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u 29 di Maghju 2015 - scrittu dà - lettu 531 volte

Je l'ai connu

Version définitive


Peinture de Francis Bacon.
Peinture de Francis Bacon.
Raymun Laïgelir n’était pas un fasciste.
Je sais, ça peut paraître surprenant de le dire ainsi, surtout après ce qu’il s’est passé, après ces dix années épouvantables de chaos et d’horreurs, mais moi qui l’ai très bien connu, bien avant qu’il ne devienne Premier ministre, je peux vous le garantir.
J’étais son ami, figurez-vous. Enfin, si tant est que l’on puisse être ami avec ce taré qui détestait le monde entier, à commencer par sa propre personne. Il m’exécrait d’autant plus que j’étais coupable de lui être sympathique. Il abhorrait la sympathie, comme il abhorrait tout sentiment.
Tout avait commencé à la fac, où il faisait des études de psychiatrie. Il parait que les cordonniers sont les plus mal chaussés ; dans son cas, ça n’a jamais été aussi vrai. Dire que cet homme était un grand malade mental est un doux euphémisme. Je ne sais même pas s’il existe un nom pour qualifier ce mal dont il souffrait.
Je le revois encore, tout de noir vêtu – il n’a jamais porté d’autre couleur – qui hantait les couloirs de l’université à distiller son venin, à ruminer son mal-être. Il parlait peu, seulement quand c’était vraiment nécessaire, et ne souriait jamais. Malgré sa maigreur quasi maladive, il suscitait la peur avec ses faux-airs de vampire. Il était, je m’en souviens, un excellent élève. Il retenait absolument tout de ses cours qu’il recrachait à chaque examen avec la froideur et l’indifférence d’un robot.
Une fois ses diplômes en poche, Laïgelir est devenu professeur, enseignant en psychiatrie. Je me suis toujours demandé comment un misanthrope pareil avait pu choisir la voie de l’enseignement et du partage des connaissances, mais je suppose qu’il avait ses motivations. Avait-il seulement déjà un grand projet ? Ça ne m’aurait étonné qu’à moitié, tant l’homme était calculateur.
Ses étudiants, à peine plus jeunes que lui, se rappellent très nettement d’un homme austère, dépourvu de pédagogie, qui donnait son cours de façon mécanique, sans passion ni empathie. Le soir venu, il passait des heures solitaires à son bureau, à écrire dans ses carnets confidentiels et rébarbatifs toute sa haine de l’humanité, de la faiblesse et de la chair.
Cela dura quelques années. Puis il y eut Amelia.
 
Ce fut le tournant de sa vie, bien plus que tout le reste. Elle était son étudiante, de dix ans sa cadette et souffrait d’une forme grave de dépression nerveuse chronique, de celles qui rendent en permanence la mort préférable à la vie. Nul ne sait par quel hasard elle parvint dans sa classe, ni quelle alchimie naquit dans son cerveau détraqué, mais ce fut l’inexplicable coup de foudre. Il haïssait le monde entier. Elle se haïssait.
Pour Raymond, c’était une catastrophe. Lui qui avait passé des années à mépriser les émotions, les pensées inutiles et l’animalité de l’homme, lui qui détestait les besoins naturels jusqu’au fait de transpirer ou d’uriner, se retrouvait pris à son propre piège, réduit à n’être qu’un homme ordinaire soumis à une passion ordinaire.
Ce fut à la fois le meilleur et le pire moment de sa vie. L’attirance était réciproque, mais il ne voulait pas céder. Il en haïssait Amelia au moins autant qu’il l’aimait. Il découvrait avec horreur qu’il n’était pas insensible, que son inconscient s’acharnait à le détruire par le biais de cette jeune fille qui lui ressemblait beaucoup trop.
Ils finirent par officialiser leur couple. J’ignore s’ils se touchèrent, car Raymond avait les sécrétions corporelles en horreur, et Amelia n’était pas demandeuse. Ils passèrent leurs heures à parler philosophie, désespoir, mal-être, sentiment de supériorité et pulsions meurtrières. Ils vécurent quelque chose qui ressemblait presque à une forme horriblement défigurée d’un bonheur perverti par une souffrance sans motif. Ils s’attelèrent à l’écriture d’un manifeste odieux destiné à prôner la mort pour la mort. Raymond se mit à croire qu’il leur était possible de construire ensemble un avenir lumineux de ténèbres et de destruction.
Un soir cependant, tout bascula. Amelia, arrivée au paroxysme de ce qu’elle pouvait supporter, avait choisi d’embrasser son reflet en se jetant dans les eaux polluées du fleuve. Elle avait 25 ans.
 
Dès lors, Laïgelir, inconsolable, perdit le peu de passion qui lui restait. Il se jura de quitter le terrain idéologique pour la vie concrète qu’il abhorrait tant. Il lui fallait frapper.
Deux mois après le décès d’Amelia, Laïgelir adhéra au Parti Hégémoniste d’Ibzig, dont la représentation sur l’échiquier politique était alors négligeable. Peu de temps suffirent à ce génie des tourments pour s’en emparer pour y accomplir un travail sans relâche qui transforma radicalement un groupuscule minable en mouvement politique incontournable.
Ibzig était un crétin sans vision qui avait du charisme. Laïgelir un intellectuel agoraphobe obsédé par son mépris pour le genre humain. Le premier eut juste assez d’intelligence pour comprendre qu’il était dans son intérêt de s’abandonner au second, lequel parvint à se vouer corps et âme à une démagogie qu’il vomissait, pour faire de son intelligence un extraordinaire instrument de conquête du pouvoir.
 
Quelques années plus tard, une grave crise politique discrédita le pouvoir, englué dans un scandale d’élections truquées sur fond de magouilles financières. L’occasion idéale. Poussé par Laïgelir, Ibzig joua son va-tout. Ibzig parlait bien, Ibzig parlait fort. Il était le seul à dire tout ce que le peuple voulait entendre, à le convaincre d’être l’unique rempart. Il incarnait le changement face à une élite vieillotte et corrompue. Le peuple le suivit en majorité, et lui donna le pouvoir. Ce n’était pas plus compliqué. Une fois à la tête de l’Etat, il confisqua le peu de démocratie qui subsistait, sous les applaudissements de cette majorité qui ne comprenait rien, et pour détourner l’attention, s’en prit aux boucs-émissaires traditionnels. C’était si facile.
Laïgelir pourtant, malgré ses succès, restait sur sa faim inextinguible. Premier ministre, il usait de toute son influence pour durcir le régime et multiplier les exactions. Aiguillé par sa haine, il tissait son œuvre pour la ruine universelle. C’était son seul but, car il méprisait le pouvoir, les honneurs et l’argent. Nul ne trouvait grâce à ses yeux. Ibzig était un imbécile, le chef de la Milice un pourri, le ministre de l’Intérieur un ivrogne, le vice-président du Conseil un faible, et le Chancelier un ahuri. Il rêvait en secret du moment où tous ces idiots verraient leur empire s’effondrer dans un océan de pleurs et de désolation qui emporterait l’humanité. Pour ce faire, il lui importait de franchir les frontières de son pays. Avec calcul et minutie, il préparait la guerre. Il espérait qu’elle fût mondiale. Il plaçait ses pions, manœuvrait, provoquait. Tout était prêt pour le sombre triomphe du sang et de la fureur.
 
Cela n’eut jamais lieu. Le peuple se révolta, le régime s’effondra. En quelques jours, tout fut balayé. Ibzig et quelques autres furent tués. Quelques-uns parvinrent à fuir. Le reste fut capturé. Laïgelir était de ceux-là.
À son procès, il fit preuve d’une dignité glaciale et d’un mutisme obstiné qui incommoda jusqu’au plus flegmatique de ses juges. Il ne chercha ni à se défendre, ni à se justifier. Il était demeuré si impressionnant que nul n’osait se risquer à croiser encore le regard noir de cet homme le plus détesté du pays qui poursuivait désespérément un songe apocalyptique.
Il fut condamné à mort. La sentence, inévitable, ne parvint même pas à déchirer le masque d’impassibilité de ce grand fauve emprisonné qui n’avait toujours pas cessé d’adresser ses malédictions à ce monde qu’il honnissait.
 
Il fut exécuté au petit matin, quelques jours plus tard. Sans un mot de compassion pour les deux autres que le tribunal avait également condamnés à la peine capitale, il s’était avancé avec beaucoup de fierté jusqu’au lieu de son supplice. La mort ne l’effrayait pas. Il l’appelait au contraire comme une délivrance.       
Pourtant, ce n’était pas sans regrets qu’il partait. Sa conscience le martyrisait en silence de n’avoir rien pu faire pour mettre fin à ce cloaque répugnant et pestilentiel qui continuerait d’exister bien après lui. Il avait échoué. En cela, il n’avait été qu’un vulgaire humain.
Et puis, ce noir regret majeur, celui de n’avoir même pas réussi à annihiler cette infime part d’humanité de son être qui l’avait rangé au rang des schizophrènes, et qu’il avait combattu durant quarante-neuf ans avec obstination sans jamais la vaincre totalement.
Raymun Laïgelir, c’était moi.


              



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