Bloggu litterariu corsu

u 20 di Dicembre 2013 - scrittu dà - lettu 736 volte

La deuxième mort de Jésus


L’idée m’était venue d’écrire un texte sur Judas. Sa personnalité m’avait toujours fasciné, il avait été le plus déterminant des apôtres. Sans lui rien de ce que nous vénérons, rien de notre culture et de notre civilisation, rien de ce qui est notre histoire, rien n’aurait été. C’eût été mieux ? Qui le sait ?
Ce serait une pièce de théâtre. La vie sur un plateau de théâtre vous renvoie à la vôtre et fait de toute une salle un seul spectateur. Un seul acteur.
Il y aura Marie-Madeleine bien sûr. En revanche Myriam, celle dont on ne parle jamais, l’amie de Judas, s’éprendra peu à peu de Jésus l’homme de pouvoir, l’homme en vue. Celui dont chacun des propos, même le plus trivial, suscite le débat et la controverse. N’est-ce pas une raison suffisante pour que le Magistère souhaite sa mort ?
 
Judas a été l’instrument du Pouvoir. Il accomplira son destin. Jésus accomplira le sien. Et le peuple de Judas, c’était aussi celui de Jésus, accomplira celui qui lui était dévolu de toujours.
En réalité, le thème de la pièce ne sera pas celui-là.
Judas tuera Jésus par jalousie. Comme un homme trompé le ferait dans une banale histoire de coucherie. Mais comme tous les faibles qui n’osent pas regarder leur vérité en face, il se voudra un juste et donnera à son acte un motif politique.
Les trente deniers ont été à la fois le déclencheur de la nouvelle histoire du peuple juif et le moteur de la déification de Jésus. Ce rôle terrible et grandiose, c’est à lui, Judas, qu’il sera donné de l’écrire. Pour ce qui n’était qu’une histoire de fesses.
 Dans la pièce, Jésus ressemblera à un bel éphèbe tout juste bon à se regarder dans un miroir. Narcissique, c’est ça ! Peut-être souhaite-t-il vraiment sa propre mort ? Aux yeux de l’Univers elle projetterait de lui cette haute image qu’il a de sa personne.
Dans une histoire vieille de plusieurs milliards d’années, depuis qu’un poisson minuscule a été rejeté sur une grève, des années bien plus extraordinaires que ce court épisode de l’histoire des hommes, il a suffi d’un banal fait divers, la mort d’un juif, pour que l’Histoire avec un grand H cette fois, prenne un nouveau cours.
 - Tu comprends, Jean ?
Je m’exaltais de plus en plus.
 - Et quel rôle pour Judas ! Tu comprends Jean ?
Jean était un homme qui comprenait tout mais n’était jamais sûr de rien. Les objections lui tenaient lieu d’arguments. Il me regardait effrayé. Il dit :
 - Le rôle de Judas apparaitra plus grand que celui de Jésus. C’est impossible. N’oublie pas l’opinion de millions et de millions d’êtres humains. Ceux qui sont morts pour lui et tous ceux qui se sont efforcés de vivre à son image. Le public n’acceptera pas le sens que tu veux donner à ta pièce.
 - C’est moi qui tiendrai le rôle de Judas.
Je travaillais avec Jean depuis trois ans environ. Ensemble, nous avions monté deux spectacles qui ont eu du succès auprès d’un public plus exigeant que celui qu’on rencontre en général. Je ne peux pas écrire des choses simples.
 Avant l’intrigue proprement dite, j’imagine les personnages, et parmi eux celui dont la vie modifiera celle des autres. Parfois, en cours d’écriture, je m’aperçois que ce n’est pas le personnage prévu qui est le personnage clef de la pièce mais un autre que la pièce révèle. La pièce prend alors un sens différent.
Parfois, je me demande qui est l’auteur d’une pièce. Le personnage ou moi ? Il me semble que je découvre l’intrigue en même temps que lui. Comment exprimer mon ivresse quand il se met à parler en moi pour la première fois.
Judas, je voulais que ce soit moi qui le joue, je savais que je lui donnerais une image qui frapperait les esprits. Pour Jésus j’en destinais le rôle à Julien, mon ami et mon double, un double opposé.
 Il a les traits d’une fille de photo de mode, le corps triangulaire, mince de hanche et large d’épaules, la chevelure blonde à peine ondulée, bref il est beau de cette beauté fragile que l’âge, très vite, recouvrira de graisse.
 Moi, j’ai le visage aigu, et je suis plutôt maigre que mince. Ce sont mes yeux, m’a-t-on dit, qui font mon charme. Ils donnent à mon visage cette ombre de mystère qui intrigue et qui parfois effraye mais ne laisse pas indifférent. Hélène, ma compagne, prétend que je joue un rôle, c’est normal pour un homme de théâtre, celui du beau ténébreux.
 Après avoir fait l’amour, les yeux fermés, du doigt elle caresse comme si elle les dessinait, les traits anguleux de mon visage et la courbe de mes lèvres. J’aime la sensation que ces caresses me procurent.
Hélène tiendrait le rôle de Myriam, la compagne de Judas. Celui de Marie-Madeleine, la prostituée amoureuse de celui à qui elle lave les pieds, et qu’elle réconforte quand il est fatigué ou qu’il doute de lui-même, je le destinais à Simone, la femme de Jean. Jean assurerait la mise en scène.
Les évènements seraient ceux qui ont précédé de peu la crucifixion de Jésus mais le premier acte serait celui du jour de la crucifixion. Et la première scène du premier acte se passerait le soir, juste avant la nuit, quand il ne reste au pied de la croix que Marie-Madeleine, le visage enfoui dans un foulard et, autour, quelques gardes dont la torche est en train de s’éteindre.
Il fait noir quelques instants puis à gauche de la scène, sous l’éclat de la lune, avant que le jour ne se lève, on voit Jésus serrer Myriam dans ses bras. A droite, on reconnait la silhouette de Judas.
Maintenant, le plateau est entièrement éclairé, c’est une journée chaude de Palestine. Jésus et ses disciples occupent une grande partie de la scène tandis que des paysans et des commerçants les regardent.
Jésus parle à ses disciples, il a le geste ample du discoureur professionnel qui prend tout le monde à témoin. Judas, au fond de la scène est auprès d’un rabbi qui lui tient le bras. La mécanique prévue est en marche.
Le petit théâtre de soixante places ou nous jouions était plein tous les soirs depuis quinze jours. Jean était ravi. Au début il avait manifesté quelques craintes quant au scénario. Jean est un consensuel. Il a peur de blesser les convictions, elles sont toutes honorables, prétend-il, mais le succès de la pièce aidant, il estimait qu’il fallait bousculer les idées reçues.
Julien lui aussi paraissait transformé. Au fur et à mesure que le spectacle suscitait l’intérêt du public, il prenait de l’assurance et j’avais le sentiment qu’il ne récitait pas un rôle. Les répliques que je lui avais écrites lui venaient naturellement. C’était un Christ plus vrai que nature. Hélène de son côté ne le regardait plus comme avant.
Tandis que le succès de la pièce se prolongeait, je n’aimais pas l’intérêt que désormais Hélène semblait porter à Julien. C’est ridicule à dire, je regrettais le rôle que je lui avais dessiné. C’est avec une vigueur plus grande que je jouais le mien, celui du Judas qui vend son frère pour répondre aux vœux du destin mais dont la mort le débarrasserait d’un rival.
Est-ce que dans la réalité, les choses s’étaient passées comme je le disais ? Deux histoires différentes greffées sur une histoire de coucherie. Deux histoires parallèles, l’une sordide et l’autre édifiante et terrible, qui marquent des peuples innocents durant des siècles ?
Je me suis demandé si je n’aurais pas dû modifier le scénario ? C’est sa disparition après la crucifixion qui propulse Jésus vers l’éternité. J’aurais pu insister sur sa disparition. Qu’est ce qui prouve son élévation ? Qu’est ce qui prouve qu’il a eu les jambes brisées même si les hanches sont affaissées ? Qu’est ce qui prouve que l’assertion de témoins selon lesquels il aurait été vu en Asie est fausse ?
Jean était littéralement tétanisé par mes propos.
 - Tu es fou. Modifier la pièce en cours de représentations.
 - Les spectateurs ne viennent pas voir la pièce deux fois. Ils ne s’en apercevront pas. Et puis, quel exploit littéraire et dramatique !
 - Mais pourquoi ?
 - Je crois, Jean, que je suis passé à côté du vrai thème de la confrontation entre Jésus et Judas. C’est Judas qui devrait être l’homme vénéré et, pour ceux qui croient en lui, le Fils de Dieu.
Jean était étourdi.
- Tu es fatigué. Je l’ai toujours dit : écrire un grand rôle, et le tenir soi-même, soir après soir, ce n’est pas tenable.
Après une représentation, ce devait être au bout de deux mois, je m’apprêtais à ramener Hélène chez elle.
- Je suis fatiguée.
- Tu ne veux pas que je te ramène ?
- C’est pour toi que je dis ça. J’ai une migraine atroce.
Ce soir là, je suis rentré chez moi, Hélène n’a rien fait pour me retenir, et j’ai su que je haïssais Julien.
La pièce se terminait dans le même décor que celui de la première scène mais c’est Myriam, cette fois, qui se trouvait au pied de la croix dans la pénombre, les yeux levés vers Jésus qui gémissait. Les deux larrons ne s’y trouvaient plus ni les gardes. A droite du plateau, sous un halo de lumière, Judas contemplait Myriam. Il avait dans la main une bourse ouverte d’où tombaient des deniers. Je savais que cette scène prêterait à équivoque.
Non ! Il ne l’avait pas dénoncé et condamné à mort pour de l’argent mais parce que Myriam commençait à l’aimer et partageait avec lui les secrets et les fantasmes de nos exaltations sexuelles. Les obscénités qui nous brûlaient n’étaient plus que les gestes ordinaires des accouplements ordinaires.
Marie-Madeleine aimait Jésus, soit, mais Simone, l’épouse de Jean, ne devrait-elle pas aimer Julien? L’homme aux idées toutes faites. Blanches ou noires. Celui qui pérorait en disant que l’amour d’un couple tient à sa volonté d’être un couple qui s’est promis fidélité. Qu’il mérite le déshonneur, la mort peut-être, celui qui a manqué à son serment.
Un soir, après la représentation, j’ai dit à Simone.
 - Il me semble que tu ne mets pas beaucoup de conviction dans ton rôle. Ca ne crève pas les yeux que tu aimes Jésus qui est en train de crever, lui.
Je m’étais tourné vers Jean.
 - J’ai peut-être peur de me mettre en avant au détriment d’Hélène.
 - C’est de Myriam qu’il s’agit, pas d’Hélène. C’est toi, Marie-Madeleine, qui aime Jésus. Plus que ne l’aime sa mère. Il t’importe peu que Jésus s’amourache de Myriam, c’est l’amour que tu lui portes qui compte. Plus que tout. Aime le fort !
J’ai ajouté avec ce rire gras que je déteste :
 - Il n’est pas beau, Julien ? Combien de spectatrices aimeraient l’avoir dans leur lit.
Jean m’approuvait de la tête.
A la manière dont Simone jouait son rôle depuis lors, je devinais que le regard qu’elle portait sur Julien n’était plus seulement celui d’une partenaire.
C’était la première fois qu’un de nos spectacles durait aussi longtemps. Le bouche à oreille fonctionnait remarquablement et, plus extraordinaire encore, la Télévision avait envoyé un cameraman pour nous filmer. En réalité c’est Julien qu’il voulait avoir et Julien ne se sentait plus. Il était désormais le plus grand.
Peu de temps auparavant j’avais vu Hélène et Julien sortir d’une maison de rendez-vous. A proximité du théâtre, située dans une rue étroite, la façade anonyme, elle n’était connue que des fonctionnaires ou des employés du quartier qui s’y rendaient avec une collègue durant l’heure du déjeuner. J’y avais parfois emmené des conquêtes pour une coucherie rapide.
D’Hélène, je jouissais de ce qu’elle me donnait mais ce n’étaient que des gestes convenus qui nous soulageaient. Je devinais que ce n’est pas à moi qu’elle s’offrait mais à Julien.
Au théâtre, entre Simone et elle, la tension augmentait imperceptiblement tous les jours. Une rivalité s’installait. Les mots leur venaient du ventre. Julien comme un mannequin qui déclame allait de l’une à l’autre, leur donnait la réplique et souriait avec la fatuité d’un séducteur sûr de lui.
Je m’étonnais que Jean ne s’aperçoive de rien. Que fallait-il faire pour qu’il ouvre les yeux ? A moi, il me semblait que le théâtre tout entier était l’écho des amours de ce trio obscène. Que tout le monde riait, que c’était un vaudeville, et que seul le texte que je leur avais écrit leur donnait cette dimension singulière, celle d’hommes et de femmes ordinaires soudain désignés par le destin.
Lorsqu’après les répétitions de l’après-midi, Simone et Julien partaient ensemble, je les suivais discrètement. Si j’avais pu, je les aurais guidés moi-même vers la maison de rendez-vous mais cela n’avait pas été nécessaire. Ils semblaient la connaître aussi bien que moi.
Un jour qu’après la répétition Julien et Simone quittaient le théâtre, j’ai vu Jean qu’un billet anonyme avait averti qui les suivait et pénétrait derrière eux dans la maison de rendez-vous. Il y eut des coups de feu, et j’ai appris que Jean avait tiré à plusieurs reprises en criant : Judas, tu n’es qu’un Judas tandis que Julien tombait sur le dos, les mains ouvertes, et les bras en croix.


              



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