de l’église, une chose inhabituelle interpella la brave femme. Polpa Vaccina n’avait pas bougé. Jamais il n’était resté si longtemps à contempler le réveil du village, jamais il n’avait paru si impassible et hagard, jamais ses yeux n’avaient semblé aussi exorbités.
 - Je suis l’homme providentiel, je suis l’homme providentiel ! hurla-t-il soudain, tout en bondissant sur le banc.
Cette surprenante agilité doublée d’une force de voix hallucinée surprit deux villageois qui partaient aux champs. Ils se rapprochèrent.
 - Le pauvre, fit l’un, ça s’arrange pas.
Madame Pasqualini le coupa :
 - Non, moi je vous dis comme qui dirait… qu’il est peut-être en train de voir le Bon Dieu.
 - La belle affaire, comme vous y allez ! Mais vous n’y êtes pas du tout ! Il perd simplement la tête. Ou plutôt ce qu’il en reste.
Les deux hommes se mirent à rire.
 - Et si on appelait le docteur Paravisini ?
Intriguées par le bruit, deux autres femmes vinrent se joindre au premier groupe. Polpa Vaccina continuait de vociférer.
 - Vous ne trouvez pas sa langue encore plus grosse que d’habitude ?
 - On ne peut pas vraiment dire.
 - Si, regardez-y de plus près.
Effectivement, Polpa Vaccina semblait ne jamais avoir autant mérité son surnom. Tandis qu’il enchaînait les hurlements, tout un chacun pouvait facilement constater l’énormité de l’appendice qui, tel celui d’un bovidé, sortait à chaque mot de la bouche en tournant sur lui-même.
 - Je vous dis qu’il faut appeler le docteur Paravisini.
 - C’est inutile. Regardez, il se calme déjà.
De fait, le garçon descendit tranquillement de sa tribune, salua comme si de rien n’était et rentra aussitôt chez lui.
 
Deux jours après, le même phénomène se produisit. Presque tout le village vint alors y assister.
 - Je suis l’homme providentiel, je suis l’homme providentiel !
En l’absence d’un médecin, on avertit le prêtre qui se contenta d’une courte bénédiction, à défaut de trouver autre chose. Pour lui, Polpa Vaccina n’était pas possédé et le démon nullement responsable de ce dérangement passager. Il affirma d’ailleurs avoir rencontré par le passé un cas semblable qui n’avait déliré qu’un mois avant que tout ne rentre dans l’ordre. Le cerveau, précisa-t-il, a parfois des sautes d’humeur imprévisibles, en particulier chez ces gens-là. La foule acquiesça. Sauf que certains se signèrent quand même au cas où Belzébuth aurait mis son petit grain de sel dans l’affaire.
 - Monsieur le curé, et si ça recommence encore et encore ? Qu’est-ce qu’on pourra faire ?
 - Appeler le guérisseur ou la strega. Enfin, toutes ces choses auxquelles vous tenez tant et que Dieu ne réprouve pas forcément. Ma foi, c’est peut-être une question de mauvais œil !
 
De mauvais œil, il en fut de plus en plus question la semaine suivante. Polpa Vaccina reprenait de plus belle. Mais son discours avait changé :
 - Je ne suis pas l’homme providentiel, je ne suis pas l’homme providentiel ! Je ne le suis pas !
Tout le village ne parlait plus que de ça. Parfois même l’on se chamaillait entre partisans de la crise de folie pure et ceux de la crise mystique. Le curé tempérait encore. Tout comme le docteur Paravisini – informé par un cousin qui était allé le consulter- qui n’avait pas jugé bon de se déplacer de suite. Il demandait plutôt à ce que l’on visitât la réserve à gnôle du pauvre bougre.
Certains avaient mal pris cette désinvolture.
 - Tout de même, un médecin !
 - Vous savez, il a beaucoup d’autres chats à fouetter. Il y a plus urgent. Et puis, le pauvre Polpa ne fait de mal à personne.
Quoi qu’il en soit, la prévoyante madame Pasqualini avait doublé ses offrandes à la Sainte-Vierge. Au cas où. Deux vases remplis d’un énorme bouquet de fleurs fraîches ne peuvent faire que du bien. Surtout quand il s’agit d’intercéder en faveur des esprits dérangés.
 
Le mercredi suivant, tout bascula. Dans un premier temps, personne ne s’était aperçu de rien. Chacun prenait sa place au village, avec manifestement plus de nervosité que d’habitude. Plusieurs brebis venaient de mettre bas. On avait mobilisé toutes les bonnes volontés.
Soudain, un cri affolé interrompit l’activité:
 - Polpa, Polpa !
 - Quoi Polpa ? répliqua l’un des hommes.
 - Il a disparu !
 - Comment ça disparu ?
 - Il n’est pas sur son banc.
 - Alors, c’est qu’il a retrouvé l’esprit.
 - Non, il lui est sûrement arrivé quelque chose.
 - Que voulez-vous qu’il lui arrive ? Qu’il soit enlevé par une jolie fille ?
Afin d’en avoir le cœur net, une bonne âme proposa d’aller jusque chez lui. La maison était vide.
 - C’est donc qu’il est à la chasse.
 - Mais, il ne chasse jamais.
Quelques hommes proposèrent alors de partir à sa recherche. Un peu pour faire plaisir aux femmes, un peu aussi par inquiétude qui ne se dit pas. Sans doute le garçon s’était-il blessé au maquis et avait besoin de secours. On ne pouvait décemment le laisser ainsi à son triste sort, peut-être la jambe cassée ou les os rompus dans un ravin pierreux. Ou peut-être même pire.
La première battue ne donna rien. Ni les suivantes. Les volontaires chargés de cette mission eurent beau ratisser les alentours avec minutie, aucune trace n’avait pu les mettre sur une piste. Ni dans le petit bois, ni près du ruisseau, ni, plus loin encore, aux premières avancées de la montagne ou vers la mer. Polpa Vaccina s’était bel et bien évaporé.
Quand ils revenaient, chaque visage trahissait un sentiment de grande tristesse. Celui que d’aucuns raillaient volontiers ne reviendrait sans doute jamais.
 
L’instituteur avait dû se rendre précipitamment à Bastia. L’une de ses tantes venait de mourir et il était chargé de s’occuper de l’enterrement. Celle qui le considérait comme son fils avait fait du théâtre et même joué à Paris. Lors de sa dernière visite, il n’avait pu s’empêcher de lui dire combien il l’aimait, tellement heureux d’entendre les histoires d’une vie entière au-delà des villages, devant ce cher muscat dont elle abusait sans complexe jusqu’à une griserie certaine.
Le jeune homme avait dû s’occuper de toutes les démarches. Une journée bien éprouvante. Fourbu, il s’était installé à la terrasse d’un café. Il faisait bon en cette fin d’après-midi.
Un journal du continent traînait là, par hasard. Il se mit a en lire distraitement quelques lignes.
Un entrefilet dans la rubrique faits divers de l’étranger le médusa :
 
« Il y a quelques semaines, dans les faubourgs de Jérusalem, un homme a été retrouvé crucifié. Appelée sur les lieux, la police n’a pu que constater les faits, sans trouver le moindre indice, mis à part un petit écriteau cloué au-dessus de la tête du malheureux et sur lequel étaient peintes plusieurs lettres en majuscules. D’après certains témoignages, personne n’aurait réussi à traduire cette inscription dont on ne sait si c’est un acronyme ou un mot à part entière.
Toujours d’après la police, il semblerait que le supplicié soit étranger à la région. Mais en l’absence de signes distinctifs caractéristiques – hormis une langue de volume particulièrement anormal, décrite "comme une langue de bœuf" par un des enquêteurs – il sera difficile de connaître son identité exacte.
Suite à cela, le corps a été emmené à la morgue afin qu’il y reste pour les besoins de l’enquête qui risque d’être écourtée et ne jamais vraiment trouver de conclusion.
Trois jours plus tard, le mystère allait encore s’épaissir. Lorsque les services funéraires sont venus pour se charger de l’enterrement de la victime, le casier était vide. Interrogé, l’employé de la morgue a juré être le seul à posséder la clef et n’avoir touché à rien. Il a affirmé ne pas comprendre ce qui avait pu se passer.
Le crucifié s’est donc purement et inexplicablement volatilisé. »
 
Jean Bernard FILIPPI, le 04/09/2014


              



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