Bloggu litterariu corsu

u 30 di Nuvembre 2013 - scrittu dà - lettu 115 volte

La mort d’Adrienne


Quand commence-t-on à mourir ? Cela dépend. Il y en a qui meurent plusieurs fois avant de mourir pour de vrai. Naturellement, ce n’est pas bien. Il devrait y avoir un signe.
Adrienne haussa les épaules. De plus en plus souvent, elle se faisait des réflexions saugrenues.

Parfois cependant, il s’agissait de choses sérieuses. Qui nierait que de se préoccuper de sa notice nécrologique ne soit pas sérieux ? Certes, si vous mourrez longtemps après ceux des membres de votre génération, il risque de ne plus rester grand monde à qui votre nom dira quelque chose. D’autant que, et c’est un fait qu’on pourrait qualifier de « société », les jeunes ne s’intéressent que très peu à la page nécrologique des journaux. Ni aux vieillards. Les jeunes prétendent que les vieux sentent « le vieux ».
Ils se ruent directement sur la page sportive.
Quant aux journaux, ils ne s’intéressent à la nécrologie que par cupidité. Ils la relèguent à la fin du journal, avant l’article qui relate la victoire d’un club de football. A la page nécrologique, on pleure ou, en tout cas, on compatit. A la page suivante, on se réjouit. C’est indécent.
La notice nécrologique a autant d’intérêt que le défunt lui-même. C’est le seul texte, si on le rédige soi-même, où on peut dire de soi tout le bien qu’on en pense. Discrètement, bien sûr. Il y des règles à observer. Un vocabulaire spécifique qu’on intègre à force d’en lire. Ce qui est drôle, quand on doit la rédiger soi-même – imaginons qu’on est le seul survivant de la famille et qu’on refuse qu’un étranger en soit le rédacteur – c’est qu’il faut penser à la date du décès qui doit figurer après que la date de la naissance a été précisée.
Adrienne Lenormand a l’honneur de vous annoncer le décès d’Adrienne Lenormand, dite Didi, née le 13/01/… à Farnière, décédée le…? Le lieu du décès, soit, on peut l’indiquer par avance, Adrienne qui peine à se déplacer dans son appartement risque peu de mourir ailleurs.
Quant à la date du décès, elle sait que c’est un faux problème. Elle sait que la notice sera rédigée par la préposée aux Pompes Funèbres qui connaitra fort bien la date du décès de sa cliente.

Pour Adrienne, c’est ainsi qu’elle se prénommait, la notice n’avait de sens que parce qu’elle l’obligeait à se souvenir. Se souvenir, c’était vivre une seconde fois et parfois, c’était vivre mieux que la première fois. De penser qu’elle pourrait souligner Adrienne Lenormand, dite « Didi » lui était particulièrement agréable. Didi, exprimait la partie la plus intime, la plus excitante de sa vie.
C’était d’abord l’amour que lui portaient les siens, c’était ses amours de femme, c’était penser à ses amants. A ceux qu’elle avait eus dans son lit ou dans le leur. A ceux qu’elle regrettait de n’avoir pu les y mettre.
Ces souvenirs-là étaient les plus douloureux à évoquer. On connait le scénario, on imagine les gestes, les mots, les sentiments, mais il y manque le sceau de l’authenticité.
L’appartement d’Adrienne était situé avenue Lebeau, au troisième étage d’une ancienne maison de maître. Trente ans plutôt, c’était ce que les agences immobilières définissaient « maison de standing ». Une concierge nettoyait les communs.
Aujourd’hui la conciergerie servait de remise à vélo pour les locataires du second étage, et de réserve pour le propriétaire du quatrième gauche. Il y entreposait des meubles dont, depuis quatre ans, il avait l’intention de se défaire au plus vite.
L’appartement, pour une personne seule, était grand. Trop peut être. Il était rempli de meubles dont chacun rappelait un évènement particulier ou un cohabitant différent. Adrienne avait été la compagne de deux veufs successifs dont elle aurait pu être la veuve si elle les avait épousés. Pour le reste, de leur vivant, elle avait connu d’autres hommes mais il ne s’agissait que d’amants passagers.
La femme d’ouvrage venait trois après-midi par semaine. Deux auraient suffi, Adrienne ne salissait pas beaucoup. Mais la troisième lui fournissait l’interlocutrice dont elle avait parfois besoin. Un visage qui secouait la tête pour approuver ou une voix qu’on devinait pleine d’intérêt.
- Non, c’est vrai, madame !

Le jour de son anniversaire, Adrienne eut soudain envie de retrouver les noms de ceux qui l’avaient connue.
Elle prit le répertoire téléphonique, petit cimetière de cuir, où elle avait au fil du temps consigné des noms et des adresses. Ou au contraire biffé le nom de ceux qui n’étaient plus. Parfois elle avait hésité. Était-il mort ou vivant ? Fallait-il raturer son nom ou pas encore ? Du coup, des gens décédés continuaient de vivre. Dans le répertoire d’Adrienne.
Adrienne avait été belle. Didi, de plus, avait eu du sex-appeal. Quand elle riait, même en toute innocence, les hommes auprès d’elles, l’auraient prise dans les bras. Mais cela ne se faisait plus depuis qu’ils étaient censés être des gens civilisés. Désormais, hormis dans les rêves érotiques, pour prendre une femme dans les bras, il y fallait une autorisation.
- Je regrette, il n’y a personne de ce nom ici. Quel numéro demandez-vous ?

Deux fois, elle eut une réponse identique. Après s’être fait une tasse de café, elle décida de recommencer. Au téléphone, une voix avait une résonnance que n’avaient pas les voix intérieures. Il fallait s’obstiner.
Bingo. Quelqu’un l’avait reconnue dès les premiers mots.
- Je ne me trompe pas. Vous êtes Didi ?
- Oui Jean. J’ai eu soudain envie d’avoir de vos nouvelles.
- Vous n’avez pas changé.
Il parlait sans doute de la voix d’Adrienne. Jean était veuf, il le dit dès le début de leur conversation. Il était heureux qu’elle l’ait appelé. Il n’avait plus beaucoup de rapport avec ses contemporains. Il leur aurait presque reproché d’être morts sans se soucier de lui.
Désormais quelqu’un se souciait d’Adrienne.

Chaque semaine, il posait la même question.
- Et vous Adrienne? Vous allez bien ?
Est-ce qu’il n’avait pas été son amant ? Pourquoi disait-il : "vous" ? Elle eut un moment de réflexion. Bien sûr que Jean avait été son amant. Un amant passionné.

Durant les quinze jours de leur liaison, ils se parlèrent peu mais ils firent l’amour tous les jours. Parfois plusieurs fois par jour. Il n’était jamais repu. Ils le faisaient par téléphone lorsqu’il se trouvait à l’étranger.
Ils jouissaient en même temps. Le téléphone peut être un aphrodisiaque, Adrienne se souvenait de l’appel d’un amant, des mots de tendresse échangés, pendant qu’un autre se servait d’elle.
Jean était trop amoureux. C’est la raison pour laquelle elle avait rompu. Elle n’avait songé qu’à l’équilibre mental de Jean. Parfois, c’est lui porter beaucoup d’affection que de vouloir faire un ami de son amant. Hélas, peu d’hommes le comprennent.
- Tu vis seule ?
- Oui.
- Tout à fait seule ?
- Une femme de ménage vient trois fois par semaine. Elle fait mes courses.
La voix de Jean s’était faite plus ferme.
- Je viendrai te voir dès que je le pourrai. Pour le moment, j’ai quelques ennuis de santé. Je peux, dis ?
- Oui.
- Je vais raccrocher. Ton numéro de téléphone n’a pas changé ?
Il toussait, et il avait raccroché.
Elle aurait raccroché elle-même. C’était trop d’émotions à la fois.

Le lendemain, il était quatre heures à peu près, elle était assise auprès du téléphone. Puisque c’est elle qui l’avait appelé la veille, elle pouvait très bien le faire aujourd’hui. Certaines timidités, certaines pudeurs, n’entrainent que des regrets. Elle résista à la tentation. Quand le téléphone sonna, ce fut une explosion de joie dans sa poitrine. Elle avait quinze ans, pas davantage, lorsqu’elle ressentit pour la première fois ce qu’elle ressentait avec tant de vigueur.
- C’est toi, Didi ?
Qui d’autre. Les hommes sont des enfants.
- Tu es sortie, aujourd’hui ?
Ensuite il lui demanda si sa femme de ménage était venue. Ils parlèrent un peu de la pluie puis, avant de raccrocher,
- J’ai beaucoup pensé à toi, tu sais. Je t’appellerai demain. Ca ne te dérange pas, au moins.
Il y eut un silence. Aucun d’entre eux ne savait s’il devait attendre que l’autre raccrochât le premier. Ce fut Didi. Privilège de femme.

A quatre heures pile, le lendemain, le téléphone sonna. Durant trois semaines, à quatre heures, le téléphone sonnait. Une fois seulement, Adrienne qui venait de la salle de bains en trainant les pieds parut agacée. Mais quand elle saisit le cornet, l’agacement avait disparu.
- J’étais dans la cuisine.
- Tu te souviens de Bernard? J’ai retrouvé sa photo.
Un autre jour, il lui demanda ce qu’elle avait mangé. Elle le lui dit ; C’est elle qui raconta que deux ans auparavant, elle avait forcé Pierre à entreprendre une croisière sur le Nil.
- Ce devait être merveilleux. Vous avez vu les pyramides ?
Pierre ne s’en était pas remis, un virus probablement. Il mourut deux mois plus tard.
Un autre jour encore, Jean évoqua le caractère amoureux de leur relation de jadis.
- Tu te souviens ?
Elle se souvenait mais pas de lui seul. Ses amis, ses amants formaient une galerie d’hommes souriants à qui elle portait de la reconnaissance. Ils lui avaient fait la joie de l’aimer. Mais Jean avait le mérite de vivre, et de lui téléphoner tous les jours. Et d’occuper ses pensées durant le reste du jour.
- Tu es bête, se dit-elle. Tu ne vas pas me dire que tu deviens amoureuse de Jean dont tu ne sais même pas à quoi il ressemble.
Elle devenait amoureuse de Jean. Elle ne savait pas si elle souhaitait qu’il vienne la voir ou non. Voir la vieille femme au visage fripé qu’elle était devenue ? Son corps déformé.
Si ce n’était pas de l’amour, qu’est-ce que c’était ? Son cerveau avait conservé toute sa vivacité. Et cette impatience qui la poussait à vouloir tout, tout de suite. Didi était là à nouveau.
Ce fut ainsi durant trois semaines. Ils parlaient de tout et de rien comme on dit. Plutôt de rien mais ce rien avait de l’importance même s’ils ne se souvenaient plus une heure plus tard de ce qu’ils s’étaient dits.

Lorsqu’à quatre heures ce jour-là il n’y eut pas d’appel téléphonique, elle vérifia la tonalité de l’appareil. Le téléphone fonctionnait normalement. Jean était en retard.
Il n’y avait pas de raison de s’inquiéter et de l’appeler. Ni plus tard dans la soirée. S’il ne téléphonait pas, c’est qu’il y avait une raison qu’il lui expliquerait le lendemain.
Le lendemain il n’y eut pas d’appel non plus. Ni le surlendemain. Ce qu’on ignore n’est pas certain, pensa-t-elle. Adrienne avait grignoté, elle n’avait pas faim. Elle alla se coucher avant la fin de l’émission qu’elle suivait tous les soirs à la télévision. Cela avait été une triste journée. Il n’avait pas cessé de pleuvoir. On comprend qu’il y a des jours où on n’a pas envie de se lever. C’est ça : vieillir ?

Il n’y eut personne à ses funérailles. A l’exception de sa femme de ménage. Il n’y eut pas d’annonce à la page nécrologique du journal. Elle avait omis de le demander lorsqu’elle avait choisi sa maison de pompes funèbres.


              



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