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u 17 d'Utrovi 2013 - scrittu dà - lettu 244 volte

Elephas memoris


Elephas memoris
Ce matin du 18 novembre, à 09h36, heure locale, Elephas entra dans sa cent-unième année d’existence.
C’était un jour comme un autre, aux odeurs de pin et d’ambre teintés de rosée, et le soleil qui s’élevait au-dessus de la cime des arbres faisait émerger en Elephas nombre de souvenirs associés. Celui de la naissance de Uatep, sa première fille, lorsqu’à la fin d’une longue nuit d’orage sa compagne avait enfin accouché, et qu’après avoir lavé l’enfant sous la dernière averse il l’eut présenté au soleil levant, s’imposa cependant avec plus de force.
Uatep, aujourd’hui âgée de quatre-vingt-quatre ans, observait son père depuis la hutte centrale du village, dont elle était la matriarche. Il lui adressa un signe, auquel elle répondit par un hochement de tête, puis il se dirigea vers la rivière pour y faire ses ablutions.
Le niveau de l’eau était plus haut que la veille, le courant plus fort, et elle semblait moins fraîche. Lorsqu’il y plongea les pieds, il goûta avec délice la sensation que lui procurait ce passage entre deux états différents de la matière. La texture des galets et des rochers, rugueuse et douce à la fois, lui massait la plante des pieds de la meilleure façon possible. Il plia les feuilles de menthe sauvage qu’il avait ramassées et s’en frotta les dents consciencieusement, n’oubliant pas les interstices les plus inaccessibles, et se rinça la bouche. Ensuite, il se leva et s’avança dans le cours d’eau en s’aspergeant les jambes, les bras, puis le torse, la nuque et enfin le visage. Il se frictionna le corps énergiquement, d’abord du plat des paumes, puis avec un galet bien plat et bien lisse. Lorsqu’il eut fini, il s’accorda un bain et nagea contre le courant quelques minutes avant de ressortir.
Elephas revint vers le village, conscient que tout le monde l’attendait. C’était comme pour un mariage, sauf que normalement c’est la femme que l’on attend. Les villageois étaient rassemblés devant la hutte de Uatep, autour du Toth/EM, trépignant d’impatience, et un murmure d’approbation s’éleva à l’arrivée du vieil homme. Etant le premier de la tribu à devoir se rendre au Memorial, nul n’avait assisté à un départ comme celui-ci. Et visiblement, Uatep ne se souciait pas de leur ignorance, toute aux pensées que lui inspirait ce moment. Le Toth/EM se mit même à vibrer avant qu’Elephas ne les ait rejoints – certains n’avaient jamais été doués pour les adieux, et préféraient écourter la cérémonie plutôt que s’abandonner dans une fontaine de larmes inutiles. Ce à quoi Elephas pensa qu’il avait effectivement assez plu la nuit précédente, et qu’il n’était pas besoin d’en rajouter. Sa petite blague intime le fit sourire, ce qui en déconcerta plus d’un en face de lui, les autres s’imaginant qu’il était tout à fait préparé à ce qui l’attendait, et que la sérénité l’enveloppait donc de son filet protecteur et bienfaisant.
Elephas écarta les bras tout en s’inclinant vers l’avant, embrassant tous les villageois dans ce geste. Il se trouvait qu’il n’était pas non plus spécialement doué pour les adieux, et il n’avait préparé aucun discours. A ses oreilles, son petit discours résonna de notes creuses :
– Merci d’être tous là pour me soutenir, vous ma famille, mes amis, que j’ai vu grandir et qui m’ont vu vieillir. J’ai partagé tant de souvenirs avec vous, bons ou déchirants, saints ou mauvais, et il va maintenant me falloir les rendre. Aujourd’hui, j’arrive au bout du chemin. Il m’en reste très peu à parcourir. Et ce sera sans vous, je crains, car ici les nôtres se séparent.
Le silence qui s’ensuivit lui fit presque regretter d’avoir pris la parole. Il n’avait jamais été doué pour les discours. Tout est tellement plus simple lorsqu’il suffit de ne rien dire ! Puis Uatep rompit cet instant de solitude :
– Nous ne te reverrons plus, alors ? lui demanda-t-elle, emprunte de tristesse.
– Dans quelques jours, si.
Il lui caressa la joue.
– Lorsque j’aurais atteint le Memorial vous aurez peut-être l’occasion de me partager, beaucoup plus que nous ne l’avons fait jusqu’alors.
– Mais cela ne durera pas.
– Je sais. Un jour viendra ton tour, et nous nous retrouverons dans la multitude.
Il soupira, leva la tête vers le ciel, et vit que le soleil était déjà haut. Il fit comprendre qu’il devait partir.
Les villageois lui firent leurs adieux. Une foule d’enfants plus ou moins âgés se pressa contre lui, le cajolèrent puis lui donnèrent des tapes sur les cuisses et les flancs pour le faire s’en aller.
– Que Toth t’EM/porte, grand-père ! lui dit Ran, l’un de ses nombreux petits-fils.
– Toth ne m’EM/portera pas cette fois-ci : c’est moi qui me porte à lui, avec mes propres pieds.
– C’est idiot : on a un Toth/EM ! Tu pourrais y être en un clin d’œil.
Elephas sourit : Ran aurait le temps de comprendre que tous les chemins ne mènent pas jusqu’à Toth. Il l’embrassa sur le front, le laissant à ses questionnements, et tourna les talons pour s’éloigner d’un pas alerte. Plus vite il partirait, mieux ce serait pour tout le monde. C’est ainsi qu’il franchit les limites du village, pressé mais la tête haute et le buste droit, présentant son dos aux tipis.
 
 
Il n’avait jamais quitté son village ainsi. Du moins, il n’avait jamais quitté le village ainsi. Il n’y vivait que depuis l’âge de douze ans. Avant cela, il avait grandi à Paris. Enfin, plutôt dans la banlieue. Il était né en l’an de disgrâce 1999, un mois et demi avant le nouveau millénaire, chose que ne lui avait jamais pardonné sa mère – qui avait espéré pouvoir retarder le plus longtemps possible l’accouchement pour bénéficier d’une aide-cadeau substantielle que l’Etat offrait à tout bébé né le 01 janvier. Elle avait également reproché à son père de ne pas avoir su attendre un petit peu plus longtemps pour la prendre sur la banquette arrière de sa voiture d’étudiant. Et aussi le fait qu’il s’était dégonflé peu avant la naissance pour se tirer avec une femme de seize ans son aînée. Si bien que elle, lycéenne, avait dû stopper à quelques encablures du baccalauréat pour s’occuper du gamin. Il avait toujours détesté qu’elle l’appelle « le gamin » d’ailleurs. Il avait un prénom, mais elle ne s’en servait que lorsque son humeur était au beau fixe, c’est-à-dire tous les trente-six du mois. Kevin, il s’appelait – à l’époque. Si sa mémoire ne lui jouait pas un tour… Mais il en était presque sûr : il avait une très bonne mémoire pour son âge.
Il se rappelait son enfance au goût de moisi, entre l’école qu’il détestait et une mère alcoolique et suicidaire, qu’aujourd’hui encore il soupçonnait de s’être prostituée pour renflouer les caisses du foyer. Il se rappelait son quartier, la cité où évoluaient dealers et honnêtes travailleurs, chômeurs et petites frappes, jolies jeunes filles, vieilles mamas, petits gars coincés et grands « m’as-tu vu », blacks, blancs, beurs, qui évoluaient – ou pas – comme des fourmis dans une fourmilière. Il pensait que tous, malgré leurs différences et leurs désaccords, formaient une grande famille. Mais lorsque sa mère avait été embarquée par la police, les voisins n’avaient pas bougé le petit doigt. C’était Mister Tee, le dealer, qui l’avait caché des services de la DDASS, et prit sous son aile. C’était Samoa, la fille de ce dernier, qui lui avait servi de sœur. Le Kevin de l’époque était persuadé alors que son enfance était heureuse comparé à ce qui l’attendait : on lui promettait pour son avenir d’être chômeur et junkie dans une banlieue pourrie, avec une Terre en plein réchauffement climatique et des catastrophes de plus en plus violentes, sans parler des menaces terroristes. Et même si les plus optimistes prédisaient que le bouleversement du climat ou al-quaïda allaient détruire le monde moderne et par là-même remettre tous les compteurs à zéro, donnant une deuxième chance, un second départ à tout le monde – tous les survivants – ainsi qu’à lui, il était persuadé que cela ne serait pas suffisant. Ou plutôt, il n’était pas assez optimiste pour l’imaginer. Non, il aurait fallu quelque chose de beaucoup plus puissant, de beaucoup plus fort pour tout niveler ainsi et permettre à Kevin de se remettre debout. Alors il profitait de ses derniers instants de jeunesse en attendant la sentence.
Et puis Toth arriva.
 
 
Elephas redécouvrait les environs. Il lui était arrivé à l’occasion de s’éloigner assez loin, que ce soit pour chasser ou pour compter fleurette à ses amantes. Il ne chassait plus, et ses amantes pouvaient se compter dorénavant sur un doigt. Il lui prenait, beaucoup plus rarement, d’aller à la recherche d’artefacts et de ruines de l’ancienne civilisation humaine. Ces arpents et ces arpents de terrains couverts de béton et de macadam qui faisaient auparavant l’apologie de la décadence, ces carcasses de véhicules abandonnés et inutilisables, ces maisons, ces immeubles, ces tours ruinées, sentant la poussière, le verre et le métal, ces usines et ces centrales, ces poteaux électriques, ces clôtures. Elephas ne s’était jamais expliqué comment elles avaient pu disparaître, purement et simplement, du jour au lendemain. Désormais, et depuis maintenant plus de quatre-vingt ans, il n’y avait plus aucune trace de leur ancienne vie. A la place poussaient arbres et arbustes, sous lesquelles s’épanouissaient des herbes folles. Les anciennes prairies d’exploitation agricole reprenaient du poil de la bête, et la forêt gagnait chaque année du terrain. On y trouvait encore des étendues de blé ou de colza, voire quelques pieds de maïs anarchiques et maigrichons ou des tournesols qui perdaient la boule, mais tous dépérissaient par manque de lumière. Elephas et les siens allaient parfois à la cueillette dans les anciens champs qui se trouvaient à moins de trois cents mètres du village. Rarement plus loin, car les environs immédiats leurs suffisaient amplement à trouver de quoi se sustenter, entre les fruits, les racines, les graminées, le gibier et les poissons.
Il marcha ainsi toute la journée. Il restait peu de sentiers praticables et dignes de ce nom, et avancer à travers la végétation dense était pénible. Il se dit qu’une machette aurait été bienvenue, mais il devait arriver à Toth par des moyens naturels. Ses pieds, ses mains et sa tête étaient les seuls instruments dont il avait le droit de se servir. Et il comptait bien s’y tenir. Il le fallait, pour lui, pour son karma, et pour Toth. En y réfléchissant bien, il se disait que ceci n’était pas son dernier voyage. Physiquement, peut-être que c’était le cas, mais pas spirituellement. De grandes choses l’attendaient. Il devait s’affranchir de son corps et des souffrances quotidiennes pour mieux préparer son âme à évoluer dans les limbes et à se mêler à la multitude. Marcher était le seul moyen qu’il avait. Pas de machette, pas de monture providentielle, pas de Toth/EM. Juste lui, et lui seul !
 
 
Elephas se rappelait que le jeune Kevin n’avait pas toujours détesté son enfance. Il avait parfois droit à des instants de bonheur, qui la plupart du temps consistaient en l’assouvissement de besoins primaires, comme un bon sandwich bien gras accompagné d’une portion de frites et d’un soda, ou encore l’acidulé des bonbons qu’il allait acheter devant l’école, ou le plaisir d’entamer et terminer dans la foulée une plaquette de chocolat – blanc, de préférence ! Il avait pu également y goûter lorsque ses petits camarades se cotisaient pour son anniversaire, ou encore mieux : lorsque c’était sa mère qui, mettant temporairement de côté toute velléité à son égard, pensait à lui un noël sur deux. Il avait été également le plus heureux du monde lorsque, à force d’aller laver les voitures du voisinage, il avait pu amasser suffisamment d’économies pour s’acheter la dernière console de jeux vidéos avec le jeu qu’il convoitait. Ç’avait été un franc moment de rigolade lorsqu’il avait surpris Kad avec une fille plus âgée qui lui montrait certaines choses – il s’était moqué de lui pendant plusieurs jours, sans s’avouer qu’il l’enviait. Lorsqu’à son tour Samoa lui révéla prématurément les mystères de la nature féminine, il se sentit devenir un homme. Il avait eu, il devait bien l’avouer, une foule d’occasions de se sentir bien. Certes, il aurait préféré en avoir plus et plus souvent qu’à son heure, mais il avait choisi de ne pas s’en plaindre. Et puis, il n’avait pas eu besoin d’attendre si longtemps pour avoir droit au vrai bonheur.
Rien que pour cet accessit, il vénérait Toth et le vénèrerait chaque jour qu’Il faisait, même s’il n’était plus là physiquement pour ce faire.
 
 
La première nuit, Elephas s’endormit contre une souche, à l’orée d’une clairière. Il n’avait pas forcément besoin de dormir, mais il ne pouvait pas marcher de nuit dans cet environnement difficile. Alors il se posa là, assis, les yeux mi-clos, attendant que le sommeil vienne le surprendre, ou peut-être avec un peu de chance une bulle de souvenirs. Il s’éveilla pendant la nuit noire. Quelque chose l’avait réveillé. Ses sens l’alertaient de quelque possible danger, mais il était incapable de dire quoi. Il se cala mieux sur la souche et scruta l’obscurité.
Il n’y avait de souffle que celui des feuilles, et de murmure que les branches entre elles. Un hibou hulula, puis se tut aussitôt. A quelques mètres, une lueur vague apparut, cligna, et disparut. Elephas avait l’habitude des bêtes sauvages qui épiaient le village la nuit, en quête d’un larcin. Des petites paires d’yeux qui vous épiaient à la fois sournoisement et peureusement, attendant que vous ayez le dos tourné pour se faufiler en douce et repartir avec une poule. Mais ici, ce n’était pas la même chose. D’une part, il était seul. D’autre part, il n’avait pas fait de feu. Il ne pouvait pas faire de feu. Si une grosse bête s’était mise en tête de le bouffer, il devrait se défendre avec ses propres moyens ou faire contre mauvaise fortune bon cœur.
La lueur revint quelques mètres sur la gauche. Il n’y avait eu aucun bruit d’un quelconque déplacement. Elle repartit de même, et l’instant suivant refit une apparition plus loin, toujours à gauche. Elle se montra encore à intervalles réguliers tout autour d’Elephas, créant un cercle dont il était le centre, aussi silencieuse que l’air. Elephas eut le temps de mieux la distinguer, et y vit une nuée d’yeux roses qui l’observaient.
Un Toth/ochrone !
Il soupira de soulagement, rassuré : il était en sécurité car Toth faisait le guet. Le cercle se termina et le Toth/ochrone disparut définitivement, laissant Elephas se rendormir.
Le manège recommença ainsi chaque nuit, protégeant Elephas pour lui permettre d’arriver entier à destination. Ce dernier en trouva le voyage beaucoup plus léger et agréable, et se sentait aussi léger qu’une plume pour traverser les étendues qui le séparaient de Toth.
 
 
Personne ne su exactement ce qui arriva. L’on apprit seulement que c’est dans l’ouest de l’Europe, plus précisément à Paris, France, que se produisit un événement. Celui-ci aurait très bien pu arriver dans le pacifique sud ou en plein milieu de l’antarctique, mais le hasard voulu que ce soit là. Tout près de là où habitait Kevin. Peut-être pas tout à fait un hasard, car Toth avait trouvé ici un environnement qui lui convenait à merveille. Plus que la jungle végétale, plus que la jungle urbaine, plus que l’océan ou que les étendues glacées ou sableuses, ou qu’un quelconque champ ou petit patelin perdu.
Toth avait débarqué sur Terre pour apporter Sa Lumière à l’espèce humaine. Il avait donné à tous la clé d’une existence simple et insouciante. Tout était devenu soudainement plus compréhensible, plus clair. Tout coulait de source pure. Il leur donna le secret de la téléportation en faisant fleurir des Toth/EM un peu partout. Il purgea la planète de la pollution. Il leur livra le cœur de chacun, et la possibilité de lire à livre ouvert les sentiments des autres grâce aux bulles souvenirs, et ainsi le Monde eut droit au bonheur par procuration. La facilité d’accès aux besoins supprima toute économie en quelques mois. Alors les Hommes quittèrent les villes, laissant derrière eux une vie amère pour se jeter dans les bras d’une ère New-Âge. Tout cela grâce à Toth.
Et Toth, en échange, ne demanda qu’une chose.
 
 
Après une semaine de marche, Elephas arriva en vue de Toth, anciennement Paris, France. Il découvrit la ville sous le soleil levant, illuminée d’un jaune orangé faisant étinceler de milles feux les toits. Elle avait changé par rapport à ses souvenirs de jeunesse : toute la banlieue, là où il avait grandit, était aujourd’hui une immense friche forestière ; la ville de Paris n’existait plus en tant que telle, et il n’en subsistait que l’île de la Cité et les quartiers immédiats qui l’entouraient de part et d’autre de la Seine ; aujourd’hui, elle n’était plus qu’un bourg paisible, presque banal. La Tour Eiffel avait disparu, la butte Montmartre était vide, la Tour Montparnasse s’était envolée, tous les grands quartiers périphériques n’étaient plus, de même que leurs monuments.
Si Elephas ne regrettait pas la disparition de la civilisation, il restait cependant nostalgique de certaines choses, dont justement l’architecture historique, ou les musées. Il lui arrivait aussi, lorsque l’ennui pointait, de s’imaginer dans une salle de cinéma, ou dans les rayonnages d’une librairie, en train d’écouter une bonne musique. Si leur nouvelle vie conservait une certaine forme de tradition orale, comme les chants ou les contes, tout ce qui était du domaine de l’écrit ou du dessin était devenu minime. D’architecture, ils n’imaginaient plus que des tipis ou des abris souterrains qui servaient plus à conserver des aliments au frais qu’à s’abriter des intempéries. Et voilà qu’au terme de sa vie, il pourrait combler en partie ce manque.
Alors qu’Elephas s’interrogeait sur ce qu’il devait faire maintenant, un Toth/ochrone clignota devant lui. Il marcha dans sa direction, et un autre prit le relais une dizaine de mètres plus loin. Il avança ainsi jusque vers l’île de la Cité, qu’il atteignit en milieu de journée. Quelques temps avant, un homme le rejoint sur son chemin, et leurs Toth/ochrones respectifs ne firent plus qu’un. Ils avancèrent sans parler, se contenant juste d’un regard croisé, chacun lisant suffisamment bien dans les rides et les cheveux blancs de l’autre. Au pont qu’ils devaient franchir, une femme les rattrapa. Les trois centenaires traversèrent le pont ensemble, puis s’arrêtèrent sur l’esplanade, jetant un regard insistant et pensif à une cathédrale Notre-Dame étonnamment propre, presque brillante, même ! Cela tenait peut-être à sa teinte d’os, mais les autres bâtiments alentours abordaient une texture similaire. Ils franchirent ensuite le pont suivant en silence, et abordèrent l’autre rive, où les attendaient un autre groupe de nouveaux centenaires. Tous se regardaient sans rien dire, conscients de ce que chacun était en train de vivre et avait vécu. Ils allaient de concert vers leur destin, vers leur fin, tels les pachydermes d’Asie marchant au crépuscule de leur existence. A mesure qu’ils avançaient vers la destination que leurs indiquaient les Toth/ochrones, le nombre de vieillards augmentait.
Elephas se demandait combien d’entre eux étaient nés exactement le même jour que lui, et d’où venaient-ils. Avaient-ils parcouru des milliers de kilomètres, franchi des montagnes, des rivières, des océans, des déserts ? Quelle était leur histoire ? Avaient-ils vécu seuls, ou avec une grande famille ? Avec un sourire, il se dit qu’il le saurait bien assez tôt.
Ils furent une cinquantaine à se présenter au point d’arrivée que leur désignèrent les guides miroitants, en rejoignant ainsi plus d’une centaine d’autres. Elephas vit enfin le fameux Memorial. Il s’agissait d’un grand bâtiment qui ressemblait à ces complexes cinématographiques que Elephas fréquentait, enfant. Et c’était la cohue comme au bon vieux temps. On se pressait à l’entrée pour aller voir Toth, et le nombre de gens à l’intérieur obligeait les autres à faire la queue et patienter. C’était le moment avant le grand spectacle, sauf que l’on ne payait pas en monnaie. On allait se donner tout entier à Toth et à la multitude, car ici était le bout du chemin.
Pour tuer l’attente, Elephas avait entamé une discussion avec ses voisins de file. Ici l’on ne parlait pas de sa vie – tous la connaîtrait bientôt – mais de ce que l’on pensait qu’il allait arriver. Après que Toth les ait guidés et aidés toute leur vie, ils allaient enfin Le voir, ils allaient enfin pouvoir mettre des mots et de la matière sur un Nom, s’Entretenir avec Lui une première et dernière fois, faire don de leurs souvenirs et de leur expérience, puis rejoindre la multitude. Chacun émettait des hypothèses plus ou moins imaginatives sur ce à quoi ressemblait le bienfaiteur de l’humanité. Chacun se demandait quelle partie de leur mémoire allait paraître la plus intéressante à Toth, et ce qu’il allait bien pouvoir en faire pour le bien de tous.
L’Entretien. C’était la seule et unique chose que Toth avait exigée en échange du bonheur parfait. Son absolue omniscience lui permettait alors de livrer au reste de l’humanité la certitude que la mort n’était pas une fin en soi. Il recevait l’âme des anciens, leur offrant un réceptacle que l’on nommait multitude et qui permettait à leur personnalité de poursuivre une existence. Depuis que Toth était arrivé sur Terre, l’Homme vivait en paix car il avait la certitude que son âme ne mourrait pas. Et cette foi leur avait ôté toute velléité. Elle les avait sauvé, car ils n’avaient plus peur et savaient pouvoir se retrouver un jour. Quant aux plus jeunes qui restaient sur Terre en profitant de la liberté, Toth leur rendait le Savoir. Ils captaient ainsi chaque nuit les souvenirs de leurs anciens, humaient les émotions passées, et assimilaient l’expérience accumulée.
Elephas, de même que les autres centenaires, fut surpris de constater que l’Entretien n’était pas individuel mais collectif. Le Mémorial ne contenait qu’une seule salle, et lorsqu’il entra dans celle-ci, il découvrit qu’elle ressemblait à un gigantesque théâtre. Il déboucha à l’intérieur par le balcon central. Il y avait deux balcons suspendus au-dessus, et celui-là en surplombait lui-même deux autres. Ils étaient couverts de fauteuils blancs écrus dont la texture évoquait de l’ivoire. Ils étaient beaux mais ils n’avaient pas l’air très confortables ; il en choisit un pour s’y asseoir. Le quart d’entre eux étaient déjà occupés, et des gens venaient encore, grimpant dans les gradins pour s’installer face à la scène. Celle-ci était profonde comme une gorge tant la salle était immense. Un énorme et épais rideau rougeâtre, lisse et brillant, tellement soyeux qu’il en paraissait humide, pendait du plafond. Ce dernier était couvert de chicots blanchâtres dont Elephas imaginait qu’ils servaient à l’isolation phonique.
Toute l’après-midi, les gens vinrent combler les sièges vides. Ils étaient des centaines, voire des milliers à avoir parcouru la Terre entière pour venir ici, et ils attendaient tous la même chose, impatients que le jour se termine pour que le rideau se lève enfin et que l’Entretien commence.
Et au coucher du Soleil, alors que le dernier voyageur s’était assis depuis plus d’une heure, les treize coups résonnèrent. Cela vint d’abord des profondeurs du théâtre, comme si un mécanisme rouillé s’était enclenché. Puis le son remonta dans le plancher, faisant vibrer les sièges. Elephas eut l’impression que le théâtre tout entier se mit à bouger. Il crut d’abord à un effet d’optique, alors que les balcons semblaient glisser les uns vers les autres. Puis les premiers cris s’élevèrent dans la salle, depuis le balcon inférieur. Non pas des cris de joie, ou de peur, mais des cris de douleur. De la douleur à l’état pur. Il eut à peine le temps de regarder ce qu’il se passait en dessous de lui qu’il vit le balcon immédiatement au-dessus du sien se rapprocher dangereusement. Des hurlements s’élevaient maintenant depuis tous les sièges du bas, et à ceux de la souffrance se mêlaient maintenant ceux de la panique. Un mouvement de foule commença à gagner son étage, mais le nombre de personnes présentes fit avorter toute tentative de fuite. Le balcon supérieur glissait maintenant sur les sièges de celui d’Elephas. Il vit les vieillards affolés se faire broyer par la masse en mouvement. Il se sentait paralysé par l’absurdité de l’événement, et restait immobile à observer le désastre en marche. Il se fallut d’une giclée rosâtre et poisseuse en pleine figure pour le réveiller instantanément. Elephas se leva alors d’un bond et sauta par dessus la rangée devant lui, bousculant les personnes sur son passage. Il chercha un moyen de remonter les sièges jusqu’à l’allée, mais d’autres avaient eu la même idée que lui, et le passage était bloqué de partout, chacun essayant de grimper sur l’autre pour gagner la sortie le plus vite possible. Mais les balcons refoulaient tout le monde vers la scène, écrasant ceux qui se trouvaient devant dans un effroyable brisement d’os et de chairs humides. Les gens se mirent alors à se pousser pour aller dans l’autre sens, vers la scène elle-même. Elephas grimpa sur le dos de ceux qui restaient prostrés sur leurs sièges, vite rejoint par le balcon supérieur qui le chassa tel un déchet, ne devant de ne pas être écrasé qu’à la présence de ceux qui restaient assis. Il glissa ainsi sur des corps écrabouillés jusqu’au bord de l’étage, et se retint de justesse pour ne pas tomber de la demi-douzaine de mètres qui le séparaient de la scène. Suspendu ainsi, il eut tout loisir de voir des vivants et des morts tomber dans le fond du théâtre. Le rideau s’était soulevé tel une énorme langue vers le plafond, et la scène accueillit les corps déchiquetés et le liquide sanguin qui coulait à flot. Des centenaires encore vivant tombèrent en hurlant dans cette gorge sombre, et Elephas eut le temps d’apercevoir, en dépit de tout le sang et des morceaux collants qui cascadaient sur lui et lui bouchaient la vue, une luette de la taille d’un lustre qui s’y balançait. D’un coup, les balcons allèrent regagner leur place initiale. Le choc fut si brutal qu’Elephas tomba à la renverse au milieu des dents maculées. A peine tenta-t-il de se relever que le plafond s’abattit, les chicots du haut allant à la rencontre de ceux du bas pour inciser et broyer ce qui ne l’était pas encore. La langue-rideau humidifia le tout pour faciliter la mastication.
 
 
Toth adorait les humains très mûrs. Certes, leur peau était fripée, mais le goût qu’ils avaient, tout de sucs et d’aromates, était incomparable. Il n’avait retrouvé cela sur aucune autre planète qu’il avait visitée, et il profitait pleinement de son séjour sur Terre. Il commençait même à s’empâter, tant se nourrir ici était aisé : les humains se jetaient à bras ouverts dans sa gueule ! Tout ce qu’il avait à faire, c’était les surveiller pour qu’ils ne meurent pas trop tôt, puis une fois mûrs, les appâter. Et ils mordaient mieux que n’importe quelle proie ! Depuis près d’un siècle il s’en délectait, jour après jour. Le festin semblait ne pas avoir de fin. La seule chose qui lui coûtait, outre le manque d’exercice, c’était les troubles de digestion que lui procurait cette nourriture trop riche. Les souvenirs humains étaient pour lui source de gaz. Il n’arrivait pas, ou très peu, à les assimiler.
Le toit du Memorial s’ouvrit sur une gueule béante. La langue pourlécha une nouvelle fois les dents, puis s’écarta pour libérer une éructation de la puissance d’un petit séisme. Les bâtiments-os qui faisaient office de camouflage pour son corps tremblèrent sur leurs bases. La cloche de l’os Notre-Dame tinta par trois fois.
Dans le rot de Toth s’évacuèrent des relents de souvenirs humains. Ils explosèrent en geysers, prenant des trajectoires d’abord courbes à l’instar de ballons crevés, puis filèrent vers l’horizon où ils miroitèrent au soleil couchant.
 
 
Uatep observait les étoiles, assise devant sa tente, lorsqu’elle vit la bulle. Elle hésita un court instant avant de la faire éclater du bout du doigt. Aussitôt, un déferlement de sens et d’émotions l’envahit, remontant de sa main jusqu’à la racine de ses cheveux et de ses ongles de pieds, et la mémoire d’Elephas investit son corps.
Elle rit de bonheur, consciente de la chance qu’elle venait d’avoir. Peut-être son père avait-il cherché à la privilégier, lui accordant préférentiellement le bénéfice de son expérience et de son savoir. Elle s’était pourtant préparée à ne devoir le retrouver que bien plus tard. Car un jour, elle aussi se donnerait à Toth. Un jour, elle aussi s’en irait retrouver ses ancêtres dans la multitude.
Elle jeta la tête en arrière et soupira d’aise, regardant le firmament étoilé tout en partageant son père.


              



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