Bloggu litterariu corsu

u 5 d'Aprile 2013 - scrittu dà Collectif - lettu 361 volte

La rose et la piève - Collectif

Una rosula.
Un mondu. Un universu.
Un miraculu.


Serge Boisse. Huile sur toile. 2011
Serge Boisse. Huile sur toile. 2011

«La rumeur courait depuis quelques semaines. Elle enflait à mesure qu'elle parcourait les bars, les cours d'écoles, les coiffeurs pour dames, les cantines des usines. D'abord partie d'une petite ville située sur le littoral nord, elle avait vite franchi des kilomètres pour envahir les autres cités. Parcourant les grandes routes, puis les petits sentiers, elle avait fini par atterrir sur le perron de ma cabane perdue dans la forêt de séquoia. Le marchand de lait m'en avait parler ce matin-là, je ne sais pas pourquoi ; peut être qu'une voix intérieure l'y avait poussé.
- Vous savez, on raconte qu'une rose a refleuri dans la friche de la vielle piève. On raconte que les Piévans reviendront et qu'ils écriront encore des histoires, comme avant, et que tout ira mieux.

Je l'avais regardé sans broncher, ne voulant rien montrer, mais mon coeur frappait très fort dans ma poitrine qui semblait maintenant trop petite. Le destin avait enfin avancé d'un cran.
Le laitier m'observa, puis partit en lançant un presque inaudible "Au revoir m'sieur, à la semaine prochaine..."
Je rentrai la caisse de lait et la posai sur la table de la cuisine. Puis je pris Alzettu, mon fidèle chien, mon fusil posé contre le mur, et nous sortîmes.
Alzettu faisait la fête, il aimait chasser ; il fut surpris que je le fasse monter à l'arrière du pick up. Il obéit. Je posai le fusil sur le siège passager. Avec un jerrycan d'essence pris dans la remise j'arrosai les pourtours et l'intérieur du cabanon, puis j'allumai le feu.
En route vers la vieille piève, j'écoutais la radio. Un commentateur exalté hurlait que "la Rumeur" semblait vraie. Il décrivait la scène dans un flot rapide de mots et de cris. Des milliers de personnes se massaient devant la palissade qui entourait la friche. La police avait bien installé un cordon de sécurité, mais la foule grossissait d'heure en heure. Les hélicos de l'armée patrouillaient au-dessus de la zone pour repousser les appareils des chaînes de télévision. Le pouvoir voulait éviter que les gens puissent voir la Rose ; et surtout que les Piévans ne reviennent de l'au-delà des Mots où il les avaient envoyés.
Je pensais à la piève, du temps où nous aimions nous y retrouver, nous lancer des défis et écrire le futur de notre pays. Assis autour de la Rose, nos mots sentaient la liberté, ils s'envolaient avec nos textes et se posaient dans tout le pays. Jusqu'au jour où la milice était arrivée. Ce jour maudit où la Rose fut arrachée. Nous imposant le silence. Après quoi nous fûmes dispersés aux quatre coins du pays, dans des lieux reculés. Le pouvoir passa la piève au napalm et la déclara zone interdite.
La Rose avait pris son temps, mais elle avait réussi. Et moi je répondais à son appel. Les autres en feraient autant. Une fois réunis autour d'elle, nous écririons la suite de l'histoire.
»
 
Assis au pied du seul arbre qui dominait la piève, Alzettu à ses côtés, Antoine regardait la foule ébahie qui, massée autour de la palissade, tentait de photographier la Rose.
Autrefois la Rose s’épanouissait à mesure que les chants et les histoires se disséminaient à travers le pays. Son terreau c'était la liberté que distillaient les Piévans. Après la "grande rupture cathodique", les gens avaient perdu cette envie d'écouter, de lire, d'apprendre, d'argumenter. Ils étaient devenus des vases vides dans lesquels la télévision déversait des flots nauséabonds de futilités nocives. Le pouvoir avait encouragé cela, il lui était plus facile de juguler des cerveaux vides. La foule était venue cependant, pour voir la Rose. Mais juste parce que tous les médias en parlaient. Plus personne ne savait vraiment pourquoi elle était là.
La tâche était ardue, il fallait être accessible à cette masse, regagner leur intérêt, se battre contre la vacuité et offrir une alternative. Il fallait faire croître la Rose, doucement, pour que ses racines s'enfouissent dans la terre primale, que sa tige se renforce, que ses épines la protège, que ses pétales s'épaississent.
Les écrits devaient reprendre place au sein de chaque famille. Il fallait écrire pour les enfants, les tout-petits, ceux qui n'étaient pas encore contaminés. Et quand leurs joues auraient la couleur des pétales de la Rose, ils seraient prêts à reprendre leur Liberté.
Antoine souriait. Il avait toujours dit qu'il fallait laisser le temps au temps et que les monstres ne pouvaient pas gagner toujours. Et là, il voyait…
 
Il voyait une foule hideuse attendant le débarquement des Piévans.  La Rumeur avait parlé d'un véhicule inconnu, mi-avion, mi 4/4 qui devait tous les reconduire au pied de leur Rose refleurie, celle qu'ils avaient plantée dans leur terre, un matin où pas encore couchés ils hésitaient à faire des choses banales comme aller dormir. Et on ne sait qui avait dit : "Et si on plantait des fleurs ?" et tous ils avaient ri et comme ils savaient que les mots sont des actes, bien sûr ils l'avaient fait. Et aujourd'hui, la neige ayant fondu, "la Rumeur" leur étant parvenue, ils savaient qu'ils devaient tous monter arroser la Rose l'un après l'autre, suivant le vieux rite de l'eau, un jour à toi, un jour à moi. Une de la piève avait dit "Aujourd'hui, c'est à moi." Et grosse de ses larmes, elle était montée jusqu'à la Rose et l'avait arrosé du trop plein de son coeur. Demain, un autre irait pisser ou cracher ou saigner au pied de leur fleur qui n'en souffrirait pas. Au contraire ; la Rose faisait profit de tous leurs fluides et croissait en couleur et en parfum, dressant toujours plus haut sa tête carminée et sa tige viride au soleil frémissant.
Et comme la foule est conne, elle croyait que les Piévans étaient des géants, on disait même qu'il y avait des géantes. C'était seulement un mythe qui naissait. Eux, ils n'étaient pas des géants, mais ils savaient le prix de la phrase, ils avaient attendu que le détonateur explose, et une fois entendu le claquement sec de la Rose qui s'ouvre et du bourgeon qui se défait, ils avaient su que leur heure était venue.
Un soleil étrange se faisait voir à l'horizon, une lune atroce s'enfuyait sous les nuages...
Antoine sourit : la piève vivait...
Elle bruissait de retours et de chants. Et l'on vit les créatures nées des plumes piévannes ressurgir des ténèbres. Des pervers narcissiques, des poètes, des femmes au cul offert, des personnages ayant marqué l'histoire, des putes, des enculés, des raffinés, des arbres en érection. Ils étaient figés dans une gelée grise, les voilà qui tressaillaient, qui espéraient.
Des Piévans ressentant des picotements et des fourmis dans l'âme, pondirent leur aigreur, nostalgique et douçâtre. D'autres chièrent une diatribe tant espérée.
Et l'on entendit au loin frémir la vie, l'eau, l'encre. Comme un feu que l'on croyait éteint, qui rampe sous la terre et rejaillit au loin.
 
La nuit tomba.
On n'entendit plus que le doux gargouillis d'un ventre fatigué par les vapeurs de la fête. Les nuages s'étaient accrochés aux montagnes qui cernaient le territoire et une fine bruine acide suintait. Les tristes étaient joyeux de retrouver la noirceur du monde, les joyeux s'attristaient de voir fuir le soleil qu'ils aimaient.
Des bruits atroces de couteaux que l'on aiguisent annonçaient une ferveur nouvelle. Et l'on sentait un silence moite envahir les esprits et les coeurs. L'heure de la vengeance était là. Ils avaient attendu, ils n'en pouvaient plus d'attendre. Et lorsque le douzième coup de minuit sonna à la petite chapelle, des hurlements atroces sortirent de chacune de leur gorge et tous ensemble, unis par la sainte colère qui les avait habités si longtemps, ils se lancèrent férocement contre la foule à travers laquelle ils se frayèrent un passage d'où sourdaient vivement des fleuves de sang et d'humeurs variées. La fête dura toute la nuit, et au matin une épaisse fumée recouvrait la campagne : ce n'était plus du brouillard mais simplement la fumée des bûchers où rôtissaient les dépouilles de leurs victimes, entassées soigneusement en l'honneur du réveil de la piève.
"Allons, dit Antoine, nous pouvons retourner à nos textes"
 
Au souffle du matin, les fumées grasses du sacrifice se dissipèrent, et le soleil s'éveillant fit fondre la gelée grise qui l'empêchait de luire. Un à un ses rayons coulèrent sur la piève, lavant de leur mercure les ripailles de la nuit. La plaine n'était qu'un champ rôti et fumant. Après leurs pâques sanglantes, les Pièvans étaient remontés dans les hauteurs immaculées. Réunis sous leur arbre, ils faisaient rempart de leurs plumes à la Rose miraculeuse. Dans la nuit, tandis que s'accomplissaient les rites expiatoires, un poème avait poussé entre leurs styles, un exergue à tous les textes à venir. Une prophétie.

Una rosula.
Un mondu. Un universu.
Un miraculu.


En ouvrant les yeux tout à l'heure, Antoine sourirait ; et sourirait aussi la petite troupe d'âmes délicates et barbares qui impatiemment dormait. Les textes étaient là, au bout de leurs doigts, fourmillant dans leurs veines et attendant de couler.
La Rose n'avait pas fini de croître et d'embaumer.
 
Cela faisait maintenant trois jours qu'Antoine n'arrêtait plus de sourire. Il était parti tôt le lendemain du jour magique, Alzettu sur ses talons, pour aller voir. Pour aller voir quoi ? Qui ? Lui-même le savait-il ? Il savait seulement qu'il devait aller voir, alors il y allait. Ses pas l'avaient conduit par les vieux chemins en direction de la ville immonde qui avait poussé entre la piève et la mer. Il s'y était glissé d'un pas de fainéant pour ne pas déranger les habitudes des gens de là-bas, pour ne pas les insulter de sa liberté retrouvée. Il avait tourné et retourné dans les rues courtes et froides, mais - c'était étrange, il ne pouvait s'empêcher de siffler les airs anciens de la grande mémoire, quand la piève riait et dansait tout au long des jours.
Il allait voir, et maintenant il savait ce qu'il faisait.
Il marcha ainsi une bonne heure avant de reprendre le chemin du retour. Il sentait derrière lui un murmure confus, des rires étouffés, des petits cris. Alzettu en aboyant faisait des aller-retour, l’engageant à le suivre, mais Antoine ne se retournait pas. Il savait qu'il ne faut jamais se retourner, sauf pour affronter les horribles, car alors, ils fuient à toutes jambes. Il avançait, toujours sifflant, et parvint enfin à la piève, et son sourire s'élargit lorsqu'il surprit - bien que tous fissent semblant de n'en rien faire, les regards étonnés.
Derrière lui une foule d'enfants avaient suivi son pas et ses trilles. C'était eux qui reverdiraient la piève, et l'on vit même la Rose se balancer doucement et rougir de plaisir.
 
Epilogue
Le monde est poli, ocre bleu. Larvé de toutes parts. Ceux d’en bas rampent comme des limaces. Leurs traces, qu'ils croient universelles, ne sont que suintements fécaux.
Les plus visqueux sont encensés, les autres titubent jusqu'à leur mort, seule égalité répertoriée.
Un zanzibar empapaouté racle les excédents de ciment sur les tommettes récupérées dans un vieil appartement. Il en revêt le sol du tombeau en construction ; le tombeau d'un "ami" avec qui il bouffait très souvent. Ça ne l'a pas empêché de se réjouir quand il a su qu'il avait le chantier. Il boit sa bière, rote, l'écho déchire le silence du cimetière. Il rigole de son exploit en se tapant sur le ventre.
Un passant presque vivant lui parle de la piève. Il demande où ça se trouve, il chie toujours dehors, pour économiser. Il demande s'il y a du gibier et des poissons, pour remplir ses congels et dire merde aux bouchers.
Le passant lui dessine le dédale de sentiers pour y accéder, puis s'évapore en fumée au-dessus des croix, vers les mouettes aux cris d'enfants.
Le porc endimanché monte à la piève avec son fusil, son chien con comme une bite molle, et du papier journal récupéré dans un bar pour se torcher.
Chaque fois qu'il tire sur un oiseau il ne récolte que des fientes, après des heures surréalistes, il trouve une Rose. Frustré de n'avoir rien à foutre au congel, il décide de déféquer sur la fleur magnifique.
Il se retrouve sodomisé par une vieille branche, dépecé, écartelé, jugé, noyé dans des lacs de sang impur. Il ne reste de lui qu'une oreille, et manque de bol, elle entend. Un chat en putréfaction qui a planté ses dents dedans, lui miaule des haïkus félins pour l'éternité.
La piève ça se mérite!

Federi Bernardini, Hubert Canonici, Dominique Giudicelli, Francesca Graziani, Olivier Jéhasse.


              



Dà leghje dinù

Quercus ilex - 20/04/2017

Le savoriste - 22/02/2017

La Madonne Sibilla - 29/01/2017

Le Patriote - 21/06/2016

Le reflet - 29/05/2016

La boîte à mutisme - 18/05/2016

La tour - 23/07/2015

Février 1769 - 16/06/2015

Vertige - 27/04/2015

A rivredda di Natale - 07/01/2015

Love kamikaze - 19/11/2014

Pointure 38 - 11/11/2014

Ses yeux noirs - 07/11/2014

L’enlèvement - 17/09/2014

Académique maraude - 12/09/2014

Polpa Vaccina - 08/09/2014

Le secret - 30/08/2014

Lettre de son moulin - 05/08/2014

Prédatrice - 01/08/2014

Bertrand - 17/06/2014

1 2 3

Negru | Rossu | Biancu | Ghjallu | Critica | Feuilleton




Anima Cappiata !

Torna altri rumpistacchi chì ci impuzzicanu incù i so testi, vulendu propiu esse letti per sperà ottene una qualunque gloria ch'elli ùn anu micca in a so vita viota è senza intaressu. Bon... forze chì ghje vera. Ma ci n'impippimu. È pò, a mi diciarete, bloghi litterarii, nant'à a tela, è sopra tuttu nant'à a tela corsa, ci n'hè ghjà à buzzeffa ! Tanti scrivanetti pumposi ! È bè tantu peghju ! O tantu megliu ! Hè solu una vitrina di più per fà scopre qualchi testi scritti, senza pritenzione, incù u core, incù e trippe, o incù e viscere chì vi cunveneranu...