Bloggu litterariu corsu

u 21 di Farraghju 2015 - scrittu dà - lettu 535 volte

1910, une photographie


Une sorte d’agitation étouffée venant de l’extérieur intrigua Isolina. Trop impatiente d’aller voir ce qui se passait, elle ajusta son foulard à la va-vite, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Malgré tout, personne ne s’apercevrait de cette négligence, vu qu’on ne regardait que ses yeux. Impossible de faire autrement. Son regard profond diffusait autant de spiritualité que de joie de vivre, autant de bonheur à donner que de prédisposition pour les bonnes causes. Plusieurs personnes dans la souffrance ou le malheur pouvaient en témoigner. La jeune femme les réconfortait cœur et âme, jusqu’à même dérouter le curé qui n’était pas loin de voir en elle une sainte.
Sans même jeter un regard par la fenêtre, elle sortit.
Un début d’attroupement avait déjà pris possession de la petite place jouxtant sa maison. Deux de ses amies s’appropriaient tout l’espace et y trouvaient matière à s’enthousiasmer exagérément, un peu en contradiction avec la réserve habituelle au pays. L’apercevant, l’une d’elles fit d’ailleurs de grands signes pour l’obliger à accélérer le pas.
 - Viens vite, viens ! cria Cécilia.
Des hommes discutaient avec le maire, les filles virevoltaient, il respirait ce matin-là comme un parfum de surprise et de nouveauté.
 - Approche !
Isolina ne vit pas tout de suite l’étranger. Trop occupé à fouiller dans une malle en osier, il lui tournait le dos et se trouvait en partie caché par le groupe. Quelques mètres plus loin, un drôle de matériel, apparemment installé, attendait. De plus en plus intriguée, elle s’arrêta net.
 - Mais viens donc, n’aie pas peur !
Les trois villageois s’associèrent à Cécilia. Ils ne semblaient pas inquiets. Tout au contraire. Leurs gestes trahissaient autant d’impatience que les cris et la nervosité des filles. Un événement rare s’annonçait donc.
La jeune femme s’enhardit et rejoignit les autres. Souriante, elle salua chacun comme à son habitude. Avec beaucoup de déférence. Juste le temps pour l’inconnu de se relever et lui faire face.
Elle le trouva beau. Echevelé mais beau. Si beau qu’elle perdit un peu de sa contenance et se sentit soudain absorbée par un regard tel qu’elle n’en avait jamais connu.
Le maire s’interposa :
 - Isolina, voilà, ce monsieur travaille chez Jean Moretti, le photographe de Bastia. Il est venu, d’après ce qu’il m’a expliqué, parce qu’il souhaite photographier les gens des villages. Pour en faire des cartes postales. Des cartes qui pourront voyager partout dans le monde.
L’étranger se présenta :
 - Je m’appelle Baptiste et je viens, comme l’a dit monsieur le Maire, effectivement de Bastia. Je suis l’employé de la maison Moretti depuis six mois. Avant, je travaillais à Marseille. J’ai eu l’idée de ces photographies dès que je suis arrivé. Depuis, je parcours les routes à la rencontre des gens du pays. Enfin, quand le temps le permet et que je n’ai pas trop de travail au laboratoire.
 - Que devons-nous faire ? coupa Cécilia.
 - Eh bien, je vous installe sous un olivier, devant une maison, avec vos chèvres peut-être. Mais ce que je vous demande surtout, c’est d’être naturelles. Comme si je n’existais pas. Pendant la séance, vous devez m’oublier.
Comment pourrait-elle désormais l’oublier, Isolina ? Baptiste, Baptiste. Elle avait besoin de se signer. Elle avait besoin de fuir. Elle avait besoin de poser pour lui. Et qu’il s’empare aussi de son âme avec cet appareil photo qu’il préparait avec tant de soin. Cette grosse boite où elle voulait se lover pour lui appartenir à jamais. Tout venait de basculer. Sa vie auprès des siens, les chemins paisibles, l’eau de la fontaine. Même ce foulard plein de sagesse dont elle se couvrait les cheveux avec élégance. Tout s’arrachait, se décomposait. Rien ni personne ne pouvait résister à cet emballement intérieur, à cette fulgurance qui ne lui ressemblait guère, mais qui était pleinement sienne. Baptiste, Baptiste. Elle se consacrerait à lui. Elle lui jurait fidélité.
 - Isolina ?
Cécilia perçut le trouble de son amie. Elle la tira par la manche.
 - Tu veux bien alors la faire la photographie ?
 - Bien sûr, mais je ne sais pas si…
 - Si ?
 - C’est bien…
Cécilia se mit à rire.
 - Et pourquoi ce serait mal ? Nous sommes jolies, non ? Alors, on ne fait pas attendre ce monsieur.
Isolina acquiesça. Elle prendrait volontiers la pose, le foulard remis en ordre, la tête juste un peu relevée, comme si elle fixait l’horizon. L’avenir. On ne verrait pas ses mains. Juste son visage. Son grain de peau parfait. Ses grands yeux en amande. Ses sourcils épais mais bien dessinés. Sa bouche aux lèvres heureuses d’un sourire éternellement discret. Et puis, cette mèche s’invitant sur le front et laissant deviner sa chevelure épaisse et brune.
De toute façon, elle serait près de lui. Elle s’offrirait à lui. Ne serait-ce qu’en image. Mais c’était déjà ça, puisqu’il l’emmènerait jusque Bastia et peut-être plus loin, au bout du monde. Là où vont les cartes postales de monsieur Moretti.
Tout cela était clair, était certain. Même si la séance se terminait. Baptiste commençait à ranger soigneusement son matériel dans la malle en osier et semblait heureux. Une magnifique lumière avait irradié la beauté de ses modèles. La bergère sauvageonne et son cabri. La jeune femme à la fontaine. Et Isolina. Affirmatif, il se tourna vers elle:
 - Je viendrai au village dans quelques jours. Pour vous montrer vos portraits. Ce sera l’occasion de faire plus ample connaissance.
Elle fit juste un signe de tête. De toute manière, elle n’aurait rien pu dire.
 
Le garçon ne revint jamais. Patiemment, jour après jour, Isolina attendit. Deux ans lui furent nécessaires pour accepter la demande en mariage de Pierre. Une union qu’espérait toute la famille. Evidente à leurs yeux. Pas forcément à ceux de la jeune femme qui, de plus en plus souvent, cherchait à tâtons le visage de Baptiste. Mais la mémoire est bien plus fragile que le papier photo. Elle efface tellement de choses.
A maintes reprises, elle refusa d’aller à Bastia. Tous les prétextes étaient bons. Jamais son mari n’insista.
Un matin, deux gendarmes vinrent lui annoncer la mort de Pierre, au front, sous les nuages lourds de Verdun. Son chagrin fut sincère. Pourtant, aussi étrange que cela puisse paraître, le visage du jeune photographe lui revint alors immédiatement. En pleine lumière. Presque indécemment. Comme s’il se tenait enfin devant elle. Et cela lui suffisait. Elle ne se remarierait pas.
Cet amoureux, personne ne le connaîtrait, il était son secret qui ne ternissait ni sa réputation ni la mémoire de son mari. Il était aussi et surtout cet être chéri qui l’accompagnerait jusqu’à son dernier souffle, enfin apaisé, mais brûlant des baisers que tous deux n’avaient jamais échangés.


              



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Torna altri rumpistacchi chì ci impuzzicanu incù i so testi, vulendu propiu esse letti per sperà ottene una qualunque gloria ch'elli ùn anu micca in a so vita viota è senza intaressu. Bon... forze chì ghje vera. Ma ci n'impippimu. È pò, a mi diciarete, bloghi litterarii, nant'à a tela, è sopra tuttu nant'à a tela corsa, ci n'hè ghjà à buzzeffa ! Tanti scrivanetti pumposi ! È bè tantu peghju ! O tantu megliu ! Hè solu una vitrina di più per fà scopre qualchi testi scritti, senza pritenzione, incù u core, incù e trippe, o incù e viscere chì vi cunveneranu...