Bloggu litterariu corsu

u 18 di Marzu 2015 - scrittu dà Dominique Memmi - lettu 382 volte

1981

« La mémoire et l’imagination vivent parfois sous le même toit. » Aharon Appelfeld


Descente dans la forme blanche

Elle commençait à en avoir assez des murmures et des va-et-vient de la famille, des amis et de la police qui avait tracé la forme blanche à la craie. Elle, elle se disait que la craie, elle servait à apprendre. A apprendre des formules mathématiques, des figures de style, des définitions. La craie cheminant sur le tableau noir servait à progresser dans la pensée, elle servait à écrire les vérités et les règles, comme :
 
le participe passé employé avec l’auxiliaire AVOIR s’accorde en genre et en nombre avec le complément d’objet direct si celui-ci est placé avant le verbe.
Exemples :
Les personnes que Tonton a rencontrées cette nuit étaient tout à fait méchantes.
Ou
L’arme qu’ont utilisée les tueurs était un fusil de chasse.
 
 - Car, voyez-vous, Alice avait appris en classe pas mal de choses de ce genre, et, quoique le moment fût mal choisi pour faire parade de ses connaissances puisqu’il n’y avait personne pour l’écouter, c’était pourtant un bon exercice que de répéter tout cela.
 
Oui, la craie servait aux professeurs, elle servait le savoir. Mais, comparée à la trace blanche sur le sol lavé de sang frais, la craie des règles n’était rien, elle qui savait si bien s’effacer. Tandis que là, à terre, fermée en une large bande de forme humaine, la craie, ce mélange de calcaire, d’argiles et de débris d’organismes, traçait la forme morte de l’oncle abattu à 4h40 du matin, ce 10 septembre 1981.
Elle profita alors de l’absence des policiers pour se rapprocher de la forme. Elle se tint tout au bord, tendit son cou, comme Narcisse l’avait fait au bord du lac, comme Alice l’avait fait près du large terrier et, ainsi penchée au-dessus de la forme comme au bord d’un précipice, elle l’observa. Celle-ci avait été tracée grossièrement comme si un enfant malhabile avait voulu représenter une personne couchée sur le flanc, les bras en croix.
J’aurais sans doute mieux fait, se dit-elle. Puis, toujours plus curieuse de cette ligne de chaos, elle se pencha davantage. Il y avait là une frontière, cela était certain. Cela elle le savait. L’oncle, dans sa disparition, était devenu un pays tout entier. Le voilà maudit, hors de sa patrie, pensa-t-elle. Mais cette géographie là, elle ne la connaissait pas.
Elle se tenait donc au pied de la forme, au bord du vertige, le sol tremblant sous ses pieds, fascinée par cette zone d’étrangeté au-dessus de laquelle elle ne voyait rien. Sa tête bourdonnait comme si elle allait exploser, ses poings étaient serrés, elle tenta dans un ultime effort de faire un pas en arrière, mais elle n’y parvint pas, c’était plus fort qu’elle. Elle jeta alors un bref coup d’œil autour d’elle pour être certaine de ne pas être vue, il n’y avait pas de garde-fou, elle sauta à pieds joints dans la forme et disparut au travers. En quelques secondes elle était passée de l’autre côté, précipitée en avant, invisible à tous.
 - Soit que la forme fût très profonde, soit qu’Alice tombât très lentement, elle s’aperçut qu’elle avait le temps, tout en descendant, de regarder autour d’elle -
 
Sa jolie tante au joli chignon comme un chou à la crème réveillée par le bruit des balles et la terreur qui remuait tout son corps. Elle descendait.
Oh ! Le gentil bouledogue de tonton ! Viens Prince, viens mon chien ! Mais Prince s’effaçait comme la craie des tableaux noirs. Elle descendait.
Pourquoi les hommes tuent ? se mit-elle à questionner.
Quelles pensées a un homme qui tue ?
Est que Louis était de trop ?
Y a-t-il sur terre des hommes en trop ?
Mais alors, pourquoi étaient-ils nés ?
L’oncle Louis était passé au travers de la forme, déchiqueté. On avait utilisé un fusil de calibre 12 à canon scié.
C’est une chose très simple. Le canon du fusil de chasse est scié le plus court possible pour deux bonnes raisons :
 
1/ L’arme ainsi réduite peut être facilement dissimulée sous un blouson.
 
2/ Le canon ainsi raccourci et utilisé à courte portée permet d’augmenter la dispersion des projectiles permettant à coup sûr de tuer.
 
On ajoutera qu’il est beaucoup plus facile de se procurer une arme de chasse qu’une arme de poing.
 
Jusqu’où peut-on aller comme ça à poser des questions ? A tuer tout un tas de gens ?
Plus bas, plus bas encore. Elle continuait à descendre sans se préoccuper de la famille restée en haut, sans se soucier des murmures qui disaient que Prince avait disparu une semaine avant l’assassinat, qu’il fallait venger Louis, qu’il devait avoir une grosse somme d’argent sur lui. Cet argent était celui des tables de jeu de la Santa du Niolu, l’argent des parties de chemin de fer. On disait aussi qu’il valait mieux se taire. Il est mort comme il a vécu, chuchotaient certains. C’est une chose terrible, ajoutaient d’autres.
Elle riait. C’était un peu nerveux. Ce n’est pas tous les jours que l’on découvre la scène d’un crime.
Tout à coup, elle entendit quatre détonations. Comme elle glissait toujours au travers de la forme, elle n’eut pas le temps de voir ce qui se passait. Un tireur, dans le dos de Louis, venait de faire feu. L’oncle était atteint au bras gauche, au thorax et au cœur. Malgré ses blessures il avait riposté. Puis, il avait voulu s’asseoir sur une chaise de jardin avant de s’effondrer, les bras en croix, au pied d’un olivier.
C’était difficile de comprendre la violence, c’était une chose si étrange et si ordinaire, c’était une chose humaine. C’était comme essayer de comprendre ce qui fait mal, les charniers de 14-18, les camps de concentration, les enfants dévorés par les hommes, les femmes battues, les avions lancés à toute vitesse contre les tours américaines...Il n’y avait pas de limite à ça, pas de craie qui aurait dessiné la forme parfaite de la compréhension. Il n’y avait pas de promesse dans la violence. C’était une chose à laquelle elle pensait très fort, c’était une réponse qu’elle aurait aimé trouver de l’autre côté de la forme, de l’autre côté d’elle même, mais elle ne rencontrait personne qui pouvait renseigner sa détresse.
Dans sa chute, elle finit par heurter un chien, c’était un berger allemand.
 
 - Excusez-moi, dit-elle (parce qu’elle était très polie même avec les bêtes, c’était plus fort qu’elle) excusez-moi je n’ai pas voulu vous faire mal !
 - Voyez-vous, lui répondit le chien, c’est bien là qu’est le problème, on dit toujours ça: je n’ai pas voulu!
 - Je suis sincère!
 - Bien sûr, je vous crois, on est toujours sincère quand on fait mal. Il n’y a pas plus sincère comme acte.
 - Qu’est-ce que vous racontez?
 - "Je n’ai pas voulu vous faire mal !", avouez que comme explication ça manque d’imagination !
 - Peut-être bien, mais de le cas de mon oncle, ce n’est pas pareil !
 - Je vous l’accorde, dans ce cas précis, les tireurs avaient bien l’intention de tuer.
 - Les tireurs ?
 - Oui, ils étaient au moins deux. Louis a été atteint de deux calibres différents. Quatre coups de feu ont été entendus mais on a retrouvé qu’un fusil et ses deux cartouches. Quelle sale affaire !
 - Mais comment savez-vous tout ça ?
 - Je suis le chien !
 - Oui merci, je l’avais remarqué !
 - Je suis le chien policier, le fin limier. Je suis arrivé vers 8 heures sur le lieu du drame. C’était pas joli à voir ! Mais j’ai tout de suite repéré le tassement d’herbe à l’endroit où s’étaient cachés les tueurs. J’ai aussi compris qu’il n’y aurait pas une grande enquête.
 - Et pourquoi ça ?
 - Parce que voyez-vous, votre oncle faisait figure de juge de paix du milieu, alors quand les malfrats se tuent entre eux, ça fait du ménage.
 - Je vois ça !
 - Je suis désolé, répondit le chien. Puis, il s’éloigna.
 
Elle aurait aimé lui parler encore, lui donner un morceau de bois à attraper, peut-être même le caresser, mais il était évident que ce n’était pas ce genre de chien. Elle se sentait très seule tout à coup, le jardin était désert et inhospitalier. Elle essaya de remonter au travers de la forme, mais celle-ci était très haut au-dessus d’elle, elle n’était plus qu’un point blanc sur une page noire. Elle décida alors de continuer son chemin, de poursuivre sa route comme on dit. Elle marchait lentement ne sachant trop où aller, lorsque tout à coup une feuille de papier journal se colla sous la semelle de ses chaussures. Comme c’était une jeune fille curieuse, elle prit la feuille pour la lire :
« Après avoir quitté le véhicule qui l’avait ramené devant son domicile, M Memmi devait contourner le restaurant pour rejoindre l’escalier donnant accès à son appartement. C’est après qu’il a emprunté la troisième marche de l’escalier qu’un ou des tireurs tapis dans l’ombre et protégés par la végétation l’ont abattu dans le dos. M Memmi a été atteint à hauteur du bras gauche qui a été littéralement fracassé, au thorax et au cœur. Malgré ses blessures il a certainement fait face à son ou ses meurtriers puisque des tâches de sang ont été relevées sur l’escalier quelques mètres en avant. »
 
Un frisson la parcourut. Elle continua pourtant sa lecture. Plus loin, il était écrit en caractères gras : 50.000F en poche. Sur le corps de M Memmi, les enquêteurs ont trouvé une somme supérieure à 50.000 francs en coupures de 500 et 100 francs.
Une coquette somme, aurait sans doute dit le chien. Mais alors, si ce n’était l’argent, quel pouvait être le mobile du crime ? On ne pouvait s’empêcher de poser la question. Il y avait donc une chose qui était plus convoitée que l’argent. Mais quelle était cette chose ?
Les choses ne sont pas toujours ce qu’elles sont, voilà ce qu’aurait pu ajouter le chien disparu. Elle poursuivit sa lecture :
« Le véritable guet-apens qu’ils avaient organisé ne lui laissait aucune chance de fuite. Le nombre des précautions prises confirme l’hypothèse d’un meurtre perpétré par des tireurs professionnels. »
« Selon les premiers éléments de l’enquête, les tireurs ont tiré à peu de distance de leur victime, car les plombs de chevrotine étaient relativement groupés. »
 
Alors elle a imaginé son oncle couvert de sang, son propre sang, essayant de se poser sur une chaise de son jardin, essayant d’être, si ce n’est debout, au moins assis, face à la mort. Après, elle a imaginé sa chute. Le bruit sourd que produit le corps qui tombe, la vie qui craque, la tête pâle couchée sur le gravier, les yeux tournés une dernière fois vers les étoiles rouges, absorbant tout de son être. Elle a aussi imaginé les meurtriers qui s’en allaient à travers la campagne, écrasant l’herbe sous leurs pieds. Elle a imaginé ces porteurs de mort, cachant encore leurs noms sous le manteau comme on cache de sales images. A force de voir toutes ces choses avec son cœur, elle ne fit pas attention aux billets de banque qui s’envolaient au-dessus d’elle. Il y en avait tant et tant qu’on ne parvenait plus à voir la forme tout là-haut. L’argent cachait le ciel, l’horizon et l’autre côté du miroir. Comme elle était un peu fatiguée et triste, elle décida de s’allonger sur l’herbe. Le poids de son nom était si lourd qu’elle s’enfonça dans la terre. Que ça peut être lourd un nom à porter! se dit-elle. Il faut incliner la tête ou bien redresser les épaules. Il faut y faire attention, s’endormir avec, et même si on n’arrive pas à s’endormir, lui tenir la main, quoi qu’il arrive. Promettre d’aller jusqu’au bout avec lui, sans quoi, demeurer un visage vide.
Est-ce que le nom vole en éclat sous le coup des chevrotines ?
Il faut croire que non, se dit-elle, puisque qu’il était écrit en première page du journal, en caractère gras et souligné : M. LOUIS MEMMI « exécuté » à coups de chevrotines devant son restaurant, en rentrant de la foire du Niolu
Force était de constater que l’oncle, même criblé de balles, continuait à porter son patronyme. Quelle foire ! pensa-t-elle. Elle ramassa alors les morceaux épars de son nom et entra en elle-même. L’herbe toujours plus haute au-dessus d’elle, elle continuait à s’enfoncer. Bientôt elle devint brindille parmi les brindilles, aussi légère qu’une lettre flânant dans les airs.
Qui va juger de ça ? lui murmura le vent.
Qu’est-ce que ça veut dire mener cette vie ?
Je n’ai pas de réponse, je suis trop jeune, lui répondit-elle.
Ah ! C’est bien embêtant, souffla le vent qui la portait haut dans les airs.
J’ai peur de tomber, cria-t-elle.
Mais non, continua à souffler le vent, ouvre tes yeux ! D’ici tu peux voir au-delà de toutes choses, tu peux voir tous les recommencements. Bientôt tu verras d’autres noms se lever, ceux là-mêmes qui couraient la campagne, légers et sûrs d’eux. Ces noms vont recouvrir le nom de Louis, et ces noms seront ensevelis à leur tour comme toute vérité.
On ne peut bien voir qu’au-dessus des hommes, souffla-t-il, et il continua à la faire virevolter dans les airs.
Je veux redescendre, supplia-t-elle, s’il te plait !
Le vent tomba alors tout à fait. Elle redevint ce qu’elle était, brin de fille allongée au pied de la trace de craie, tout au bord de ce qui fut son nom.


              



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